XXI 1 1 LA BELLE BCAILLERE
< le mat in In, < torain et < terrais, suii a at
une \ Ville iiniu ude interrompue jadis par l'absence prolongée du second, maie rep depuis son retour, Gorain et Gervais fai* saienl ce qu'ils nommaient leur petite tournée sur le carreau, c'est à-dire que les deux dignes amis s'en allaient bras dessus bras dessous, lorgnant les bons morceaux, chaque poche de L'habit pourvue d'une serviette dûment pliée, mais qui au besoin faisait enreloppe pour enfermer les provisions acquien d'autres termes, les bons bourgeois faisaient leur marché eux-mênn s.
Il y avait quelque vingt ans qu'ils se livraient n celte promenade matinale, aussi étaient-i'ls connus Bur le carreau de lu halle! La Poule d'eau et le Hareng sec, tels étaient les Bobriquets dont les marchandes peu respectueuses s'étaient plu a affubler les deux bourgeois; bien entendu, la rondeur des (ormes de Gorain lui avait valu le premier des deux surnoms tandis, que la sèche maigreur de Gervais expliquait l'autre. Gervais et Gorain faisaient donc ce matin-là leur petite promenade quoi idienne, lorgnant les légumes, flairant la marée, palpant les volailles, enlevant les lapins' par les oreilles, et se livrant à des réflexions pleines de sens, tandis que les quolibets, les propos engageants ou insultants pleuvaient sur eux de tous côtés: mais tous deux supportaient ce feu des daines de la halle sans en paraître émus le moins du monde.
— Eh î gros papa ! le citoyen à la face rubiconde! criait une marchande à Goraiu.
viens me voir bibi ! j'ai des brochets frais comme l'oeil, et des turbots plus grands que ton ami ! Viens mon bijou ! t'es une pratique!
La marchande qui parlait ainsi, en envoyant des baisers à Gorain, était une eu orme commère, pouvant peser de deux cent cinquante à trois cents livres, avec des jupes venant à mi-jambe et découvrant des pieds dont les souliers eussent pu, à la rigueur, être convertis en chaloupe de sauvetage.
Cette remarquable personne était marchande ambulante, elle poussait devant elle
une petite charrette tout encombrée de poissons plus ou moins vivants.
— A la barque! à la barque! Hareng frais! Hareng qui glace! Hareng nouveau! Soles, carrelets, brochets et des turbots! hurla la marchande en poussant sa charrette dans les jambes de Gervais qui fiallit être atteint. De la raie tout en vie; de la moule aux cailloux!
— Prends donc garde, citoyenne! dit le bourgeois avec humeur.
— De quoi, que je prenne garde ! s'écria la marchande en s'arrêtant et en posant Ses deux poings sur l'endroit de son corps où avaient pu jadis se dessiner ses hanches. Le citoyen est fragile, il paraît. Le fait est qu'il a l'air casuel.
Gervais s'était reculé, et il allait reprendre le bras de Gorain, quand une autre voiture à bras poussée par une femme aussi maigre et sèche que l'autre était grasse et énorme, lui barra subitement la route:
— Des choux, des poireaux, des carottes! glapit la marchande. Navets, panais et flageolets! Veux-tu une salade, citoyen?. . .
Et la marchande, saisissant un paquet de mâches, le plaçait sous les yeux de Gorain, tandis que l'autre empoignant un poisson par les ouïes, le balançait à la hauteur du nez de Gervais en criant :
— Flaire-moi cela, que je te dis! Tu n'en as jamais mangé de pareil ! Un directeur s'en lécherait les doigts.
— Oeufs frais! A la coque! Les gros oeufs à la coque! hurla une troisième voix.
— Un sou le tas, les reinettes! Bons calvilles rouges! vociféra un quatrième organe.
Gorain et Gervais voulurent tenter un mouvement de retraite: ils ne purent l'effectuer. Ils étaient pris entre trois voitures e l'énorme éventaire de la marchande de pommes de reinette et calvilles rouges. Il fallait attendre que le passage fût libre; mais aucune des marchandes ne paraissait disposés à abandonner le terrain avant d'avoir vendu une partie de ses marchandises.
— Eh! citoyen sans mollets! crait l'une, veux-tu des oeufs?
— Des calvilles plus rouges que ton nez, père Pouled'eau! disait l'autre.
— Hareng nouveau, l'ancien!
— Mâches, céleris, betteraves!
— Mais, citoyenne, disait Gorain, nous ne
voulons rien ! nous sommes venus pour nous promener. . .
— Laisse donc ! on te connait ! Je t'ai vendu des sardines avant-z'hier !
— Un sou le tas les reinettes; hurlait la marchande en prenant cinq pommes qu'elle enfonça dans la poche de Gorain.
— Flaire donc cela, ma cocotte! continuait la marchande de marée en présentant toujours son poisson sous le nez de Gervais.
Celui-ci, impatienté, repoussa la main et le poisson.
— Il n'est pas frais! dit-il.
— Pas frais? hurla la grosse femme avec des éclairs de colère dans les yeux. Il est plus frais que toi, citoyen Hareng sec! Il a de plus beaux yeux que les tiens! Pas frais, grand escogriffe! on t'en donnera des pas frais comme ca ! Ah ! il n'est pas frais ! Eh bien ! tiens! tu vas sentir s'il est frais, mon turbot?
Et levant le poisson qu'elle tenait toujours par les ouïes, la ménagère fit le geste de souffleter le malheureux bourgeois avec la queue de l'animal. De pareilles scènes étaient alors tellement communes aux halles, que personne n'y faisait attention. Gervais avait voulu reculer pour éviter le soufflet, mais ce mouvement, lui faisant perdre l'équilibre, le fit tomber assis dans la charrette remplie d'oeufs frais. La marchande poussa un cri déchirant, et, saisissant Gervais par le collet de son habituelle acheva de le faire tomber dans sa voiture dont le contenu faisait déjà omelette.
Gervais, effrayé, battit l'air de ses grands bras, et, rencontrant l'épaule de Gorain, il s'y cramponna avec l'énergie du désespoir. Celui-ci', tiré en arrière et glissant sur le pavé gras, voulut se retenir à son tour, et, comme point d'appui, il ne rencontra que Inventaire de la marchande de pommes, auquel il donna une secousse si violente qu'il fit chavirer les marchandises.
La marchande, furieuse, voulut s'avancer sur Gorain qu'elle heurta en pleine poitrine avec son éventaire: le malheureux bourgeois, tiré en arrière par Gervais, poussé de l'avant par la marchande, ne tenant plus pied sur le pavé gras, roula dans la boue en recevant en guise de grêle toutes les pommes, reinettes, calvilles et autres, qui pouvaient sur lui.
La scène avait été courte, mais elle mena-
cait de tourner au tragique pour Les deux bourgeois. Gervais, toujours maintenu cou die sur le dos dans La petite charrette, se débattait et, dans ses effoits, augmentai! tncore la casse des oeufs frais qui lui servaient «If matelas.
Les marchandes hurlaient, vociféraient, criaient, tandis que Le malheureux ( torain tentait, mais en vain, de se relever.
L'accident avait eu lieu précisément en face de l'endroit où se tenait La belle écaillère, En voyant Gervais dans la charrette juix oeufs et Gorain sur le pai é, la belle enfant avait ri d'abord de i<mt Bon coeur; mais en entendant les menaces «les marchandes, en voyant 1rs mains puissantes de
ces mégères levées sur les pauvres bourgeois, elle quitta son siège élevé et elle courut vers le Lieu du sinistre :
— Allons! allons! rria-t-olle, laissez relever ces deux citoyens !
— De quoi te nièles-tu, toi, Fécaillère? hurla, la marchande de poisson.
— Qu'est-ce que veut mam' Pimbêche!
cria la marchande d'oeufs. Elle va me payer ma marchandise peut-être !
— Au secours ! à moi ! disait Gervais.
— Laissez ces citoyens : ils vous indemniseront ! reprit Pécaillère.
— Je lâcherai celui-là quand il m'aura pavée d'abord!
— Va donc ouvrir tes coquilles !
— 'Laissez ces citoyens ! vous dis-je.
— Veux-tu filer! cria la marchande de poisson en brandissant toujours son turbot menaçant dont la queue fouettait les airs.
— De quoi! cria une voix formidable.
Qui est-ce qui ose menacer Eosette?
— Elle a dit qu'il fallait laisser les citoyens ! dit une autre voix non moins puissante, non moins menaçante, et on va les laisser, sinon on fera connaissance avec les poings à Cassebras!
— Et mes pommes! cria la marchande à l'éventaire, qui me les payera?
— Et mes oeufs? vociféra l'autre. Il y en a pour dix livres au moins!
— On s'entendra plus tard ! Pour le quart d'heure, lâchez, mes amours! La citoyenne Rosette l'a dit!
Ces mots n'étaient pas achevés, que les quatre marchandes étaient brusquement écartées par quatre mains herculéennes.
Gorain se relevait aidé par Rosette, tandis
que ( lervais était eu lei é .1 brai tendu «lu milieu des oeuffl brisés. Le paui re bourg avait Le dos de son habit et le fond de sa culotte méconnaissables. Les jaunes el les lianes des oeufs brisés coulant tout autour de lui formaient des dessins de L'effet Le plus bouffon et Le plua bizarre.
1 h éclat «i»' rire formidable de tous les ( mieux amassés par L'accident, accueillit le, premier pas que àt ' lervaia en avant.
— Faut le mettre dans la poêle avec du. Lard ! cria an gamin.
L'hilarité redoubla el plus L'hilarité redoublait, plus le pauvre bourgeois se sentait mal à l'aise. Enfin il lit un effort pour échapper a La foule, mais pi marchande d'oeufs et La marchande de pommes T ni barrèrent Le passage.
Mes oeufs! mon argent'!
— Mes pommes! paye-les!...
Les cris allaient recommencer quanti la foule s'écarta pour livrer passage à an homme qui se glissa lestement au premier rang.
— Laissez partir les citoyens, mes petites mères, dit le nouveau venu avec un accent joyeux. Ils payeront! D'ailleurs, je réponds pour eux !
Le nouveau venu se trouvait alors précisément en face de la grosse marchande de marée. En achevant sa phrase, il lui adres-i sa un clignement d'yeux significatif et il fit un geste rapide que la volumineuse personne parut parfaitement comprendre.
Gorain avait fait un pas en avant et, tendant les mains à l'obligeant citoyen:
— Le citoyen Thomas! notre nouvel ami!
s'écria-t-il. Nous sommes sauvés!