LA PROVOCATION
— Enfin, reprit madame Tallien, que ce soit des Français ou des étrangers qui soient coupables, ce crime horrible n'en est pas moins accompli en plein Paris, dans un des quartiers les plus fréquentés, c'est épouvantable !
— Tout une famille disparue ! ajouta Lucile.
— Est-ce que quelqu'un connaissait ces pauvres gens? demanda madame Bonaparte.
— M. de Charney était lié avec eux! dit madame Geoffrin.
Tous les regards se tournèrent vers le jeune homme, qui causait alors avec Amélie.
— Vous connaissiez cette famille? demanda madame Tallien.
— Oui. madame, répondit M. de Charney. Louis et Arnold de Gourmont étaient les fils d'un ancien
ami de mon père; je les ai connus étant enfanti, mais ce n'est que depuis ma rentrée en France que je m'étais lié j)lus intimement avec eux. Ils avaient éjDousé leurs cousines, les deux soeurs, Sophie et Elisabeth Komillye. Ruinés comme tant d'autres, ils avaient eu recours à l'industrie pour refaire leur fortune. Ils avaient deux enfants, Louis un fils, et Arnold une fille.
— Et, de toute cette famille, il ne reste plus personne !
— Personne ! dit M. de Charney.
— Pardonnez-moi, dit une voix, nous espérons qu'il survivra quelqu'un.
Tous les regards s'étaient reportés à la fois vers un petit jeune homme mal peigné, mal fis et portant sur ses habits les plus étranges parfums, qui venait d'arriver depuis quelques minutes à peine, Il avait les yeux brillants, le cou court, les joues pâles. Ce petit jeune homme avait sur la physionomie une expression de bonté, de finesse, de sarcasme et de dédain qui donnait à cette physionomie mobile une animation extraordinaire; ses regards étaient presque fascinateurs.
— Ah! dit madame Bonaparte avec son doux sourire, c'est vous, Dupuytren? Comment se faitil que vous vous soyez décidé à quitter le travail pour venir au bal!
— Oh ! répondit le jeune médecin en souriant, je ne viens pas ici pour denser.
— Mais que disiez-vous, qu'il survirait quelqu'une des victimes?
— Oui, madame, l'un des enfants:
— Comment, l'un des enfants? Mais Corvisart nous disait, il y a quelques instants à peine, que tous avaient péri.
— Corvisart, a pu dire cela, madame, car au moment où il constatait le décès des cinq autres victimes, la petite fille était dans un tel état qu'il y avait tout à penser qu'elle ne survirait pas une heure.
— Et elle a survécu cependant? s'écria le comte d'Adoré.
— Oui: mais, je le répète, le docteur Corvisart pouvait ne pas supposer possible cette sorte de résurrection. Une heure après le départ de Corvisart, l'enfant tombait même dans un état d'atonie tel que ceux qui étaient présents purent croire à la mort. Tous les symptômes de la vie avaient eflectivement disparu.
— Quel âge a cette enfant? demanda madame Geoffrion.
— Trois ans.
— Pauvre petite!
— On allait faire la constatation légale, lors-
qu'un signe d'existence s'est subitement manifesté.
— Et( qui a constaté ce signe.
— Moi; j'assistais les officiers municipaux en l'absence du docteur Corvisart. Les deux hommes et les deux femmes venaient d'être ensevelis, et ceux-là étaient bien morts, j'en réponds; on allait passer aux enfants, lorsqu'en examinant le corps de la petite fille, je remarquai une chaleur impercejitible autour du coeur. Une lueur d'espoir traversa mon esprit, je fis cesser le travail et je m'emparai de la pauvre créature. Je la traitai comme un noyé, frictions et insufflation; une heure après un traitement énergique, j'eus la joie de sentir la chaleur revenir aux extrémités: le sang circulait. ■ — Et l'enfant est sauvé? dit madame Geoffrin.
— Je l'espèce, madame.
— Mais c'est une cure merveilleuse que vous aurez faite là!
Dupivytren inclina la tête en souriant, il ne repoussait pas l'épithète.
— Hélas ! dit madame Geoffrin avec un soupir, est-ce un bienfait que vous avez accompli là, monsieur Dupuytren, rendre la vie à une pauvre enfant sans parents, sans famille, sans personne qui puisse veiller sur elle? Quelle existence de douleurs et d'abandon !
— Cette petite ne sera pas seule, madame, répondit Dupuytren. D'abord, elle m'aura, moi qui lui aurai donné une seconde fois l'existence, et bien que je ne sois pas riche, je ne lui faillirai pas.. Puis elle a un oncle, paraît-il, une sorte d'original dont j'ai vaguement entendu parler par les magistrats chargés d'instruire l'affaire.
— Et que fait cet oncle? quel est-il? demanda madame Tallien.
— Ma foi ! madame, je ne sais pas.
— Qu'avez-vous donc, cher monsieur de Charney, demanda madame Geoffrin avec empressement, vous pâlissez.
— Une affreuse migraine, madame, qui vient de me prendre subitement, répondit Charney en s'inclinant.
— Je vais chez Fouché, dit Maurice à l'oreille du comte et de Léopold.
Puis serrant la main de celui-ci:
— Tu ramèneras ma femme, ajouta-t-il; au reste, je ne rentrerai pas tard.
— Vous venez toujours après-demain à Saint- Cloud, chez moi, dit le comte à voix haute et en voyant Lucile se retourner.
— Mais sans doute; j'ai même chargé l'un de mes soldats de s'occuper d'une voiture.
Maurice échangea un dernier salut avec sea amis et quitta le petit groupe. Le bal était alors;
à L'apogée do sa Bplendeurjla dan e emportai! dan sa furie de tourbillons de femmes rôtuea do mousseline légère; la foule, brillante e! joyeu m pressai! sur tous Les pointe du vaste salon e! en, obstruai! les issues.
Maurice bo glissai! avec précaution au milieu de, <•(• Ilot mouvant, e! déjà il avail parcouru Lei dôuxj tiers de la distance qu'il Lui restai! à franchir pour; atteindre le vestibule, lorsque la route lui fut barrée par une demi douzaine d'hommes jeunes e! élégants qui causaien! à vois très haute si en affectani ce parler ridicule des incroyables, en gêna heureux d'attirer L'attention publique.
Parmi ces causeurs étaien! M. de Roquefeuille,;
ou. pour pari» r comme lui, le eitvoen ()<</iicfcuillc,t
ei le baron autrichien, ce comte de Grafeld alors en mission à Paris. Trois hommes, portant L'uni-, forme d'officiers de L'armée française, se tenaient. près des deux amis. Quant au sixième personnage, «•'était cet incroyable qui avait heurté si violerameut Maurice quelques instants auparavant.
Dans la position prise |»ar chacun dt'^ causeurs., le citoyen Roquefeuille, l'un des officiera et le baron de Grafeld, tournant absolument le dos à, Maurice, ne pouvaient le voir venir. Les deux au-: très officiers étaient placés en face de ces messieurs; l'incroyable, debout, à droite, se dandinant sur ses hanches et jouant avec ses paquets de bre-, loques, pouvait parfaitement remarquer le colonel qui s'avançait dans sa direction.
— Oui, citoyens, disait le baron, j'ai eu l'honneur d'assister à la signature du traité de Leobeny et cette scène restera toujours présente à ma pensée. Les ambassadeurs autrichiens furent bien beaux !
— Parbleu! dit l'incroyable, on a donné tout le mérite de ça à Bonaparte ... i
— Oui, reprit le baron en s'adressant aux officiers, on ne parle que le lui et de son armée ; ainsi;, il est incontestable, citoyens, que Je Directoire n'a' pas su reconnaître vos services : vous devriez être colonels au moins maintenant. »
— Certainement, dit Koquefeuille. Je ne comprends pas que des hommes comme vous ne soient encore que capitaines; c'est scandaleux, ma parole d'honneur ! '
-—Les cito3rens ont toujou-s fait pa-tie daj'aniée d'Allemagne ,a jouta l'autre incroyable en; braquant son gigantesque lorgnon. Ah ! s'ils avaient été jadis de l'a-mée d'Italie . . . s'ils avaient fait pa-tie de l'expédition d'Ezypte...
— Ah ça! dit l'un des officiers en rougissant, est-ce que tu crois, citoyen, que l'on ne s'est battu qu'en Italie et en Egypte?
oli ! /e ne (h- j,,i ,,•!.,. /,- ami ! Ze qu'on ii.nt h pa ton! : ma on ne. pa-le que des sold'Italie ei d'Ezj pte. . < !euz-la ont toute i;l faveu-... ceux-là on! I Aussi il
honteux de yoit «le b-aves son comm
■ adet mi ieu . tandis qu'un tai de f-eluqui de -ie ml ii tout son! do éa su-toutes Les coutu es... En achevant cet un»)-. L'incroyable qui ->• dandinait plus (pie jamais en promenanl son Lorgnon
autour de lui, s'arrêta et li\;i Maurice. Le colonel,
demeuré stationnaire depuis quelques instai avait tout entendu. Son visage s'était empourpré. S'avançant brusquemen! au milieu du groupe <;t B'approchant de L'incroyable avec des regards oaçants :
— .Je fais partie de L'armée d'Egypte, cite dit-il d'une vois vibrante.
— Après? lit l'incroyable en se renversant en
arrière.
— Vous me regardiez en prononçant vos insolentes paroles; est-ce donc: a moi qu'elles s'adri - Baient?
— Peut-êt-e, répondit l'incroyable sur le même ton insultant.
— Drôle! s'écria Maurice.
Et le colonel, emporté par un mouvement de colère, leva le bras droit. L'un des officiers, en se précipitant, empêcha le soufflet de descendre sur la • joue de l'incroyable. Le citoyen Roquefeuille et le baron s'interposaient avec empressement. La scène s'était accomplie si vite que ni Roquefeuille ni Grafeld n'avaient certes pu .reconnaître Maurice avant qu'elle eût eu lieu.
— Mon colonel, dit l'officier avec respect et en s'efforçant de calmer Maurice.
— Vous avez empêché ma main de descendre sur la joue de cet insolent, dit Maurice; mais ce soufflet, je le tiens pour donné.
— Et ze le p-ends, citoyen, dit l'incroyable avec un sang-froid extraordinaire en tel événement; ze le p-ends pas pou le ga-der, mais pou-te le-end-{|ç: avec la pointe de mon épée; tu comp-ends?
— Demain, dit Maurice, au lever du jour.
— Demain la place est p-ise, répondit l'incroyable avec son même aplomb ; mais ap-ès demain, à neuf heu-se, au bois de Boulogne, si tu veux.
— Après-demain soit, dit Maurice.
Et se tournant vers de Roquefeuille :
— Voulez-vous être mon témoin? ajouta-t-il.
— A vos ordres, colonel, répondit le comte qui, en présence d'une affaire d'honneur, se débarrassait de tous ses ridicules pour .être un vrai gentilhomme français. J'aurai l'honneur de m'entendre
avec les témoins de monsieur, et demain j'irai vous voir.
— Xon, dit vivement Maurice, je passerai chez vous.
Puis, se penchant à l'oreille du comte : — Pas un mot devant ma femme, devant ma belle-soeur, ni devant Signelay, ajouta-t-il. Qu'ils ignorent tous trois cette affaire; vous me le promettez?
— Parbleu !
— Alors, demain à deux heures je serai chez vous. *
— Très bien, dit Eoquefeuille en serrant la main du colonel.
Celui-ci s'éloigna; la provocation qui venait d'avoir lieu s'était faite si rapidement, que pas un des assistants entourant le petit groupe n'avait pu l'entendre. D'ailleurs, on dansait en ce moment, et le bruit de l'orchestre, l'entrain de la valse, détournaient l'attention de tous pour tout ce qui n'était pas musique ou danse.
Maurice venait d'atteindre le vestibule; il L rit son manteau au vestiaire, et le jetant sur ses épaules:
— Après-demain! murmura- t-il en frappant du pied avec impatience. J'ai oublié que c'était le 19, et que nous devons aller à âaintCloud, chez M. d'Adoré! Au diable l'insolent qui dérange nos projets ! . . . nous devions partir de bonne heure. . . Gringoire a dû s'occuper de la voiture, et. . . Je ne puis cependant rien dire à Lucile! reprit Maurice après un silence. Si je remettais le duel au lendemain?. . . Non! cela ne se peut!
Maurice avait atteint le boulevard, et il marchait dans la direction de la rue de Richelieu.
— Je prétexterai un ordre du ministre!
dit-il. Je partirai le matin avant eux. Signelay accompagnera, seul Lucile et Uranie, et je les rejoindrai chez Adore, une fois la leçon donnée à cet insolent !
— Ouf ! fit une voix sonore.
— -Prenez donc garde! dit Maurice en u arrêtant brusquement.
Un homme, marchait tête baissée et comme absorbé dans des réflexions profondes, venait de heurter le colonel. L'homme releva le front : un réverbère voisin éclairait suffisamment les deux visages.
- — Corvisart ! dit Maurice avec étonnement.
— Le colonel Bellegarde! dit le médecin comme un homme qui est encore sous l'empire d'un songe et qui n'est pas complètement réveillé.
— Qu'avez-vous donc, docteur? vous paraissez tout bouleversé.
— Pardieu ! on le serait à moins ! Vous savez la nouvelle?
— Quelle nouvelle? Je ne sais rien!
Corvisart se pencha vers Maurice et lui parla rapidement à voix basse. Le colonel fit un bond en arrière.
— Impossible ! s'écria-t-il d'une voix étranglée.
— J'ai dit comme vous, répondit Corvisart, mais il paraît que cela est!
Maurice serra les mains du docteur :
— Ah! dit-il, c'est la Providence qui a voulu que je vous rencontre cette nuit!
— Où alliez-vous? demanda Corvisart.
— Chez Fouché.
— Et maintenant, y allez-vous encore?
— Plus que jamais!
— Au moment où Maurice quittait le bal, son adversaire chargeait l'un des trois officiers qui étaient près de lui de s'entendre avec M. de Roquefeuille, puis, prenant le b.as d'un autre officier et saluant avec un geste superbe, il s'éloigna, de l'air le plus martial.
Mais il n'avait pas fait deux pas en avant, qu'une main respectueuse se posait délicatement sur son bras :
—Citoyen! dit une voix aimable, sans moi, tu perdais ta bourse!
L'incroyable se retourna: M. Thomas était devant lui, le saluant jusqu'au parquet et lui présentant de sa main droite une bourse de soie verte, dans laquelle rutilaient une dizaine de pièces d'or.
— Merci, mon brave! dit l'incroyable en enlevant lestement la bourse qu'il glissa prestement dans sa poche.
— Un bien honnête citoyen! fit l'officier en souriant.
M. Thomas salua modestement. Comme il relevait la tête, un homme qui venait de se glisser derrière lui, lui parla rapidement à l'oreille. Thomas demeura immobile et comme foudroyé, mais se remettant :
— Impossible! dit-il.
L'homme qui venait de parler à M. Thomas était de taille moyenne, élancée, élégan-
BIDI TAPIN
te. Sa personne, richement vôtue suivant la mode «1rs incroyables. Qua m .1 son \ il était impossible d'en distinguer les traits. l'nr perruque pousse, avec des cheveux
plats 1 haut jusque sur les Bourcils, el des
oreilles énormes de chien descendant sur le collet de l'habit, dérobaient absolument l< haut du visage, tandis qu'une de ces crava les indescriptibles, véritable rempart, avec Bon noeud menaçant, montait jusqu'au des sus du ne/, ci atteignait presque le bord «les paupières inférieures. Deux yeux yifs, d'un bleu foncé, se distinguaient seuls.
• l mpossible ! avait di1 Th us.
L'autre murmura encore quelques paro i s oix ext rendement liasse.
— Tu en es sûr? repril Thomas en rapprochant ses épais sourcils.
— F'ai entendu, tedis-je! répondit l'homme à la cravate immense.
— Qui disait cela ?
L'homme prononça an nom à l'oreille de Thomas. Oelni-ci tressaillil encore:
— Lui aussi est à Paris? dit-il.
—Oui!
— Depuis quand doue?
— Depuis ce soir seulement.
Thomas parut réfléchir longuement;
— Voici qui sérail bien grave! dit-il.
— Quels ordres*.'
— Aie des nouvelles plus détaillées et dernain, où tu sais! Jusque-là, pas un mot!
Les deux hommes se séparèrent en échangeant mi signe mystérieux. L'incroyable disparut du cntO de la porto de sortie; M. Thomas continua sa promenade. Le bal continuait plus animé et plus bruyant.