SOUVENIRS D'EGYPTE
— Quelle idée? demanda Rose.
— Je me rappelai, reprit le jeune soldat, qu'en rentrant au campement, j'avais aperçu, a peu de distance, une tente arabe. C'étaient des ennemis, puisque c'étaient des habitants du pays. Ma foi, je me souvins de la maraude de la 32e -lors des guerres d'Italie. Je pars : je me glisse dans la nuit ; je sors du campement et j'atteints la tente,
espérant y trouver un peu de nourriture. Effectivement, je crois apercevoir dans l'ombre un amas de provisions. J'avance et je reconnais des sacs de bêches (sortes de petites pâtes cuites au soleil dans les sables i ; à côté, il y avait des outres pleines d'aragut, boisson du pays faite avec du miel, des dattes et des oignons. Ma foi, j'avais faim; je regarde: il n'y avait personne et c'était en pays ennemi. Cependant, comme je ne suis pas malheureux, je prends une pièce d'or dans ma poche, je la mets sur un sac bien en évidence, puis j'éventre ce sac, je prends quelques poignées de bêches, j'emporte une petite outre, et, ne voulant pas manger au camp dans la crainte d'être surpris, je vais m'asseoir sous un bouquet d'arbres voisins, et je me mets a manger. J'avais tellement faim, que je n'en voyais plus ekr'r. . .
— Après? après? dit Rose en voyant Louis s'arrêter.
— J'étais donc là à manger le produit de ma maraude, reprit le soldat, quand tout à coup je sens une main se poser sur mon épaule et j'entends une grosse voix qui me crie: ''Que fais-tu là, pillard?" Je me relève d'un bond, la main sur la poignée de mon sabre: j'avais eu face de moi un gardemagasin des vivres de l'armée. "Je ne suis pas un pillard, lui dis-je. J'avais faim, les cantines sont v;des, et j'ai pris quelques poignées de bêches pour me rassasier." Il faut vous dire, ma chère Rose, continua Louis en «'interrompant, que tous ces fournisseurs ou employés de fournisseurs, que les soldats appellent des riz-pain-sel, sont ordinairement fort mal avec l'armée active. Nous les accusons de vivre à nos dépens et de nous affamer, et nous n'avons pas pour eux une grande estime, attendu qu'ils ne -e battent jamais. Mon garde-magasin étfjaiV enchanté de surprendre un sous-officier en faute, car il paraît que je m'étais trompé, c'était bien une tente arabe que j'avais vue, mais cette tente servait d'abri à un gardemagasin en chef. Je voulus m'expliquer, mais le garde-magasin ne me laissa pas dire un mot. " Connu, dit-il avec un ton méprisant; tu mourais de faim n'est-ce pas?
Vous dites tous la même chose quand on tous pince; mais cette fois je te tiens, toi, et je t'arrête comme voleur."
— Oh! fit Rose avec indignation.
J'étais bouleversa, repril Louis. Le mot
n'a vu il l'ail i ilev le sang ;m\ oreilles, et
il n'était [ui.s achevé, qu'un vigoureux soùf llci me vengea il de l'insulte faite. En même temps je met lais !<■ sabre â la ain."
Uose joignit les mains ;i\ (■<■ effroi. Le garde-magasin étail brave, reprit Louis, il fiiul lui rendre cette justice; uoua immis battîmes sur l'heure, sans témoins, et, je lui envoyai un coup de pointe qui lui per- <;;t l,i poitrine. La nui! môme ri portail plainte cou! i*e moi, el il racontail a su mattière la cause de notre duel. Le lendemain jVuis arrêté. La colonne se remettait en Éarche; on no put me juger qu'à Jaf fa, au noment du s:ège. Le duel étail absolument (ld'i min à l'armée d'Egypte. Mou affaire Bail (loue parfaitement claire... J'allais être jugé el probablement condamnée être fusillé.
—Ah! mon Dieu! s'écria Rose; niais il fallait réclamer!
—A <|iii?
— 11 fallait dire que, si vous aviez pris des provisions, c'esl que vous mouviez de faim parce que vous aviez abandonné votre Bouper au général.
— Quand j'aurais dit cola, je n'eu avais pas moins provoqué et blessé en duel un garde-magasin; et l'ordre du jour du général, à propos des duels, était précis; il les défendait absolument, et cela depuis le duel où son aide de camp, le général Junot, avui failli être tué. Je m'attendais donc à ce qui devait m'arriver, et cela m'attristait, quand on donna l'assaut à la ville, Retenu prisonnier, je devais rester à la garde du camp. J'entendais le bruit du combat. Je devins fou, je crois. Sans savoir comment cela se fit, je m'étais échappé, j'avais pris, un fusil, et, rejoignant la 32e au moment où elle s'élançait, j'arrivais le troisième sur la brèche avec Rossignolèt et Komulus.
Nous demeurâmes là une heure sous une grêle de balles; je voulais me faire tuer. La mort ne voulut pas de moi. Le soir je revins au camp me constituer prisonnier; mais le général Lannes, qui m'aime et qui m'avait vu, avait été tout raconter au général Bonaparte. Le général me fit appeler; il avait l'air bien en colère. "Tu mérites d'être fusillé pour t'être battu en duel, me dit-il ; je te fais grâce cette fois, mais ne recommence plus."
( >ii : le bon généra i ! s'écrja Rose. I J voi re adversaire?
Lui? dit le soldai ; il b été désolé de la qui m'a été faite; il espérail que je
.lis fusillé. Aussi depuis ce temps il me hait, il me déteste, et, bien qu'il y ait déjà plusieurs mois écoulés depuis cet événement, il m'a toujours en horreur.
< '< im'hi le savez vous?
[1 est à Paris; je l'ai rencontré ce matin en venant ici, et j'ai bien vu, au regard qu'il me lançait, qu'il ae m'avait pas pardonné d'être toujours vivant.
— Le vilain homme!
En ce momenl la porte du magasin s'ou;vrii ci an fort de la halle s'avança dans la bout ique. Il salua Rose avec une sorte de timidité.
— Bonjour, citoyen Cassebras, di1 la jeune lillc en souriant.
— Bonjour, mam'selle Rose, répondit le colosse en soupirant.
— Qu'et-ce qui vous amène?
Cassebras soupira plus fort.
— C'est Rosette, vous savez, qui m'envoie vous demander comme ça si ses bas de ^>i(' qu'elle veut pour. . . enfin si c'est prêt.
— Les bas qu'elle s'est achetés pour son mariage?
Cassebras répondit par un grognement.
—Mais certainement, ils sont prêts! Antoine, donnez-moi le paquet que j'ai préparé hier
Anto;ne obéit, et Rose tendit à Cassebras le petit paquet que venait de lui remettre le commis.
— Faut-il paver? demanda Cassebras.
— Xon, répondit la jolie mignonne eu souriant. C'est un cadeau que je fais à Rosette pour son mariage; vous le lui direz* de ma part.
Cassebras poussa encore un nouveau soupir plus fort que les deux premiers; puis il salua, gauchement et sortit.
— Quelle mine piteuse ! dit Louis en souriant.
—Pauvre garçon; je sais ce qu'il a, dit Rose.
—Et qu'a-t-il?
—Madame Gervais m'a dit hier qu'il aimait une femme qui allait se marier à un autre.
— Ali! fit Louis en devenant sérieux, il doit avoir bien du chagrin.
— N'est-ce pas? dit vivement Rose.
— Oui, le pauvre garçon est à plaindre, et si je pouvais faire quelque chose pour lui.
— Vous êtes bon!
— Dame, il doit souffrir.
— Le fait est, dit Rose avec une naïveté charmante, que ce doit être affreux d'aimer quelqu'un et de voir cette personne en aimer un autre.
— Moi, dit résolument le petit soldat, je ne pourrais pas voir cela.
— Comment?
— Je me tuerais ou je tuerais l'autre.
• — Oh! fit Rose avec effroi.
— Oui, reprit Louis avec fermeté, si je devais me marier avec une femme qui m'en préférât un autre pour mari, je serais impitoyable, je le sens.
— Mon Dieu, dit Rose, vous faites de gros jeux ; vous me faites peur.
— Vous ne comprenez pas cela?
— Dame. . . je ne sais pas. . .
— Tenez! dit Lou's avec précipitation, supposez que je vous aime, Rose!
—Oh! fit Rose en devenant écarUtte.
— Qu'est-ce que cela fait! supposez!. .1.' D'ailleurs reprit le jeune soldat en souriant, je vous aime bien, allez !
— Oh ! et moi aussi ! répondit naïvement la jeune fille. Je vous regarde presque comme un frère. Ainsi tandis que vous étiez en Egypte, tous les soirs et tous les matins je priais ie bon Dieu pour vois!
— Vrai? dit Louis.
— Pas un seul jour ne s'est écoulé Bans que mes voeux montassent vers le ciel. Et n'est-ce pas naturel! Si nous ne sommes pas frère et soeur par le sang, ne le sommes-nous pas par le malheur. N'est-ce pas aux mêmes ma'ns que nous devons l'abandon dans lequel nous avons été plongés au moment où nous entrions dans la vie!
— Oh! fit le soldat avec un geste de menace et en la néant vers le ciel un regard de flammes, comme s'il eût voulu le prendre à témoin du serment qu'il faisait tacitement.
— Nos parents qui veillent de là-haut sur nous, poursuivit Rose d'une voix attendrie, s'unissent aussi daus leurs prières pour notre bonheur à tous deux.
—Oh ! s'écria le jeune soldat, si vous avez prié pour moi, ma bonne petite Rose, je jure, moi, de veiller sur vous dans l'avenir.
comme le ferait le frère le plus dévoué! Entendez-vous, ma jolie petite soeur?
Rose releva la tête en souriant :
— Votre soeur! répéta-t-elle.
— Mais oui ! ne venez-vous pas de dire vous-même, que nous étions frère et soeur par le malheur!. . .
— Par le malheur oui, mais là s'arrêtent nos liens de parenté, et le malheur ne nous menace plus. Je n'oublie pas la distance qui sépare la pauvre orpheline d'un humble artisan du descendant d'une noble famille!
Louis se mit à rire:
— Regardez donc ce qu'il y a écrit sur la boutique du mercier en face, dit-il: Liberté, égaiïi&é, fraternité! Il y a égalité, ma petite soeur! La République a décrété qu'il ni'y1, avait pas plus de noble famille qu'il n'y a d'humble artisan. Il y a des honnêtes gens, et voilà. D'ailleurs, il est bien mis le desi-: cendant de la noble famille! Regardez donc mon uniforme: voilà un habit qui demande un remplaçant.
— Mais votre fortune?
— Elle est toujours sous séquestre et on jurerait que le diable en personne se mêle des procès que mes amis soutiennent pour moi. Allez, ma pet' te Rose, vous pouvez bien m'appeler votre frère, et puis, j'aurais des millions dans ma poche et une couronne de prince sur la tête, que je vous pren-i drais encore les deux mains comme ça, en disant : Venez, petite soeur, que je vous embrasse?
Et attirant à lui la jeune fille, Louis déPr posa sur son front un sonore baiser.
— Eh bien ! à la bonne heure, mon fiston ! ne te gêne pas ! dit une voix sonore.
— La citoyenne Lefebvre ! s'écria Rose en se levant.
La générale, qui venait d'entrer, s'avança en menaçant Louis du doigt :
— Ah ! petit conscrit, continua-t-elle, c'est comme ça qu'on embrasse les jeunes filles?
^-Oui, dit le soldat, c'est comme ça qu'on embrasse les jeunes filles quand on est leur frère.
— Eh b'en! je le dirai à l'amoureux de Rose !
— L'amoureux de Rose! répéta Loirs en fronçant les sourcils.
— Mon amoureux! s'écria la jolie mignonne en ouvrant des veux énormes.