‹ Le roi du bagneChapitre 149 sur 243 · LA POINTE SAINT - EUSTACHE · texte numérisé non relu

LA POINTE SAINT - EUSTACHE

Quelques instants après la scène qui venait d'avoir lieu, Gorain et Gervais étaient assis dans une petite pièce faisant fonction de cabinet de société, tributaire de cette boutique de marchand de vin de la pointta Saint-Eustache, à la porte de laquelle trôrait la belle écaillère. Les deux bourgeois prenaient chacun un verre de vin blanc pour se remettre de leur émotion, et M. Thomas s'empressait autour d'eux en ami attentif.

— Là! là! disait M. Thomas, buvez encore

un coup, cela vous rendra gaillards! Ce n'est rien, vous en serez quittes, toi, citoyen Gervais, pour faire détacher ton habit, toi', citoyen Gorain, pour faire brosser ta culotte et ça ne vous coûtera pas plus d'un éc\i de six livres chacn.

— Six livres d'oeufs! s'écria Gervais.

— Six livres de pommes! ajouta Gorain.

— Je sa;s bien que c'est un peu cher, continua Thomas toujours impassible, mais la <>:imv a été cassée, l'évetnaire a été déchiré.', bref, il vous faut payer les pots cassés.

— Et vous ave/ donné les deux écus? demanda Gervais en soupirant.

— Certainement! Ne fallait-il pas vous débarrasser de ces mégères!

— Alors c'est six livres que nous vous devons chacun?

La porte du cabinet s'ouvrit et un garçon marchand de vin parut sur le seuil.

— Qu'est-ce qu'il faut servir aux citoyens! dèmanda-t-il.

— Mais... dit Gorain eu regardant Gervais avec inquiétude.

— Rognons sautés?. . . continua le garçon, omelette au lard?. . . un poisson?. . .

— Rien. . . rien. . . dit Gervais; nous allons nous retirer. . .

— Comment ! vous retirer ! s'écria M. Thomas; vous n'allez pas déjeuner ici?

— Mais. . . firent à la fois les deux bourgeois.

— Allons donc ! je vais déjeuner et je vous invite. Quand on a la chance de rencontrer des citoyens tels que vous, ou ne s'en sépare qu'à la dernière minute.

Gorain et Gervais sourirent avec un peu d'embarras, ma's avec une satisfaction évidente cependant.

— Garçon, reprit Thomas du ton d'un homme habitué à se faire servir, des côte'.lettes, une omelette aux rognons, une friture et une bourriche d'huîtres pour remercier Rosette. Cinq couverts dans ce cabinet!

— On va. servir! cria le garçon en se précipitant au dehors.

— Allons! c'est convenu, le déjeuner vous remettra tout à fait, continua Thomas en s'adressant aux deux bourgeois qui croyaient devoir faire semblant d'hésiter.

— Cependant, fit Gorain, je crois. . .

— Ma femme m'attend. . . peut-être, ajouta Gervais.

— Laissez-donc ! elle ne vous grondera pas; d'ailleurs, vous lui direz que vous avez déjeuné avec une pratique, car je suis votre pratique, papa Gervais.

— Mais tu as dit cinq couverts: vous attendez donc cinq convives?

— Deux militaires; eh! pardieu! vous les connaissez : ce sont les deux soldats de l'armée d'Egypte qui ont servi de lien entre rous.

— Ah! ils vont venir?

— Oui, je vais même au-devant d'eux; attendez-moi un instant. Je vais vous faire envoyer de quoi vous laver et vous brosser.

Et Thomas sortit rapidement en adressant un geste amical aux deux bourgeois. Ceux-ci, demeurés seuls, se regardèrent mutuellement; Gervais avait le dos de son habit dans un état difficile à décrire; les oeufs, cassés par le poids de son corps, avaient absolument transformé la couleur du drap. Gervais avait un habit vert clair: le jaune et le blanc des oeufs mélangés sur ce fond vert représentait la teinte d'une omelette aux fines herbes. Quant à Gorain, sa culotte neuve était couverte d'une épaisse couche de boue blanchâtre qui en métamorphosait également la nuance.

— Qu'est-ce que dira mon épouse? se demanda Gervar's avec une mine piteuse; je crois que cela tache, le,s oeufs!

— Une culotte neuve ! . . . disait Gorain en soupirant ; il n'y a pas plus de trois mois que je la porte, et. . . ah! mon Dieu!

—Quoi?

— Elle est déchirée!. . . je ne m'en étais pas aperçu tout d'abord.

— Le far't est que tu ne pouvais pas voir la déchirure; mais baste! tu y feras remet- Ire un fond, tandis que mon habit. . .

— Il n'est pas déchiré, lui.

— Et dire que ces taches-là vont encore me coûter un écu de six livres! Au moins si j'avais eu les oeufs!

Gorar'n fit la grimace.

— Au fait, reprit-il, nous devons six livres au citoyen Thomas! il faudra les lui rendre?

— Dame!. . . oui.

— Dis donc! Gervais, sais-tu que ce n'est pas juste cela !

— Quoi donc?

— Que je paye les six livres, car enfin ce J 'est pas ma faute si j'ai fait tomber les

BIBITAP1N

pommes de la marchande: c'est parce que i h t'es cramponné ;• moi.

— 11 fallait i<- retenir h ne pas bomber loi môme.

— Mais I ii me l irais.

— Je ne pouvais Caire aul rement.

Enfin, c'est de ta faute si l'accident esl

arri\ é '.

— Par exemple! c'est toi qui as voulu marchander le poisson.

— Mais non !

— Je ic «lis que sij d'ailleurs, je ne sonlais pas venir a la Malle ce matin, c'est i"i qui m'as emmené.

— C'est loi qui esl vniii me chercher?

— Voilà de l'eau et une brosse! cria !<■ •vairon en entrant et en déposant sur un tabouret les objets qu'il tenait à la main. Dans cinq minutes, citoyens, le couvert sera mis : les hnîl res s'ouvrent.

Gorain cl Gervais échangèrent un double regard flamboyant, cl, se tournant brusquement le dos, ils se mirent en mesure de remédier aux suites de l'accident si inopinécni survenu.

Gervais avait enlevé son habit, et trempant une serviette dans l'eau, il s'apprêtait à se livrera un nettoyage en règle, lorsqu'une idée subite parut lui traverser l'esprit.

" Il faut (pie j'ôte ce qu'il y a dans les poches," murmura-t-il.

Fouillant alors dans une des deux poêles de derrière, il en relira une serviette, une tabatière et un petit pain (depuis son voyiiive aux Antilles, Gervais était homme de précaution). Posant le tout sur une table, il passa à l'autre poche qui contenait un mouchoir qu'il déposa également près des autres objets.

— Tiens! dit-il avec un léger étonnement, où doue l'ai-je mise?

Il fouilla de nouveau dans les deux poches.

— Il n'y a plus r.ien, continua-t-il. Il me semblait bien cependant... c'est que je l'aurai mise dans la poche de côté. . .

Retournant l'habit, Gervais fouilla dans la poche indiquée; il parut que cette poche était absolument vide, car la main se retira entièrement libre. Gervais se gratta la tète.

— Ah! par exemple, dit-il avec ne inquiétude croissante,

Ki, rejetant sou habit sur une chai fouilla duns les poch< te.

i !1j bien !. . . eu bien !. . . taisait il ù i tiaque mouvement, avec une anxiété de plus eu pins \ ive.

Pendant ce temj . i lora in, sans se pi i > uper de son ami, at taqua i sa culot te ■'

ps pedoubléH de brosse et de torchon, et

s'entourait d'un nuage de poue >mme

Jupiter d'un Quage d'or.

\h! voilà qui est fort, répétait Ger vaisj voila qui... .M;iis qu'est-ce que j'ai fa i de ce papier? Je l'ai mis dans ma po che de derrière. . . j'en suis sûr. . . j'en dont erais ma tête à couper.

Et, repn -uani son habit, Gervais le fouil la de aouveau sans paraître se soucier du nettoyage à faire. < lonvaineu que ni les poches ai les doublures ne r ufermaient l'objet qu'il semblait chercher avec une anxiété si vive, il passa une nouvelle et minutieuse inspection des vêtements qu'il portait Bur

— Mais... je suis sûr... répétait-il tandis que son front pâlissait, que ses joui creusaient et que la sueur perlait à la racin<' de *<■* cheveux. Je l'avais quand je suis sorti... je... Et je ne le trouve plus.

Et courant vers son compagnon qui brossai et essuyait toujours avec un entrain que lui eût envié l'un des anciens travailleurs du l'onl-Xeuf.

— Gorain! Gorain! appela-t-il.

— Quoi donc? dit Gorain en se retournant avec une mauvaise humeur évidente.

(Le d'gne bourgeois était fort rancunier, ou plutôt rancuneux. comme l'appelait Gervais).

—Celte lettre... tu sais, Gorain; cette lettre, répétait Gervais avec émotion.

—Quelle lettre?

-Telle d'avant-hier dans la nuit. La lettre du munitionnaire en chef du président.

— Pour les draps? dit Gorain.

— Chut!... pas si haut. Oui, la lettre pour les draps qui sont à Saint-Cloud.

— Eh bien? parle donc; tu me fais dresser les cheveux.

— Je l'avais ce matin?

— Sans doute. Nous l'avons relue sous tua porte en sortant de chez moi.

— Je ne te l'ai pas donnée?

—Non; tu l'as gardée. Tu sais bien que

cela a été convenu depuis que j'ai perdu les deux autres.

— Je l'ai mise dans la poche de mon habit, j'en suis sûr.

—Eh bien?

— Elle n'y est plus.

— Elle "'y <'st plus: s'écria Gorain.

— Cherche toi-même.

Gorain saisit l'habit et le touilla d'une main frémissante, sans se préoccuper de se tacher lui-même aux oeufs écrasés qui empoissaient le dos.

''Elle n'y est pas, dit-il; mais dans tes autres poches?

— Elle n'y est pas, répondit Gervais d'une voix dolente.

— Déshabille-toi.

— Et si on arrivait; d'ailleurs, je te dis que je ne l'ai pas.

— Mais, dit Gorain, il nous faut cette lettre: c'est elle qui nous dit d'aller à Saint- Cloud, qui nous annonce l'arrivée des draps, qui nous donne l'ordre d'emmagasiner: c'est la preuve enfin que nous sommes bien les dépositaires de ces marchandises en notre qualité de munitionnaires secrets. Il faut avoir ce papier; c'est pous nous un gage de fortune. D'ailleurs, ou ne sa;t pas ce qui peut arriver: s'il y avait un changement de gouvernement cette lettre-là serait eue preuve que nous n'étions qu'intermédiaires officieux.

— Elle sera tombée, s'écria Gervais, qnand ces maudites marchandes nous ont entrepris.

— Allons vite, alors, nous la retrouverons peut-être dans la rue; car cette lettre, Gervais, c'est la preuve de notre association secrète avec les munitionnaires nos confrères, et tu sais combien on nous a recommandé le mystère.

— Allons! dit Gervais en se précipitant.

Page 1