LES ARMES
A'nsi que Rossignolet l'avait expliqué au citoyen Thomas, en prenant le punch au café du Boulevard voisin du pavillon de Hanovre, Maurice et Léopold habitaient chacun un appartement situé au même étage d'une maison de la rue Neuve des Petits- Champs. Ces deux appartements communiquaient ensemble à l'a'de d'une grande pièce formant salle d'attente et qui était située i ntre les deux. C'était dans cette pièce que, suivant l'ordre de leur colonel, Rossignolet et Gringoire avaient dressé leur tente.
En quittant la ma:son de madame Geoffrin, le comte d'Adoré avait pris dans sa voiture Lucile, Lranie, Blanche et Léonore; Maurice et Léopold étaient revenus à pied.
Le comte avait déposé les deux jeunes femmes à leur porte, se disposant, en dépit de l'heure très avancée de la soirée, à retourner dans sa maison de Saint-Cloud.
— A demain, avait-il dit : je vous attends de bonne heure, vous le savez.
— La voiture est commandée pour onze heures, avait répondu Lucile; nous serons chez vous à une heure au plus tard.
— A demain donc, avaH répété le comte en saluant encore les deux jeunes femmes.
La voiture qui remmenait avec Blanche et Léonore partit au grand trot.
Quelques instants après, Maurice et Léopold rentrèrent à leur tour.
Les deux maris et les deux femmes gagnèrent l'appartement de Lucile.
— Demain, dit Uranie, nous déjeunerons à dix heures et nous partirons à onze, ainsi que nous l'avons promis à M. d'Adoré, c'est bien convenu, n'est-ce pas?
— Oui, dit Maurice; Gringoire a commandé la voiture pour onze heures, ainsi vous pourrez partir aussitôt que vous le voudrez.
— Comment, nous pourrons partir? fit LuciLe avec étonnement. Est-ce que tu ne viens pas avec nous?
— J'irai vous retrouver.
— Mais il était convenu que nous partirions ensemble tous les quatre.
— Sans doute, ma chère amie, cela avait été convenu hier, ma;s tu oublies la grande nouvelle apportée ce matin: si le général allait arriver demain !
— Oh! fit observer Signelay, cela est matériellement impossible; il a débarqué hier, comment veux-tu supposer qu'il soit à Paris demain !
— Je ne suppose pas cela précisément.
Mais qui sait ce que cette nouvelle peut produire? Vous avez vu l'agitation de Paris aujourd'hui.
— Eh bien? dit Lucile.
— Il faut absolument que j'aille demain de très bonne heure au ministère; si je puis être revenu à temps pour déjeuner, nous partirons ensemble, sinon, partez sans moi: j'irai vous rejo'ndre, je vous le promets.
— Quoi! nous irons sans toi?
— Léopold vous accompagnera.
— Oh! fit Lucile avec tristesse, cela me contrarie, Maurice!
Son mari lui prit les nur'ns:
— Tu n'es pas raisonnable! lui dit-il.
Puis-je paraître indifférent en telle circonstance?. . . ne dois-je pas me ten'r au courant des moindres nouvelles? Quitter Pa-
regrette bien «le le faisais une fête
ris toute une journée, dans ce moment et dans ma pokit'on, serait une Inconséquence des plus grandes J'en appelle ;i Léopold. — Sans doute, répondit Signelay en bési tant, je ne puis vous blâmer... Mais si nous reculions l'heure de notre départ.
— Et le Comte qui nous attend '!<• bon if heure! Il sera Inquiet, tourmenté.
\ii ! <lii Lucile je regret le bien de lui avoir promis.
— Pourquoi? Tu ci'iic partie.
— Nous devions la faire ions quatre.
— Mais nous le ferons ions quatre aussi, puisque j'irai vous rejoindre: c'est un retard de quelques heures, voilà tout ; mais lu si us b'i'ii ipic je ne puis faire autrement.
Lucile n'insista plus, mais elle soupira tristement; elle embrassa sa soeur.
— Eh bien! dit Maurice à Signelay, il est convenu que si je ne sirs pus rentré demain à dix heures, vous déjeunerez et vous partirez sans moi.
— Nous ne nous verrons donc pas demain malin? demanda Léopold.
Maurice lit nu geste d'impatience.
— Inutile, dit-il; pourquoi risquer de retarder ces dames?
— Bien, fit Léopold, je n'insiste plus; au revoir et à demain.
Les deux hommes se serrèrent la main, et Léopold et Uranie se dirigèrent vers leuappartement, Maurice conduisit sa femme dans sa chambre où l'attendait une camériste.
— Je vais écrire quelques lettres, lui ditil, et donner des ordres à Rossignolet et à Gringoire; je reviens dans un instant.
Refermant la porte, Maurice traversa le salon, la salle à manger, et se dirigea vers le salon d'attente devenu la chambre à coa- « -lier des deux soldats de la 32e.
Comme Maurice atteignait le seuil de cette pièce, des ronflements sonores retentirent à ses oreilles; il ouvrit la porte et entra teuant à la main une petite lanterne. Les deux soldats étaient, suivant, leur habitude, couchés tout habillés sur deux lits à peu près semblables à des lits de camp. Lorsqu'ils étaient arrivés à Paris, Lucile fcvait voulu leur faire goûter les douceurs d'une couehe moelleuse, mais en se trouvant en contact avec un lit de plume, Rossignolet et Gringoire avaient déclaré, avec un en-
semble parfait, qu'ils n'avaient jamais pas- • de plus mauvaise mri. Après avoir vivement remercié madame la colonelle de ses • ccellentes intentions, ils avaient demandé la permission de s'aménager u leur gui et permission pleine et ent ière leur ayant été accordée, ils avaient organisé une sorte de pet ii campement b ien plus d'accord ai leurs habitudes que le luxe des appartements parisiens.
Rossignolet ! Gringoire! dit Maurice en entrant.
Les ronflements lui répondirent seuls.
Major! grenadier! répéta le colonel Bur un ton plus élevé.
Ki comme aucun des deux dormeurs ue bougeait . . .
— Allons, debout! commanda l-il d'une voix impérieuse.
— Hein? quoi? balbutia une voix.
— La diane! dit l'autre.
— Debout ! debout : reprit le colonel.
— Mon colonel! les ennemis!... présent!
dit le major eu faisant craquer sa couchette sous l'effort qu'il fit pour sauter sur le planche]*.
— La République a besoin de nous? ajouta Gringoire.
— Non pas la République, mes amis, maî-j votre colonel a besoin de vous.
Les deux soldats- à demi réveillés s'approchèrent.
— La caisse d'armes est dans votre chambre? demanda Maurice.
— Oui, mou colonel, répondit Rossignolet.
— Où donc?
— Là! dit Gringoire en désignant une caisse sur laquelle était appuyée l'extrémité de son lit.
— Ouvre-la, Rossignolet, et sors-en la paire d'épées de combat que m'a donnée le général Junot à Alexandrie.
Rossignolet se dirigea vers la caisse, mais s'arrétant comme saisi par une réflexion subite :
— La paire d'épées de combat? répéta-t-il.
— Oui ! dit Maurice.
— Sans indiscrétion, mon colonel, pourquoi t?est-ce que c'est faire ces joujoux-là?
— Parbleu! répondit Maurice, c'est pour
Comme qui
s en servir :
— S'en servir?... qui ça?
dirait vous, mon colonel?
— Certainement ! . . . Allons fais vite !
Rossignolet regarda Gringoire; tous deux secouèrent la tête. Gringoire s'avança timidement :
— Mon colonel sait que nous Taillions et l'estimons comme pas un! dit-il, aussi il excusera la chose!... .Mais est-ce que c'atf avec un ami qu'il va se flanquer, parlât^ par respect, un coup de torchon?
— Non, répondit Maurice, c'est avec un muscadin que je ne connais pas.
— Alors son affaire est claire, au pékin. Du moment que ce n'est pas un officier supérieur en grade. . .
Les deux soldats s'occupaient à dégager la caisse et à l'ouvrir; ils en tirèrent un, paire d'épées, fines, bien montées, admirablement en mains.
— C'est un vrai plaisir que de se larder! avec ça ! dit Rossignolet en tombant en garde avec l'aplomb et l'assurance d'un tireur consommé.
Puis se redressant vivement et saluant le colonel en abaissant sa lame:
— Mon colonel, reprit-il, je n'ai jamais eu celui de vous faire une botte, mais si vous vouliez vous refaire la main un peu cette nuit, histoire de rire et de s'amuser, Rossignolet est là, et, je peux le dire, il n'y en a pas un dans la 32e pour me passer un dégagement !
— Inutile, répondit Maurice; demain matin, avant que personne soit levé dans la maison, vous prendrez ces épées et vous irez les porter chez M. Roquefeuille, faubourg Saint-Honoré ; voici l'adresse.
— Oui, mon colonel, d't Rossignolet.
— Surtout que personne ici ne puisse se douter. . .
— Compris!... Mortus mon colonel!
Gringoire s'avança, saluant militairement.
— Mon colonel nous permettra de le suivre là-bas ! demanda-t-il.
— Non, d:t Maurice; j'ai mes témoins et je ne pu s me faire accompagner par vous.
— Mais, ajouta le major, sans vous accompagner, mon colonel, on peut se promener, la promenade est libre!
— Cela ne se peut pas, vous dis-je! Demain matin portez ces épées à sept heures à l'adresse que je vous ai donnée. A propos, Gringoire, tu as bien commandé la voiture pour dennvn onze heures?
— Oui, mon colonel, et une guimbarde un
peu ficelée encore ! C'est le frère du citoyen Thomas, un particulier bien aimable et qui vous aime bien, qui vous a servi. Vous serez content.
— iVen. Maintenant dormez, et pas un mot.
Le colonel fit un geste amical et se retira emportant la lanterne. La chambre demeura de nouveau plongée dans une obscurité profonde. Le silence qui y régnait n'était troublé que par le bruit de la respiration des deux soldats.
— Cré mille millions de n'importe quoi!
dit enfin Rossignolet, c'est tout de même particulièrement crânement embêtant de penser que le colcnel va se flanquer un coup de torchon avec un Olibrius de je ne sais qui!
— Le colonel est-il fort au moins? demanda Gr'ngoire.
— Dame! il doit l'être. Pour être brave, ï-ous savons ce qu'il en retourne; mais le terrain et le champ de bataille ça fait deux. Dans un duel, c'est quelquefois le plus mazette qni. . . Ah! cré mille millions de n'importe quoi, c'est embêtant !
— Avec ça qu'on ne sait pas avec qui qu'il se bat !
— Je nuirais pourtant bien le savoir.
— Et moi auss\
— Alors va lui demander.
— Je t'en fiche ! Il me recevra, bien.
— A qui qu'il faut s'informer pour lors?
— Ah! voilà le hic!
Les deux soldats demeurèrent un moment silencieux, ils réfléchissaient profondément.
— Cré mille millions de. . . toutes sortes de choses ! fit le major avec impatience.
— Une idée! dit Gringo're.
—Quoi?
— Bibi, ton ancien tapin, est là-haut?
— Oui, il demeure au quatrième; tu sais b"en que le colonel l'a ramené ce tantôt dans ?.*" maison.
— Il n'est pas bête,, lui. Si nous allions le trouver et lui raconter la chose, peut-être qu'il nous donnerait une idée?
— Ca va ! . . . Mon pauvre colonel ! . . . Vois-tu si on allait lui larder le casaquin!
— Et son épouse qui est si bonue et qui 1 aime tant.
— Et puis mourir comme ça, dans un coin
«le Paris, de la ma'n d'un mlrliflore, i trop hrir; si c'était sur le champ de bataille.
— Oui, mais avec fcoui cela dous ne l'eni pécherons pas »lc se bal i re, I » i < * m sur.
— Je ne veux i>;is l'empêcher; d'abord ça m- se j »< - 1 1 • pas, mais luui ce que je veux, c'est de Bavoir avec qui et oùsqu'il va se flanquer le susdil coup de torchon; on irait se promener par là el on assisterait fl l'évé Dément. (Comment saurons-nous cela, je n'en suis pien, mais le petit Niorres, notre sergent, est plus rusé qu'un Arabe, il trou vera un joint.
— Alors, allons-y, marchons en danseurs!
Pas de bruit, eré mille n'importe quoi !
Et les deux soldats, pieds nus pour év' ter d'éveiller l'attention des autres babi tants «lu louis, se glissèrent doucement hors Qe lu pièce. Gagnant la porte d'entrée de l'appartement, ils l'ouvrirent avec précaui Ou el franchirent le seuil du carré.
Qui les eûl ainsi surpris au milieu de la nuit, eût certes pu croire à la présence de Jeux hardis malfa'teurs.