‹ Le roi du bagneChapitre 142 sur 243 · LE DUCAT · texte numérisé non relu

LE DUCAT

Madame Lefebvre lançait autour d'elle un coup d'oeil protecteur.

— Ah! reprit-elle, vous n'y comprenez goutte, hein ? Je vais vous dévider mon chapelet : j'ai la manie de faire une trotte tous les matins, vous savez, histoire de me dégourdir les jambes . . .

— Et d'aller porter des secours aux malheureux, interrompit madame Bonaparte; pourquoi cacher vos bonnes actions?

— C'est bon ! dit madame Lefebvre, chacune fait à sa guise. Donc je me promenais ce matin et je passai-s rue de la Victoire dans l'instant où la police et la justice faisaient leur affaire dans la mai-

son du crime. Je ne savais rien: je m'arrête, je m'informe, et un imbécile qui était là me raconte tout.

— C'est les chauffeurs ! que me dit mon imbécile.

— C'est les cauffeurs ! que je réponds.

Et, ma foi! j'avais le coeur serré, je ne pouvais pas rester là indéfinitivement : j'allais m'en aller quand un groupe de gamins qui se promenaient dans les jardins de la maison arrive dans la rue en poussant des cris de joie. L'un d'eux tenait à la main quelque chose qu'il secouait en l'air.

Comme il passait devant moi, le petit polisson me bouscule : je lui envoie une taloche, il crie, et je reconnais le petit d'une ravaudeuse à laquelle je donne de l'ouvrage.

— Qu'est-ce que tu fais là, faignant? que je hii dis.

— Tiens ! citoyenne, qu'il me répond, je me promène, donc !

— Tu te promènes, que je reprends en lui tirant les oreilles, et ta pauvre mère travaille pour te nourrir ; je lui dirai !

Là-dessus il se met à beugler sans pleurer.

— Oh! citoyenne, ne .dis rien à maman, qu'il crie, et je te donnerai, moi, quelque chose qui vient des chauffeurs !

— Qu'est-ce que tu me chantes? que je lui dis avec étonnement !

" Alors le gamin me raconte qu'il s'est introduit avec ses polissons d'amis dans le jardin et dans la cour de la maison que visitaient les magistrats, et tandis qu'on faisait les constatations des crimes. Tout en jouant, en s'amusant, le gamin marche sur quelque chose de dur; il se baisse, il le ramasse, et il trouve une pièce d'or enveloppée dans un papier. Là-dessus ses camarades l'entourent, l'applaudissent et lui crient qu'il a trouvé un trésor appartenant aux chauffeurs qui l'auront perdu, pour cela, en se sauvant.

" Etait-ce aux chauffeurs ou n'était-ce pas à eux? poursuivit madame Lefebvre, je n'en savais rien, mais enfin ça pouvait être un indice, que je me promettais de remettre au citoyen Fouché. Làdessus, je prends la pièce et le chiffon de papier que je fourre dans ma poche.

" — Je verrai ça, que je dis au. galopin; retourne auprès de ta mère; si t'as trouvé une pièce d'or,' j'en donnerai deux à la pauvre femme.

"Comme on commençait à me reluquer de l'oeil, je m'en vais en me disant que demain, j'irai voir Fouché. Rentrée chez moi, je regarde la pièce et je reconnais un ducat, tel que Lefebvre, mon homme, m'en avait rapporté dans les temps.

" — Tiens ! que je me dis, c'est une monnaie d'or autrichienne !

"Et je roulais le papier qui l'enveloppait pour le jeter quand je remarque qu'il y avait un tas de machines écrites dessus; je l'observe, je veux lire, mais bernique, de l'hébreu ! J'appelle Gustine, ma cuisinière, une Auvergnate.

" — Regarde, que je lui dis, ça doit être un pataquès de ton pays ; c'est de l'allemand ou de l'auvergnat, pou: sûr.

"Gustine n'y comprend rien elle appelle Alcindor, mon cocher, qui est Alsacien.

" — Lis ! que je lui dis : qu'est-ce que c'est que ça?

" — C'est de l'allemand, citoyenne, qu'il me répond; je reconnais la chose, mais je ne sais pas lire.

"Là-dessus j'ai repris mon papier que je donnerai à Fouché un jour ou l'autre ; mais ce qu'il y a de sûr et de certain, c'est que la monnaie que voici est un ducat d'Autriche, et que le grimoire est griffonné en charabia allemand; donc l'iroquois à qui ça appartenait est Autrichien, c'est clair.

— Ce ne faisait pas positivement une raison, dit en riant madame Bonaparte.

— Vous nous montrerez la pièce et le papier, madame? dit Amélie.

— Volontiers, mon enfant, je les ai là.

Et madame Lefebvre tira de sa poche un petit paquet qu'elle passa à la jeune fille. Amélie déplia le papier et en tira une pièce d'or; madame Le-^ febvre ne s'était pas trompée, la pièce d'or était bien un ducat frappé aux armes de l'empereur, d'Autriche et le papier était recouvert de caractères allemands tracés à la main.

Pièce et papier passèrent de main en main et furent l'objet de l'attention de toutes les dames,

— Si ce papier et cette pièce proviennent de l''un des assassins, comme il y a effectivement à le supposer, puisque aucune des victimes n'était allemande, fit observer madame Tallien, cela peut devenir un précieux indice; c'est peut-être une trouvaille merveilleuse qu'a faite là votre vaurien, ma chère générale.

— Oui. dit madame Bonaparte, mais il faudrait savoir ce qui est écrit sur ce papier.

— Qui sait l'allemand parmi ces messieurs ? demanda madame Tallien.

— Mon mari, répondit vivement Lucile.

— Le colonel sait l'allemand?

— Fort peu, répondit Maurice, mais peut-être suffisamment pour contenter votre légitime curiosité, madame, et voici M. d'Adoré qui, en toi^t cas, est plus savant que moi.

t >n ji.i a avec empre emeni le papier au jeune officier. ïoue Lee regarde étaienl fixés but Loi et mii- le comte d'Adoré quij se penchanj iir L'épaule de Maurice, Lisa.il également Le papier 'i'"' tenait

.■•■lui ci. ' >n ;ii tendail avec une lorte d'anxiété lans prononcer une parole.

Goraiu ri Gervais, toujours debout a la même place, attendaient également Bans bouger; la. physionomie des deux bourgeois était tellement niaise, tellement Insignifiante que personne n'avait daigné faire attention a Leur présence. Dans Le sa- Idii, on daisait toujours avec un redoublement, d'ent l'ain ri de gaieté.

La foule, i|in faisait cercle autour des danseurs, formait un triple rang adossé au groupe des jeunes femmes <■( de Leurs cavaliers. Sur le dernier rang, mii- celui le [tins voisin «lu groupe des causeurs, a' deux pas de Maurice, se dandinait un incroyable, \rtii avec l<' Buprême ridicule qu'exigeait la modo et qui était arrivé depuis quelques instants à peine.

A côté de cet incroyable se tenait un grand et gros homme richement vêtu, à la physionomie souriant e et bonasse. Les yeux de Gorain, en se levant machinalement et en parcourant les groupes, s'arrêtèrent sur ce gros homme.

— Tiens! fit le bourgeois en poussant son ami Gervais du coude, voici le citoyen Thomas ! . . .

Maurice lisait toujours. Les yeux du jeune colonel étaient devenus ardents, ses joues s'étaient empourprées et il mordait le bout de ses moustaches avec une émotion visible. Le comte d'Adore, lui, était devenu pâle et ses traits crispés, décelaient une tension violente du cerveau.

— Eh bien? demanda madame Geoffrin.

Maurice releva la tête; toute trace de préoccupation avait disparu sur son visage.

— Oh ! dit-il en souriant, ce sont des phrases insignifiantes et sans suite. Un brouillon de lettre évidemment.

— Alors ça ne vaut rien? dit madame Lefebvre.

— Pas grand' chose, je le crains fort. Cependant il serait bon de remettre au citoyen Fouché ce papier, quelque insignifiant qu'il soit. Voulezvous, citoyenne, que je me charge de la commissoin??

— Ma foi, oui, colonel ! répondit madame Lefebvre. Vous en savez aussi long que moi maintenant. Dites-lui tout.

Maurice mit dans sa poche la pièce d'or et le papier en échangeant un rapide regard avec le comte d'Adoré. Léopold' auquel celui-ci venait de parler bas rapidement, interrogeait de l'oeil le jeune colonel.

Décidément, je croii que tantôt je ne me suis pat trompé? murmura Maurice de façon à u'êt i ntendu que i mie*.

i a va : chez le ! né, mou

ami ? demanda Lucile.

Oui, répondit Maurice, j'ai à Lui parler. I pold te ramèiK i leur.

Le colonel se penchait i femme pour lui

répondre quand un coup de coude Le heurt \ iolemment à ta hanche : Mau ment. L'incroyable, qui bc tenait l'heure

près de Lui, passait en ce moment : c'était ; évidemment cet homme qui L'avait heurté.

Eh bien, on ne demande pas pardon ! dit Maurice avec colère.

L'incroyable, Boil qu'il n'eût pas, entendu, qu'il n'accordât aucune attention à la remarque du jeune officier, continuait Lentement, très lei ment .-a marche.

— Qu'est-ce que c'est que ce maladroit ? dit Maurice en faisant un pas.

Le comte d'Adoré et Léopold le retinrent par un même mouvement.

— Il ne vous a pas heurté avec intention ! direntils en le contenant.

— Mon ami ! dit Lucile qui s'était levée vivement.

L'incroyable s'éloignait toujours avec sa même lenteur provocante. M. Thomas était demeuré à Ja même placé. Quant à M. Charney, il s'était constamment occupé de madame Geoffrion, d'Amélie et de Ferdinand, paraissant absolument étranger à tout ce qui se passait autour de lui.

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