‹ Le roi du bagneChapitre 160 sur 243 · iikuiI, de se faire; déclarer par le tribu · texte numérisé non relu

iikuiI, de se faire; déclarer par le tribu

ikiI fraudais seul et unique propriétaire de cette somme considérable placée jadis sur la banque d'Angleterre par le père des dames de Courinont, .M. Romilly, il \ ;i déjù quelques années.

A qui revenail cet argent? demanda Maurice.

La était précisément la question, car .M. Romilly était mort sans tester.

— Alors ses enfants devaienl li< *i-: * < * r-. | — Oui, si la fortune «le M. Roimlly eût été sienne propre; mais .M. Romilly avail une soeur, laquelle, son frère mort, réclama la totalité de cette fortune comme lui appartenant. Suivant elle, son frère n'avait été" que le dépositaire de ce1 argent, qu'elle l'avait chargé de porter en Angleterre; elle montrait à l'appui de son assertion une foule de Ici 1res de .M. Romilly qui, effectivement, semblaient rendre fondée son assertion. Malheureusement pour la clarté du (procès, celle soeur de M. Romilly mourut Subitement, alors que l'affaire était plus une jamais en suspens. Elle s'était mariée técemment, quoique n'étant plus tout à fait jeune: elle avait épousé M. de Rostange; ils n'avaient pas d'enfants.

La femme morte, 'M. de Rostange exiba un acte de donation entre-vifs, acte parfaitement légal, indiscutable, et en sa qualité d'unique héritier de la défunte, il continua le procès, qui dès lors devenait le sien.

Sur ces entrefaites, la famille de Cour-' mont retrouva d'autres lettres de la soeur1 de M. Romilly, lettres qui annihilaient toutes ses assertions relativement à la possession de la fortune et qui prouvaient qu'elle] avait bien confié des fonds jadis à son frère., mais que ces fonds ne montaient qu'à la, somme de cinquante mille francs.

Cela est possible, dit l'avocat de M. dei Rostange, mais c'est avec ces cinquante mille francs que M. Romilly a acquis l'immense fortune dont il était détenteur. Il n'a agi que comme intermédiaire, comme agent de sa soeur: elle seule courait les chances de gain. Il n'y a pas eu d'acte d'association entre eux, et la preuve que M. Romilly n'avait point de fortune, c'est que ses

fille» ont épousé MM. de Courmon! sans dot

( tola était \ ra i, pour* uivit malt re Ra guideau, nuis ce qui était vrai également, ce qu'il résultait de la correspondance de Al. de Romilly, c'est qu'ô plusieurs reprises i! avait essayé de faire parvenir à ses enfants des sommes importantes, et que les <• rconstances seules de la guerre s'y étaient opposées.

Or, en annonçant successivement ces différents envois, \i. Romilly parlait de cet argent comme lui appartenant en propre.

Dans sa nombreuse correspondance av< gendres et avec ses Ailes, jamais un mot concernant cette fortune comme appartenant ù sa soeur ou provenant d'elle u'était prononcé.

Ces lettres étaient donc en opposition directe avec celles exhibées par madame de Rostange.

Bientôt de singuliers bruits circulèrent : on dit, et des médecins déclarèrent, que feu madamie de Rostange n'avait pas la tète bien saine; on affirma qu'elle était absolument sous la tutelle de son mari. Enfin il fut prouvé que jamais, en aucune circonstance, avant l'époque de son mariage, madame de Rostange n'avait parlé de cette fortune immense dont son frère était détenteur à l'étranger.

L'avocat des Courmont alla plus loin, il fouilla, dans la, vie passée de M. de Rostange; il prouva que cet homme avait été un ancien mauvais sujet perdu de dettes, qu'il paraissait s'être rangé depuis plusieurs années, il est vrai; ma;s de tous ses antécédents peu honorables il conclut que les prétendues lettres de M. Romilly à sa soeur, et servant de base au procès, étaient fausses ; et il paraît que le tribunal de Louviers fut de son avis, car il débouta M. de Rostangei de sa demande, le condamna aux dépens, et déclara mesdames de Courmont seules hé^ ritières de leur père, déclaré seul propriétaire de l'immense fortune demeurée placée sur la banque d 'Angleterre.

Inutile de vous dire, poursuivit maître Raguideau, que tout ce que j'ai l'honneur de vous apprendre là, c'était mon confrère qui m'en donna't connaissance. Je l'écoutais avec un intérêt, croissant.

— Et quand ce jugement a-t-ij été rendu? lui demandai-je.

— 11 y a dix jours seulement, me répondit-il. Mon gendre m'a envoyé tontes les pièces du procès, qne j'ai reçues avant hier, il m'annonçait également la prochaine arrivée à Par s de MM. de Courmont, qui venaient ici afin de s'entendre sur les moyens a employer pour faire rentrer en France cette immense fortune déclarée leur. Je ne les attendais, d'après la lettre de mon gendre, que dans quelques jours. J'ignorais, complètement leur arrivée à Paris. i

— Ainsi, dis-je sans pouvoir revenir en-, coie de mon étonnenient, cette petite orpheline en faveur de vingt mille francs est arehimillionnaire?

— Sans doute! c'est l'unique héritière des deux familles de Courmont auxquelles revenait toute cette fortune.

— Confiez-moi tout ce dossier, que je l'examine, cher maître, dis-je à mon collègue. Il me donna toutes les pièces; je passai quatre heures à les compulser. Il y avait là tous les renseignements désirables sur les familles de Courmont et Romilly. J'allais avoir achevé, et je m'apprêtais à (dore les notes qne j'avais prises, quand tout à coin» je lassai échapper une exclamation de surprise.

Et se plaçant en face de madame Geoffrin, qu'il regarda fixement.

— Votre cher mari, poursuivit le notaire en changeant de ton, vous a souvent parlé de sa famille, n'est-ce pas?

— Sans doute, répondit madame Geoffrin, très étonnée; mais je ne vois pas. . .

— Son grand-père avait deux frères?

— Oui, l'un mort à Paris, dans son lit., l'autre tué en Amérique auprès de M. de la, Fayette. Le premier se nommait Jules, le. second Alfred.

— Cet Alfred s'était marié en Amérique, et il avait eu un enfant, une fille?

— Oui, dit encore madame Geoffrin; mais, cette jeune cousine germaine de mon mari.. nous ne l'avons jamais connue; tout ce que. j'ai su. c'est qu'elle était revenue en France. A cette époque, c'était avant 17S0, j'é-. tars en Allemagne avec mon mari. Il pa-, raît qu'ensuite (die est retournée en Ame-, vi(|ue avec sa mère. Depuis je n'en ai jamais entendu parler, et cela se comprend, les troubles des dernières années ont occupé tous les esprits.

- — Kli bien! dit maître Raguideau d'un

ton triomphant, savez-vous ce qu'elle est devenue cette cousine germaine?

— Elle est revenue une seconde fois eu France?)

— Oui; et cette fois elle y a épousé M. Romilly.

— Le père des dames de Courmont?

— Précisément; elle était leur mère, et par conséquent la grand'mère de cette malheureuse petite orpheline que M. de Charney voulait si charitablement doter.

11 y eut un moment d'étonnement général.

— Ah! voilà qui est étrange, dit madame Geoffrin.

— Mais, s'écria Ferdinand, cette petite tille est notre parente, alors.

*— {Elle (n'a mémei absolument ique vous pour parents, j'en réponds, dit maître Raguideau.

— C'est ma cousine? dit Amélie.

— A un degré assez éloigné, ajouta Lucile en souriant.

— Mais mon père était le cousin germain île sa grand'mère; sa mère était donc notre cousine issue de germain, et elle est, elle, notre parente au quatrième degré.

■ — Ce qui, dit en riant le comte d'Adoré, vous permettrai d'en hériter si vous étiez plus jeune qu'elle, puisque la loi renvoie i'héritage jusqu'au cinquième degré.

— Mais, dit madame Geoffrin, si cette enfant est ma cousine et^qu'elle n'ait que moi pour unique parente, j'en prendrai soin. Cependant, non; je ne puis le faire, ajouta madame Geoffrin après avoir réfléchi.

— Pourquoi? demanda Corvisart.

— Elle est trop riche, dit simplement la veuve.

Il n'y eut qu'un mouvement parmi tous les auditeurs.

— Ah ! s'écria Lucile, tout le monde vous connaît trop pour ce que vous êtes madame, pour qu'une hésitation de votre part soit permise.

— D'ailleurs, qui veillerait sur cette enfant? dit Corvisart.

— M. de Charnev adoptait bien l'enfant pauvre, ajouta maître Raguideau; cet acte dressé par moi répondrait à tout si une voix s'élevait. M. de Charney ne va-t-il pas être de votre famille?

Amélie rougit violemment.

— Allons! allons! continua en souriant

Je notaire, ne m'en veuillez pas de mon in discrétion, nui belle petite cliente. J'ai dans ma poche votre contrat de mariage, que j'avais préparé el que j»4 voulais com m 1 1 1 1 1 1 < | m ' i- ce soir môme ;i \ ol re mère.

Ki maître Itaguideau, prenant le bras de madame (îeofl'rin, l'entraîna doucement a l'écart. La conversation générale continua sur les événements si différents et cepen « l : i iit si extraordinaires de la journée.

Maurice, <i"c le comte «l'Adore avait ea sayé maintes fois d'engager dans un entretien particulier, semblait d'une gaieté et d'un entrain merveilleux. Tenanl le dé de la conversation, ;l charmail les dames qui l'entouraient, lorsque la pendule sonna l'heure.

— Ali mon Dieu! minuit, dit madame Chivry.

— iMinuit déjà, répéta-t-on.

Et, comme toutes les dames se levaient! pour prendre congé, un violent coup de sonnette retentit à la porte d'entrée de la maison.

— Qui donc peut venir à celle heure? dit madame Geoffrin avec étonnement.

Maurice avait fait un geste d'inquiétude; on attendait. Des pas rapides retentirent dans le vestibule précédant le salon, et comme Mariette, la camériste, ouvrait la porte, le battant s'écarta violemment et Dupuytren fit irruption dans le salon.

Le jeune médecin était extrêmement pâle; ses regards étaient sombres et une émotion violente se lisait sur sa physionoie. Corvisart courut au-devant de lui.

— Qu'avez-vous donc? lui demanda-t-il.

AKMAXDE

Tout le monde entourait Dupuytren, et les questions pleuvaient sur lui avec la rapidité et la profusion de la grêle. Dupuytren, quoique toujours fort pâle, parut avoir recouvré son sang- froid.

— Quand je suis parti d'ici, commença-til, quelle heure pouvait-il être?

— Neuf heures! répondit vivement Ferdinand. Je puis vous l'affirmer d'autant plus sûrement que quelques instants après je fis la remarque, à propos de l'exact' tudte de

maître Efcaguideau, qu'il serait ici ;■ aeuf heures et demie, et une demi-heure environ i écoulée eui re \ ol re départ et son arrivé.

< l'est bien cela, reprit l hipuytren. En quittant ce salon, je me rendis chez moi. Je demeure assez loin d'ici, nous le savez, puisque j'habite la rue de la Harpe. Il me fallu! plus d'une djemi-foeure pour regagner) mon domicile, de sorte qu'il était eni iron dis heures moins un quart lorsque la femme du conciergt . que j'avais laissée à la garde de l'enfant, m'ow rit ma porte.

Lorsque j'avais quitté la petite fille, elle allait aussi bien que possible. Le pansement que j'avais opéré sur ses blessui éia;i eu lionne voie, et j'espéra is combattre victorieusement la fièvre Baissante, qui jusqu'alors n'avaii l'uii aucun progrès. Quand je rentrai, au contraire, je fus frappé du changement subM qui s'était opéré dans l'état de la malade.

Son front était rouge, ses joues empourprées, ses lèvres fortement carminées. Sa respiration difficile, gênée, sifflante: la fièvre s'était emparée d'elle avec une violence que je ne pouvais m'expliquer. Je voulus vis;ter et examiner les blessures.

Ces blessures, continua Dupuytren en changeant de ton, je ne sais si je vous l'ai dit, consistaient en deux coups d'un instrument tranchant, portés l'Un à l'épaule, à la naissance de la clavicule, et l'autre à la poitrine, dans la région du coeur. La première blessure était profonde, la plaie, béante et large, avait rendu beaucoup de sang; la seconde était de beaucoup moins grave : la lame de l'instrument ava;t glissé sur les côtes et n'avait fait que déchirer les chairs, sans attaquer un organe spécial.

Je le répète, alors que j'avais pansé ces blessures pour la dernière fois, c'est-à-dire quelques heures auparavant, elles m'avaient paru être dans l'état le plus satisfaisant. La cicatrisation devait s'opérer avec cette rapidité qu'elle acquiert chez les jeunes enfants, dont les tissus cellulaires ont v.ne si grande élasticité et sont d'un rapprochement si facile. Il n'existait pas la moindre trace d'inflammation : c'était là ce qui m'avait donné le me1' Heur espoir et qui m'avait fa;t supDOser nue la fièvre, toujours si pernicieuse à la suite d'une blessure, ne se développerait pas.

Aidé par la concierge, je procédai à Ja visite des plaies, mais je n'avais pas achevé d'enlever les bandages, que je poussai un cri d'étonnement.

— Que s'est-il passé en mou absence? de> . mandai-je à la concierge.

— lîien, docteur, me répondit-elle.

— Vous avez défait ces bandages!

— Moi ! s'écria la femme. Je vous jure que je n'ai rien défait du tout.

— Ci s bandabes onl été déplacés par vous ou par un autre.

— Mais non! Personne n'est entré!

Cependant j'étais certain de ce que j'affirmais, continua Dupuytren; les bandages n'étaient plus placés ainsi que je les avais mis. La main qui y avait touché devait, quoique habile, être étrangère à la chirurgie, car les bandes de toile n'étaient plus disposées suivant nos habitudes.

J'insistai de nouveau auprès de la concierge.

— Je suis certain que vous avez touché à ces bandages! répétai-je.

— Mais non ! puisque je tous le jure ! . . . ré] tondit la femme avec un accent de sincérité auquel je ne pouvais refuser de croire.

— Vous vous êtes absentée alors?. . .

— Mais docteur. . .

— Répondez! Vous aves quitté cette chant bre?

— Et bien ! oui, mais je n'ai été absente qu'une minute.

— Enfin vous avez laissé seule la petite?

— Une minute à peine.

— Je vous avais défendu de la quittent d?s-je avec colère.

— Mais, docteur, c'est le propriétaire qui m'a appelée pour me donner im ordre.

Je n'écoutais plus la femme.

— Qui donc a pu s'introduire ici? me demanda i-je.

Comme l'enfant paraissait souffrir, je me rapprochai.

— Et les plaies? demanda Corvisart.

— Elles étaient dans l'état le plus alarmant. Les chairs étaient tuméfiées, les orifices d'un brun bleuâtre, des points noirs se montraient ça et là, l'enflure se manifestait avec les caractères les plus précis de la gangrène.

— Et vous n'aviez rien remarqué avant?

— Eieu, absolument rien.

— Voilà qui est étrange! La gangrène ne

se développe chez les jeunes enfants blessés par accident que dans les circonstances les pins exceptionnelles. . . Que fîtes-vons?

— Je m'apprêtai à cautériser. Je chercha' du nitrate d'argent, et, bien que je fusse certain d'en avoir placé dans mon bureau Je matin même, je ne pus retrouver mes crayons.

Impatienté, je descendit rapidement pour courir chez le pharmacien voisin. J'allais atteindre su boutique, lorsque des pas précipités retentirent derrière moi, et j'entendis une voix haletante m'appeler distinctement.

Je me retournai : un homme, à bout d'ha1 leine, épuisé par une course récente, se cramponna à mon bras:

— Docteur! docteur! me cria-t-il d'une voix suppliante. Ah! c'est, vous enfin!

— Que voulez-vous? demaudai-je en faisant un effort pour me débarrasser.

— Venez ! venez ! '

Et l'homme voulait m'entraîner.

— Qui êtes-vous? que voulez-vous? repris-je.

— Je suis un malheureux dont la femme se meurt ! s'écria mon interlocuteur. Elle vient de tomber frappée d'une attaque d'apoplexie; il n'y a pas une minute à perdre pour la sauver!. . .

— Mais. . . dis-je en hésitant.

— Il n'y a pas à hésiter. Venez, docteur, c'est à deux pas; d'ailleurs, j'ai là ma voiture. Je viens de chez vous, ou m'a dit que vous sortiez à l'instant, je me suis élancé sur vos traces : je vous ai rejoint, je ne! vous quitte pas! Venez! j'ai quatre enfants qui béniront le sauveur de leur mère.

Eu parlant ainsi l'homme m'entraînait vers une voHure que je voyais effectivement stationuaire à quelque distance. Que devaisje faire? Je ne pouvais refuser. Une attaque d'apoplexie ne pardonne pas et demande à être combattue sans retard. Je pensai nue la gangrène, chez l'enfant, ne pouvait pas faire des progrès tellement rapides que je ne revinsse pas à temps un quart d'heure plus tard, et je me décidai à suivre l'homme qui se tenait toujours cramponné à moi.

— Je vais monter auprès du cocher pour lui indiquer la route, me dit-il en me poussant dans la voiture et en refermant la portière.

Les chevaux partirent au galop dans la

il rect Ion de la rue de G renelle. La nuit

est i pèg nui iv, ri je ne me rendis pua i omp ir, dans !<- premier moment, de la direction

« i m* je Mii\ Is, < 'ependant, au i i de quel

ques instants, il me sembla, au train dont iimuis roulions^ que nous avions dû faire dé i;i mu- assez Longu route. Je mis la tête à la portière el je reconnus les abords des in- \ alides. J'appelai mon homme.

— .Nous arrivons ! me cria-t-il.

La voit n ic roula plus rapidement el bien lot nous lougeAiues le Ohamp de Mars. Passant derrière l'Ecole militaire, nous sorti mes de Paris et nous entrâmes dans G-renelle. La toiture s'arrêta, je descendis, mon guide était déjà ;i terre. Il ouvrit la porte d'Une main et me guida de l'aut re dans un escalier tort ueux. 1 1 avait allumé un rat de cave.

Nous atteignîmes le quatrième étage et je pénétrai dans une espèce de galetas. Une temme était étendue sur un lit de sangle. Je m'approchai : la malheureuse créature avait la l'ace violacée, la bouche contractée et la. respiration embarrassée. Je poussai nu cri de colère.

— Cette femme n'est pas malade, dis-je.

elle est ivre!

— Ivre? répétèrent les auditeurs de Dupa y tien.

— Oui, la misérable était ivre morte, dans l'incapacité absolue de tenter un mouvement ni de prononcer un mot. En regardant autour de moi, j'aperçus un éveutaire dans un coin et des fruits entassés sur nue table boiteuse, tout l'attirail d'une revendeuse des quatre saisons. L'homme ne disait mot et paraissait tout honteux.

— Cette femme est ivre! répétai-je. Elle n'a besoin que de sommeil. Le diable vous emporte, pour m'avoir dérangé à propos de cette mauvaise!. . .

— Je vous demande pardon, mille pardons! me dit mon interlocuteur. Jamais ma femme ne se grise, voyez-vous, ce qui fait, que dans le premier moment, j'ai été effrayé. . . Monsieur le médecin, pardonnez-moi, je vous en supplie!

Je me dirigeai vers la porte, l'homme me suivit en me demandant timidement de fixer .le prix de ma visite.

— Je ne veux rien! dis-je en descendant les escaliers.

— Au moins, docteur, poursuivit l'hom-

me, qui me suivait, veuillez reprendre, pour '. ous mi i etourner, la voii nre qui \ oue amené; je l'ai gardée exprès, et vovlh n'en i touveriez pins dans Pari h ;i cel te heure.

C( tte fois je ae refusai point, car ce qu'il d sait était i rai.

Je Bautai dans le véhicule en criant au cocher :

Rue de la l Earpe et brûle le pa

La voit ure repart il avec ane \ itesse plus ride encore que celle avec laquelle elle m'avait conduit. Bientôt même cet te vit se acquit une telle violence, qu'elle devibt inquiétante.

Moins vite ! cr;ai-je au cocher.

Il ne me répondil p;is. J'apercevais les murs de Paris quand, an lieu de pénétrer dans la capitale, la voiture s'élança à droite.

— Mais, Mi n'es donc plus maître de tes chevaux ! criai-je encore.

— Non, me répondit le cocher, mais n'ayez pas peur: quand ils auront couru un peu, ils se fatigueront . . .

— Vous étiez emporté, reprit Dupuytren.

Que vous dirai-je? la voiture finit par briser. Comment ne fus-je pas brisé, moimême? je l'ignore. Je revins à pied chez moi; j'étais demeuré absent plus d'une heure.

Quant je regagnai mon domicile, poursuivit Dupuytren après un silence, quand j'arrivai auprès de l'enfant malade, je trouvai la. concierge tout en larmes. Durant mon absence, la gangrène avait fait des progrès si étrangement rapides, que l'enfant était mort.

— Mort? s'écria-t-on.

— Mort? répéta maître Baguideau en s'avauçant.

— Oui, la petite fille est morte, reprit Dupuytren, et cette mort me paraît tellement extraordinaire, que je viens prier le docteur Corvisart de venir avec moi en constater les causes. C'est parce que je savais trouver le docteur ici que j'y suis venu.

— Mort ! mort ! répétait-on avec stupeur.

— Mort! disait maître Baguideau, comme s'il n'eût pu revenir de son étonnement. T 'enfant que vous avez recueilli, docteur, est b;en l'enfant échappé la nuit dernière aux assassins, la fille de M. Arnold de Courmont, celle que M. de Charney, ici présent, avait voulu adopter?

— Sans doute! répondit Dupuytren, étonné lui-même de l'insistance du notaire.

— Et cette petite fille est morte à cette heure, vous en êtes certain?

— Que trop certain.

Et se tournant vers Corvisart :

— Venez- vous! ajouta Dupuytren.

Les deux médecins sortirent précipitamment,

— Oh! quelle affreuse aventure! dit madame Geoffrin. Le bon Dieu n'a pas voulu que je prisse soin de cette pauvre chère petite!

— Madame, dit gravement maître Raguideau en s'avançant, je déplore comme vous cette pénible catastrophe, mais vous héritez de deux millions trois cent mille livres !

L'HEEITAGE

Madame Geoffrin était demeurée stupéfaite, comme foudroyée; tous ceux qui l'entouraient la regardaient avec un ébahisseînent presque comique, et tous ces regards se reportaient ensuite vers le notaire. Amélie et Ferdinand eux-mêmes ne paraissaient pas comprendre. Maître Eaguideau prit sa tabatière, y puisa longuement et, se barbouillant vigoureusement les narines, signe infaillible chez lui, de la plus grande préoccupation !

— J'ai l'honneur de vous répéter, repritil, que vous héritez de deux millions trois cent livres, sans compter le change.

Et comme personne ne répondait encore.

— Ainsi que je vous l'ai expliqué, poursuivit le notaire, vous êtes la seule et unique héritière de la famille de Courmont, partait vous héritez, eux morts, de tous' leurs biens, argent liquide, contrats, meubles et immeubles. Cela est parfaitement clair.

— Quoi! s'écria enfin madame Geoffrin après un nouveau silence, cette fortune. . .

— Est la vôtre.

— Impossible !

— Parfaitement possible, heureusement pour vous et vos enfants.

— Non, non, cela ne se peut ! . . . D'ailleurs êtes-vous certain que je sois parente de cette famille de Courmont?

— Très certain, chère madame. Faut-il reprendre mes explications? Cette petite, fille qui vient de mourir était votre cousine,, et elle n'avait que vous pour unique parent.

— Cependant son oncle, ce Eostange. . .

fit observer le comte d'Adoré.

— Celui-là n'a aucun droit à la succession, dit vivement le notaire. Le jugement du tribunal a déclaré nulles ses prétentions à ladite succession, et les prétendues lettres reconnues fausses ne lui permettent pas de tenter la plus légère réclamation. Je vous répète que j'ai visité tous les papiers) de la famille, et le doute ne saurait être permis. Vous êtes bien, madame, la seule et unique héritière de son immense fortune.

Un nouveau silence, plus profond, plus solennel encore, suivit cette explication si claire et dont la conclusion faisait de la maîtresse de la maison l'une des femmes les plus riches de France.

— Il faudra réaliser cette somme en Angleterre, poursuivit maître Eaguideau, et aviser aux moyens de la faire parvenir en France, ce qui ne saurait offrir de grandes difficultés. Dès demain, madame, je vais m'entendre avec mon collègue et procéder aux démarches nécessaires pour établir d'abord vos droits incontestables, puis pour vous mettre en possession enfin de ce splendide héritage.

Madame Geoffrin regardait ses amis, qui la regardaient à leur tour, et tous les regards avec une éloquence intraduisible.

Enfin, emportée par l'un de ces sentiments si compréhensibles en semblables circonstances, madame Geoffrin saisit dens ses bras sa fille Amélie, qui était près d'elle, et, tendant la main à son fils, elle pressa ses deux enfants sur sa poitrine en éclatant en sanglots.

— Oh! dit-elle en s'arrêtant subitement et comme obéissant à un sentiment qui se faisait subitement jour dans son âme, Dieu m'est témoin que ce n'est pas de joie que je pleure ! . . . Quelque magnifique que le destin fasse le sort de mes enfants, je renoncerais de grand coeur et sans hésiter à cette fortune, si je pouvais rendre la vie à l'innocente créature dont l'âme vient de s'envoler vers le ciel !

Tous les assistants étaient très émus, et des larmes perlaient au bord des cils de Lucile, d'Uranie, de madame Chivry et de sa

fille. Par un môme élan, les quatre femmes se rapprochèrent du groupe formé par madame ( teoffrin, s;i fllle et son Us,

( >h ! chère amie, «lii vivemenl mada me Ohivry, nous vous connaissons trop bien tous pour douter de vos nobles sentiments^ [/instant ae saurait être heureusement choisi pour se réjouir, mais cependanl permette! à vos meilleurs amis de vous dire que, puisqu'un désastre aussi grand devait frapper ej anéantir toute une malheureuse famille, i] y a une sorte de consolation pour les coeurs honnêtes à voir celle immense fortune placée entre des mains généreuses et charitables connue Les vôtres.

Les hommes étaienl demeurés un peu en arrière, .m. de Charney, l'oeil pensif, le front sombre, L'expression <lu visage soucieuse et péniblement affectée, se tenail plus encore à l'écart.

Ferdinand remarqua cette attitude du futur époux <le sa soeur. Quittant aussitôt sa. mère, qu'il força doucement à se rasseoir dans son fauteuil et que ses amies entouraient, il marcha vers Annibal et lui tondit les mains avec un geste empreint d'une vraie cordialité.

M. de Charney répondit à l'amicale démonstration du jeune homme.

— iMon frère, dit Ferdinand.

— Ohut! répondit Annibal en secouant doucement la tète, ne dis pas ce mot: il me fait mal !

— Comment ? s'écria Ferdinand avec étonnement.

Annibal ne répondit pas; paraissant prendre une brusque résolution et quittant son interlocuteur, il se dirigea vers madame Geoffrin. Chacun s'écarta; tous les regards étaient fixés sur cet homme dont la situation, en présence de l'événement inattendu, paraissait b'en difficile.

— Madame, dit Annibal d'une voix émue, vous êtes à cette heure entourée d'amis trop dévoués, dont j'apprécie trop bien l'honorabilité et l'affection qu'ils vous portent, pour hésHer à parler ainsi que je vais le faire, ainsi que ma conscience exige que je le fasse.

M. de Charney s'arrêta : son émotion allait croissant et ne paraissait pas lui permettre d'être maître de lui-même.

— Je vous écoute, mon ami, d^t madame Geoffrin d'une voix douce; mais je ne com-

prends pas, je vous L'affirme, où vous voulez en venir.

— Vous allez me comprendre, madame, reprit Annibal.

Lorsqu'il y a quelques mois j'eus l'honneur d'ôt i ■«• accueilli dans vol re maison, je m'aperçus promptement que le plaisir, Le bonheur même i permel tez moi d'employer ce moi ) que j'éprouvais à franchir le seuil de votre porte avait une cause qu'il était de mon < l<-\ oi r d'honnête homme de von i éler promptement . . .

Je u'hésitai pas, vous pouvez me rendre justice, madame, ei sans employer de grands détours, je vins un mat in m nouiller devant vous, et là, mes mains dans les vôtres, puisant du courage dans vos bienveillants regards qui me caressaient si doucement, je vous dis que j'avais toujours été privé de la tendresse 'l'une mère, que pas une bouche féminine ne m'avait appelé mon fils, et que je venais vous supplier, au nom de mon bonheur u venir, de me rendre, à moi homme, celte pari de tendresse dont le c:el m'avait privé enfant.

Oh! je vous vois encore, madame! J'étais là, devant vous, anxieux, hésitant, attendant mon sort. . . Vous étiez émue, vous rougissiez, et vos mains frissonnaient dans les miennes, mais ces mains ne se retiraient pas. . . Enfin votre tête se pencha vers La mienne, vos lèvres s'approchèrent de mon front, et ce fut dans un baiser que je reçus, pour la première fo's, ce titre si doux qui émeut si fort et qui me vit vous prendre dans mes bras en vous disant avec des larmes : " Ma mère ! " C'était la première fois aussi que ce nom sortait de mes lèvr

En ce moment mademoiselle Amélie entrait; j'étais toujours agenouillé. Elle accourut vers vous, je me tournai vers elle, et, joignant les mains, je lui dis que je l'aimais!

Oh! continua M. de Charney avec véhémence, je vivrais cent ans que jamais le souvenir de cette scène ne s'effacera de ma mémoire.

Annibal s'arrêta de nouveau plus ému encoie que précédemment. £on émotion, au reste, avait gagné tous ceux qui l'entouraient, et qui l'avaient écouté dans un religieux silence.' Il avait parlé avec un tel accent de simplicité et de conviction sincère, que les dames n'avaient pu s'empêcher d'ap-

prouver de la paupière, et les hommes avaient souri doucement.

Madame Geoffrin tenait sa fille par la taille; Amélie avait enfoui sa jolie tête dans la collerette de sa mère, Ferdinand, avait l'oeil humide.

— Je me rappelle fouie cette scène, mou ami; dit madame Geoffrin, je me la rappelle avec une douce émotion, et elle ne sortira non plus jamais de ma mémoire; mais, encore une fois, je ne puis comprendre où vous voulez en venir.

Annibal se redressa comme s'il eût fait provision nouvelle de courage.

— Lorsque j'osai vous demander la main de mademoiselle Amélie, reprit-il d'une voix plus ferme, lorsque vous consentîtes à me nommer votre fils, vous étiez alors madame Geoffrin, veuve d'un honnête homme ayant honnêtement acquis par son travail une heureuse a'sance. J'avais deux cent mille francs à moi, provenant de la succession de mon père; mademoiselle Amélie avait cent mille francs de dot; sous ïe rapport de la fortune, l'union paraissait donc être parfaitement assortie. . .

a —Eh bien? demanda, madame Geoffrin.

—Eh bien ! poursuivit Annibal, cette union ne l'est plus.

Amélie se redressa vivement, sa mère la serra contre elle.

— Si, continua Annibal, M. de Charney riche de deux cent mille livres était un parti convenable pour mademoiselle Geoffrin ayant cent mille francs de dot, il ne peut, sans être taxé de folle ambition, aspirer à la main dune jeune fille dont la mère a maintenant l'une des plus grande fortunes de Paris. J'aime mademoiselle Amélie, madame, je l'aime profondément, sincèrement ! . . . mais je vous rends, devant tous ceux qui m'entourent, à vous madame, la parole que vous avez bien voulu me donner et dont la réalisation eût fait la joie de ma vie, et à elle la liberté de rencontrer un parti plus digne d'elle!

Et s'inclina nt noblement devant madame Geoffrin, M. de 'Charney fit un pas en arrière comme pour se retirer.

L'émotion de tous les assistants avait grandi. Hommes et femmes approuvaient du regard et du geste.

— Bien! très bien! dit Signelay.

— C'est d'un homme de coeur, murmura le comte d'Adoré.

—Oh! comme il doit souffrir! dit Lucie en regardant son mari.

Madame de Chivry ne disait mot. Elle s'appuyait contre le dossier de son fauteuil. Caroline, sa fille, assise près d'elle, était devenue d'une pâleur de marbre, et si l'attention n'eût pas été concentrée sm- M. de Oharney et sur madame Geoffrin, on eût certes cru, en remarquant l'état de pâleur du visage de la jeune fille, qu'elle allait se t fou ver mal.

Sur un signe de sa mère, Ferdinand s'était vivement avancé et, prenant Annibal par la main, il l'avait ramené vers madame Geoffr'n.

— Mon ami, dit la veuve, je comprends et j'apprécie le sentiment d'extrême délicatesse auquel vous obéissez et qui me fait vous est-'mer et vous aimer plus encore. En venant me rendre ma parole en de telles" circonstances, vous faites ce que mon fils eût fa't à votre place; mais, mon cher enfant (car vous m'avez permis de vous nommer aussi mon fils), je n'ai que quelques mots à vous répondre. Lorsque je vous accueillis chez moi, lorsque je vous reçus, lorsque surtout, m'apercevant de ce qui se passait en vous, je continuai, moi, mère, à vo îs recevoir,' c'est que j'ava's compris ce qu'il pouvait y avoir dans votre coeur de nobles et de beaux sentiments. Dans l'union co .venue, je ne m'arrêtai pas un seul instant à la question de fortune; vous eussiez eu cent mille livres de rente ou rien, je n'eusse pas liés1' té à vous donner ma fille, parce que ma conviction était que vous la rendriez heureuse. Si je ne me suis pas arrêtée à cette question de fortune jadis, pourquoi donc m'y arrêterais-je aujourd'hui qu'un hasard me met précisément à même de jouir d'une liberté plus grande encore à cet égard? Vous aimiez ma fille avant l'événement de ce soir, vous ne l'en aimez pas plus certes parce qu'elle est plus riche, mais vous ne pouvez aussi l'en aimer moins. D'ailleurs, je n'ai qu'une question à vous adresser: ces deux millions fussent devenus subitement vôtres, comme ils sont devenus miens, eussiez-vous renoncé à votre union avec Amélie?

— Ah ! madame, s'écria Annibal. une telle supposition. . .

— Vous offense, n'e&t ce paa? Pourquoi llors lu \ "i re ue nous offenserai! elle p Vous aimez ma tille, ma fille voua .unir, vous deviez être mon gendre avant * j 1 1 < • je fasse riche, devenue riche, je veux que vous )r soyez plus que jamais. Rie refuserez vous ;i voire loin'.'

Et, avec mi geste charmant, tnada

jSeoffriu tendit la main a Annibal. Celui* ci s'inclina, baisa cette main, mais se redressant en secouant la tête:

L'homme doit être l»- chef de La coni-< mimante, dit il eu souriant tristement, c'est lu qui doit, par son intelligence et soi, travail, apporter l'abondance dans le ménage; ic;. ;iu cont raire. . .

— Ah! interrompit madame Geoffrin, prenez garde! je vais voir la une ridicule question d'amour-propre.

— Madame, pardonnez-moi de ne pas accueillir vos excellentes paroles comme elles le méritent, reprit M. de Charney, mais j'ai peur. . . d'un mouvement de précipitation, rai peur qu'obéissant a votre excellent coeur vous ne calculiez pas ce soir... Songez doue! si vous alliez regretter un jour! Que pourrais je faire?... me tuer!

— Ah ! s'écria Amélie.

— Annibal ! dit madame Geoffrin.

— Je m'en rapporte à maître Raguideau, jpotre notaire et votre ami, reprit Annibal; je vous ai rendu votre parole,, demeurez libre jusqu'à demain.

— Monsieur a parfaitement raison, dit le notaire en s'avançant, vingt-quatre heures de réflexion ne peuvent jamais nuire, et d'ailleurs vous aurez toujours le temps, ma chère cliente, de. . .

— Non, non, dit vivement madame Geoffrin ,une telle attente serait une insulte pour un homme du caractère de M. de Charney. Je vous ai nommé mon fils, Annibal, et vous êtes mon fils comme Ferdinand, qui est votre frère.

Puis se levant et poussant doucement sa fille en avant :

— Parle, Amélie, dit madame Geoffrin.

Tu es ici devant ta mère et tes meilleurs amis: la moitié de cette fortune immensfei que Dieu nous envoie est ta propriété. Tu es riche de douze cent mille francs, je te laisse absolument libre, mon enfant, parle! nous t'écoutons ! . . .

Amélie s'avança tremblante, le front bais-

■ empourpré, et manquant pn qu.- de force. < îharnej était en face d'elle. 1 1 para issait en proie a l'émoi ion la plus vive. Ses traite étaient horriblement cr aient d'une pâleur lividte, n'avaient plus de couleur.

— Parle! dil encore madame Geoffrin.

Amélie redressa la tète. Elle fit un effort, et tendant sa pet ite main à Annibal : Je VOUS aine- ! m u mm rai -cl le.

In frémissement accueille *>'\ aveu l'an avec l'accent le plus chaste et dans une circonstance aussi solennelle. Annibal para saii foudroyé, il ne répondit pas. Mada ( leoffrin s'avança vers lui :

—.Mon ami, dit-elle ai rmes d'at-

tendrissement dans la VOix, c'est moi, a mon tour, qui nous demande d'être mon fils!...

Annibal. devant nos amis, embrassez votre femme !. . .

Et elle poussa Amélie vers Annibal. l'n . i-j rauque s'échappa de la gorge de M. de Oharney, et il se laissa tomber a deux ; noux devant la jeune fille et sa mère; '1 avait la tête baissée et des sanglots faisaient frissonner ses épaules.

— Annibal! s'écria madame Geoffrin en se baissant pour le relever.

M. de Oharney se redressa lentement; son visage était inondé de larmes et un cri de stupéfaction fut prêt de s'échapper de toutes les bouches, tellement étaii grand le changement opéré dans l'expression de la physionomie du jeune homme.

— Sur mon sang! sur ma vie! dit-il d'une voix étranglée, je vous jure d'être digne de vous ! ^

Et se penchant vers Amélie, il l'embrassa sur le front, au milieu de l'émotion générale. Ferdinand s'était rapproché de sa mère et il lui parlait rapidement, à voix basse, avec une grande animation*.

XXXYI

AMELIE ET CAROLINE

L'émotion à laquelle Annibal était en proie paraissait telle, que personne n'osait en interrompre le cours. L'âme de cet homme devait effectivement recevoir quelque choc puissant; il devait se passer en son être quelque chose de réellement extraordinaire.

Une autre personne encore de la société rassemblée dans le salon de madame Geoffrin était visiblement sous l'impression d'une émotion presque aussi vive, c'était Caroline, la fille de madame Chivry. Se cachant à demi derrière l'épaule de sa mère, la pauvre enfant n'osait lever les yeux, dans la crainte qu'on ne vît ses larmes, ni avancer, son visage, dont on eût remarqué l'extrême pâleur. Madame Chivry se tourna à demi vers elle:

— Du courage, mon enfant! dit-elle à voix basse, et viens, nous allons partir!

Caroline fit un effort pour se lever, mai» en ce moment madame Geoffrin et Ferdinand s'avançaient vers elle et sa mère.

Madame Geoffrin prit les mains de madame Chivry avec un geste empreint de la plus vive affection.

— Chère amie, lui dit-elle, j'ai deux fils, n'en voulez-vous pas un?

Caroline poussa un léger cri et se jeta au cou de sa mère. Ferdinand joignit les ma'ns:

— Si la fortune devait causer mon malheur, dit-il d'une voix ferme, je vous donne ma parole que j'y renoncerais sur l'heure, sans hésiter. Je suis homme, je suis fort et le travail a de l'attrait pour moi !

Madame Chivry embrassa son amie:

— Mon mari est le maître! dit-elle.

— Eh bien ! reprit madame Geoffrin, prévenez-le que demain j'irai le voir.

Maurice, M. d'Adoré, Léopold et maître Raguideau causaient dans un angle.

— Mais, disait Maurice, si Dupuytren ne l'est pas trompé à propos de ses bandages» savez-vous, messieurs, que la mort de cet; enfant ressemblerait à un assassinat?

— Cela est vrai, dit maître Raguideau en' secouant la tête.

— Qui a pu s'introduire dans cette chambre?

— Qui avait intérêt à ce crime? dit Léopold.

— La question d'intérêt n'a pas pu guider dans cette circonstance, et l'axiome judiciaire est évidemment faux, car en faisant» mourir cet enfant on faisait hériter madame Geoffrin. Je crois plutôt, moi, à la sotte curios:té de quelque commère, comme il en pullule, qui, voulant soulager la blessée, aura examiné la plaie.

— Cela est en effet probable, dit le comte d'Adoré.

— Néanmoins, toutes ces successions d'événements sont bien étranges, dit Léopold.

— Bien étranges en effet! d;t Maurice.

Un silence suivit cet échange de paroles. Le comte se rapprocha du colonel ; et l'entraînant à l'écart :

— Avez- vous revu Jacquet? lui demandat-il.

— Non, répondit Maurice.

— Lui aviez-vous confié la rencontre que vous avez faite rue de la Victoire?

—Oui.

— Et que vous avait-il dit?

— Rien; il a paru réfléchir, mais il ne m'a rien dit.

Madame Chivry et sa fille prenaient congé de madame Geoffrin. Il était tard; chacun songea à se retirer.

M. d'Adoré alla offrir la main à Léonore et à Blanche.

— Mesdames, dit-il en souriant vous savez qu'à partir de cette heure, je suis votre chevalier et qne vous êtes placées sous ma protection. Je vous emmène ce soir à St- Cloud. Charles a dû faire conduire ce soir chez moi vos deux charmants enfants et leur gouvernante Brigitte. Il vous a dit, en vous quittant, que tout avait été convenu entre nous, n'est-ce pas? Votre appartement est préparé là-bas.

Il était près de deux heures du matin, lorsque madame Geoffrin, demeurée seule avec ses enfants, achevait de construire les magnifiques châteaux en Espagne, dont les événements de la soirée pouvaient leur faire rêver à tous trois la splendide édification.

— Oui, dit l'excellente mère en embrassant avec effusion son fils et sa fille. Oui,1 Amélie tu seras la femme d'Annibal; oui, ; Ferdinand, tu épouseras Caroline et je voul verrai tous quatre heureux !

— Chère mère! s'écrièrent à la fois les deux enfants eh s'agenouillant devant elle.

— Mais il est tard, il faut songer à nous* reposer. Demain Ferdinand, nous irons ensemble chez M. Chivry. Maintenant em- ; brasse-moi, mon ami, embrasse ta soeur et dis à Mariette de m'apporter un verre de sirop, car, j'ai grand'soif. Toutes ces émotions m'ont horriblement altérée.

No 47

ERNEST CAPENDU

Grand roman dramatique illustré, en quatre parties. Publié en fuciculM de \2 ptgei parainant Lootet les temaioct. HANCHE, LE 22 OCTOBRE 1905

EN VENTE A 5ct«. LE FASCICU1 E

A LITTERATURE MODERNE

lôio, RUE NOTRE=DA/Via

7UYOISTRE7ÎI-.

— Je vais te servir moi-même! dit Ferdinand en quittant la chambre de sa mère.

On sait que l'office, adossée à la salle à manger, donnait dans le vestibule, puis sur le couloir longeant le mur de l'escalier et faisant communiquer ensemble le cabinet de Toilette de madame Geoffrin et celui d'Amélie.

Comme Ferdinand ouvrait l'armoire de l'office pour y prendre ce qui lui était nécessaire, Mariette apparut sur le seuil de la salle à manger. File achevait de ranger les porcelaines et les cristaux.

— Monsieur désire quelque chose? demanda-t-elle.

— Ma mère a soif, répondit Ferdinand, et je vais lui préparer son sirop.

— Que monsieur ne se donne pas la peine, dit vivement Mariette, je vais. . .

— Non, non, interrompit Ferdinand ; laisse-moi faire. Je veux servir ma mère tout seul.

— Mais, monsieur. . .

— Va, va finir ton affaire. Ah! dis-moi seulement où est le sirop d'ananas, je ne le trouve pas.

— Le sirop d'ananas? répéta Mariette; mais monsieur sait bien qu'il est chez lui. Je l'ai monté dans sa chambre avant-hier, et monsieur m'avait même défendu de le redescendre.

— Ah: c'est pardieu ! vrai, dit Ferdinand. Je ne sais vraiment plus où j'ai la tête. Je va s le chercher.

— Je vais y aller, dit Mariette.

— Non, reste; je monterai plus vite.

Ft Ferdinand s'élança rapidement. En atteignant l'étage supérieur, il trouva sa porte ouverte: Joseph était sur le seuil, nue lunrère à la main.

— Voilà une lettre que j'allais porter à monsieur, dit le valet de chambre.

— Vnv lettre? lit Ferdinand en prenant îa missive que lui tendait Joseph et en interrogeant l'adresse. Pourquoi ne pas me l'avoir renr'se plus tôt?

— Mais, monsieur, elle vient d'arriver.

— Comment! s'écria Ferdinand, à pareille heure?

— Oui, monsieur, c'est un domestique sans livre qui me l'a donnée, il n'y a pas cinq minutes, avec l'ordre de la remettre à monsieur en main propre.

— Je verrai cela tout à l'heure, dit Ferdi-

nand en entrant dans sa chambre; ma mère attend.

Puis s'adressant à Joseph tout en jetant la lettre encore cachetée sur son bureau:

— Eclaire-moi, ajouta-t-il que je prenne cette bonte'Ue de sirop d'ananas.

Joseph obéit; Ferdinand retrouva le flacon placé sur l'étagère d'un petit bonheur du jour, et il redescendit rapidement. Sans vouloir que Mariette lui prêtât son concours, il confectionna lui-même le breuvage avec une attention tellement minutieuse, que la camériste qui allait et venait dans la salle, et qui, par l'entrebâillement de la porte, regardait de temps à autre son jeune maître, dit à Joseph, lequel venait de descendre :

— Ma foi, si madame ne trouve pas son sirop bon, ce ne sera pas de la faute de nions'eur; il y met tous ses soins.

Ferdinand repassa dans la chambre de sa mère, lui offrit le breuvage rafraîchissant,. et, embrassant tendrement madame Geoffrin et Amélie, il prit congé d'elles après leur avoir souhaité une bonne nuit.

Remontant dans sa chambre, le jeune homme décacheta la. lettre arrivée à une heure aussi indue, et, la parcourant rapidement, il poussa un léger cri.

— Ah! par exemple, dit-il, voilà qui est curieux. Que diable veut dire. . .

Rouvrant sa porte et courant sur le palier de l'escalier.

— Joseph! appela-t-il à vo:x basse.

— Monsieur ! lit le valet de chambre en avançant la tête; (pie désire monsieur?

— Monte vite!

Joseph escalada rapidement les marches.

— C'est le valet de chambre de M. de Charney qui t'a remis cette lettre? demanda. Ferdinand.

— Xon, monsieur. Un domestique que je n'ai jf ma 's vu au service de M. de Charney.

—Et tu ne le connais pas, ce domestique?

— Oh! fit Joseph en se dandinant avec un air précieux, je crois l'avoir déjà rencontré, et monsieur doit bien le connaître aussi.

— Eh b'en ! qui est-ce?

— C'est Duval, l'ami de Jérôme, le cocher que madame a chassé il y a huit jours; le petit Duval, monsieur sait bien, qui était il y a deux mois au service de la citoyenne Aspasie, la comédienne du théâtre de la Xation.

BIBITAPIN

— C'est I > 1 1 \ .- 1 1 qui i";i remis cette lettre? < >ni, monsieur. A preui <• qu'il m'a <l ii bonsorr et qu'il 111*11 demandé de mes non

VOlleS, Cl «le irlhs (lf .1 i'1'i >lll ( •, <|ll*il M*;| pus

revu ri qu'i l croyait toujours ici.

.Mil is I >u\ al est donc ma utena m au service de M. de Charney?

Dame, l'n Joseph en ouvrant ses grands bras, je m- sais pas, moi.

C'est bien! Donne-moi ma redingote à collet, mes bol lis ci ma canne.

— Monsieur sort.

Oui.

— A pareille beure, tout seul, dans Paris, quand avant hier les chauffeurs. . .

Ferdinand lii un geste d'impatience.

— Monsieur, <lii Joseph, ce n'es) pas prudent.

— Il 1"; mi que je sorte, <l't Ferdinand: donne-moi ce que je te demande.

— Si monsieur voulail au moins que je l'accompagne.

— Tu es fou! Laisser seules ma mère, ma soeur et Mariette. Trois femmes seules dans relie maison isolée, après l'événement de l'avant-dernière nuit.

— Ma's, monsieur, raison de plus pour. . .

— Obéis, te <lis-,je; je ne serai pas longtemps. Ne tais pas de bruit surtout. Que Mariette même ignore mon absence, dépêche-toi!

Joseph poussa un profond soupir; mais il se décida à obé'r cependant. Il prépara pour son maître les vêtements nécessaires et les fameuses bottes à la Souwaroff, si fort à la mode à cette époque.

— Descends m'attendre eu bas, dit Ferdinand en achevant de s'habiller. Tu refermeras la porte sur moi, afin que je ne fasse aucun bruit.

— Et pour rentrer, j'attendrai monsieur?

— Non! tu me donneras la seconde clef.

Joseph descendit, Ferdinand procéda aux derniers apprêts de sa toilette; puis, revenant vers la lettre qu'il avait laissée tout ouverte sur son bureau, il la prit, se plaça près de la lumière et se mit à lire à demivoix :

" Mon cher Ferdinand,

" Ne vous inquiétez pas tout d'abord en recevant cette missive imprévue. Cependant accordez-lui, je vous prie, toute l'at-

tention qu'elle mérite. J'ai besoin de voua voir, de vous parler. . . Les événements inattendus de ce soir exigent que cette conversai ion a i lieu cet te nuit.

"Je u'ose pan aller voua trouver dans voire chambre, <;n- ma présence, en éveillant !'at ii al "a, nous euie\ erait toute liberl il faut que je cause avec vous a coeur ouvert,

"Je voulais voua prier Ce soir, en < j • i ' t tant votre demeure de m'accompagner,

ma s je n'ai pu trouver le moineii! de vous

adresser deux mots sans témoins. Celai

VOUS explique HiM Ici I l'c.

" Venez sur l'heure, n'est ce pas? Je vous al tends ( i je compte sur s ous. 1 nui ih île vous recommander la discrétion à l'égard de cej te Let i re. La conversai ion que devons avoir ensemble esl toute confident'elle: votre mer;. et votre soeur doivent l'Ignorer.

" Encore une fois, excusez-moi, mon cher ami, mais je prends l'avance, vous le voyez, et j'agis avec vous comme étant u Votre frère dévoué,

" A iiuUkiI de diurne//."

— Que diable peut-il avoir a me dire de si pressé qu'il faille me parler cette nuit? <e demanda Ferdinand.

Puis, après un silence :

— N'importe! ajouta-t-il. Il s'ag't peutêtre du bonheur d'Amélie!

Et rejetant la lettre sur le bureau, sans même se donner la peine de la refermer, Ferdinand quitta sa chambre, ferma sa porte dont il retira la clef et se mit à descendre l'escalier avec «les précautions iufiu:es.

— Cette petite Amélie qui entend tour ce qui se passe! murmura-t-il eu souriant et en passant sur le palier du premier étage.

Joseph attendait son jeune maître sous le vest'bule; la porte donnant sur la cour était entr'ouverte. Ferdinand traversa cette cour et atteignit la porte de sortie donnant sur la rue Saint-Lazare.

— Monsieur, dit Joseph, j'ai visité et chargé les pistolets de poche, les vo'ci.

— Ah! merci, répondit Ferdinand en prenant une mignonne paire de pistolets de la manufacture royale de Versailles, et qui, comme modèles, ressemblaient absolument à nos pistolets coups de poing, s: ce n'est

qu'ils se chargent par le canon, à balle for: cée.

— Voici la clef de la porte d'entrée et celle de la porte du vestibule, reprit Joseph en remettant les deux clefs à son jeune maître. Décidément, monsieur ne veut pas que je l'attende?

— Non ! inutile ! monte te coucher !

Ferdinand était dans la rue.

— Que monsieur fasse attention à lui toujours, dit Josep*h en refermant doucement la porte. Quand donc serons-nous débarrassés de ces brigands de chauffeurs!

Et tout en maugréant, le valet de chambre rentra dans la maison.

Demeuré seul dans la rue, Ferdinand gagna le milieu de la chaussée et se dirigea vers la rue le Pellet'er. La nuit était entièîement noire. Il venait de tomber une -pluie fine, ce qui avait causé une boue grasse et glissante.

A cette époque, l'éclairage de la capitale laissait fort à désirer, et les allumeurs de lanternes faisaient d'autant plus mal leur service que la commune les pa3Tait moins bien. C'était dans une véritable mer de ténèbres que s'avançait Ferdinand. Au reste, le silence le plus profond régnait autour de lui . . .

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