LA MALADE
En écrivant le chapitre premier de cette
quatrième partie, j'ai essayé de donner de la maison habitée par madame Geoffrin un plan exact. En suivant ce plan, on doit se rappeler que le premier étage étage consacré aux deux appartements de madame et de mademoiselle Geoffrin, situés dans les ailes et séparés par le salon; la salle à manger, derrière laquelle passait le couloir, formant vestibule à son centre. Ce couloir donnait de chaque côté dans un cabinet de toilette. La distance qui séparait la cham lire de la mère de ce! e de la fille était donc encore grande pour que la voix à son diapason ordinaire ne pût la franchir.
En quittant sa mère, après le départ de son frère, Amélie s'était retirée dans sa chambre. Longtemps la jeune fille ava't veillé, in. mobile et silencieuse, la joie au front, l'espérance dans le regard. Elle pensait à sa mère, à son frère, à celui qu'elle aimait et qui bientôt allait être son mari.
La nuit passait rapidement. Quatre heures du matin sonnèrent. Amélie se décid à se mettre au lit, et elle procéda à sa toi-
li lie tout en font inuant de faire défiler di ■ t*ant ses \ ux l'att rayant panorama de l'avenir.
AihcI e avait au fond de sa chambre, placée entre les deux fenêtres donnant sur le jardin, une grande psyché d'ancien modèle; les bougies garni «sa n les candélabres de la psyché étaient allumées. Tout en se dé- < oiffa m et en déroulant souç le peigi magnifique chevelure, la jeune fille se souriait à elle inclue.
— Oh! disait-elle en se fa'sant la révérence que lui renvoyait la glace, comme il faudra que Caroline et' moi soyons jolies le jour de notre mariage, car non- dous marierons le même jour. Je conviendrai de cela dema'n avec Ferdinand et M. de Charney. Et ma mère! ah! je lui ferai mettre tous ses diamants ce jour-là ! Je. . .
Amélie s'arrêta en écoutant, connue si elle eût cm entendre quelque bruit lointain, mais elle reconnut sans doute qu'elle
s'était trompée, car elle reprit après quelques instants:
— Je vais écrire dès demain à mademoiselle clémence, qu'elle m'apporte en fait de
robes tous les meilleurs modèles qu'elle. . .
Amélie s'arrêta encore.
— Il me semblait entendre. . . murmurat-elle en écoutant.
Un profond silence régnait dans la maison. Le vent même ne soufflait pas au dehors.
— Je me serai trompée, reprit Amélie en achevant sa coiffure de nuit. C'est singulier comme je suis demeurée dans un état de surexcitation nerveuse depuis cette affreuse nuit. . .
Elle frissonna, et ses beaux sourcil- rapprochèrent avec une expression d'alarme.
— Oh! reprit-elle, quand je serai mariée, j'oserai avouer à Annibal que j'ai cru un moment reconnaître |sa voix parmi celles des monstres... J'étais folle, bien sûr, ou je dormais et je rêvais, ainsi que me l'affirmait le docteur. Pauvre Annibal! oh! il faudra bien qu'il me pardonne, je lui dirai tant que je. . .
Une troisième fo's la parole demeura suspendue sur les lèvres de la jeune fille.
— Je ne me trompe pas! dit-elle en devenant fort pâle, j'entends des cris plaintifs.
Amélie se dirigea rapidement vers son
cabinet de toilette. Là elle écouta, encore avec une anx:été visible. De faibles sons, ressemblant en effet à des plaintes telles qu'en poussent les malades, parvinrent jusqu'à elle.
— Mon Dieu! s'écria la pauvre enfant saisie par un effroi subit, il me semble que c'est ma mère qni appelle!
Prenant un flambeau, Amélie s'élança dans le couloir qu'elle parcourut rapidement. A mesure qu'elle approchait de la chambre de madame Geoffrin, les cris inarticulés devenaient effectivement plus dis-i tincts. Amélie atteigna't le cabinet de toilette:
— Ma mère! Qu'as-tu, ma mère? s'écria-telle en ouvrant la porte de la chambre à coucher de madame Geoffrin.
Des plaintes répondirent seules. Amélie s'était précipitée. Madame Geoffrin, en costume de nuit, le corps à demi enveloppé dans une grande robe de chambre dont elle n'avait pas même passé les manches, était étendue presque évanouie dans un fauteuil. Elle paraissait être en proie à une violente souffrance.
Le lit à demi défait attestait que la veuve s'était levée seulement depuis quelques instants, mais le désordre qui régnait dans la chambre prouvait cependant que l'indisposition n'était pas absolument récente. Des flacons débouchés d'eau de fleur d'oranger et d'éther étaient sur la petite table voisine du lit et sur laquelle brûlait encore la veilileus^.
Sur une autre table, placée entre les fenêtres, une carafe, un verre à demi rempli, un sucrier. Les meubles roulants étaient dérangés, placés au hasard comme les dérange et les place une personne qui souffre et qui tente d'alléger ses souffrances à l'aide d'une promenade.
— Ma. mère, qu'as-tu? s'écria Amélie en courant se jeter à genoux devant la malade qui ne paraissait pas avoir recouvré le sentiment
Et comme madame Geoffrin continuait à se plaindre en portant les deux mains sur sa poitrine, Amélie, prise de terreur, courut vers le lit et agita à la fois cinq ou six cordons de sonnette qui se trouvaient placés dans la ruelle.
Ces cordons commun'' quaient avec les
différents étages de la maison, notamment avec la chambre de Ferdinand et d'Amélie, et avec celles des domestiques situées dans les combles.
Bien certaine que son frère, Joseph et Mariette avaient dû l'entendre, Amélie revint vers sa mère à laquelle elle se mit à prodiguer les soins les plus empressés. Madame Geoffrin paraissait violemment souffrir, et le siège de ces souffrances aiguës était évidemment dans l'estomac et les intestins; car elle portait à la fois ses deux mains sur ces organes avec des contractions nerveuses.
Elle était d'une pâleur effrayante: ses traits étaient décomposés, sa bouche crispée et ses yeux fixes et sans regards.
— Mon D'eu! mon D;eu! disait Amélie avec désespoir, que faire? Ma mère! ma bonue mère! réponds-moi. C'est Amélie, ta fille! Qu'as-tu? Que t'est-il arrivé? Où souffres-tu?
— Madame est malade? s'écria Mariette en entrant, à demi endormie encore, dans la chambre.
— Mon frère! où est mon frère? dit Amé-
— M. Ferdinand? Il doit être dans sa chambre.
— Mais il n'a donc pas entendu! appelezle; qu'il vienne! Il nous aidera à recoucher ma mère !
— Joseph ! Joseph ! cria Mariette, réveillez donc M. Ferdinand, madame est malade, qu'il descende vite!
— Mais, dit Joseph, monsieur n'est peutêtre pas rentré.
— Mon frère est sorti la nuit? s'écria Amélie qui, tout en parlant, ne cessait d'entourer de soins sa mère, et de tout tenter pour la faire revenir à elle.
— Ou', mademoiselle. Au moment où il allait faire le verre de sirop de madame, vous savez, il lui est arrivé une lettre et il m'a dit qu'il fallait qu'il sortît. Depuis il n'est pas rentré.
— Mais ma mère ne revient pas à elle!
Mon Dieu! qu'a-t-elle donc? s'écria Amélie avec un violent désespoir.
— Madame a l'a;r de souffrir de l'estomac, fit observer Mariette.
— Joseph ! cria Amélie, allez chercher le docteur Corvisart. Eéveillez-le; qu'il vien-
lie sans perdre une minute! Dites lui (pif
!n;i mère 681 bien malade h que nous ue '>mii\ (mis pas ».-i\ oir ce qu'elle ;». Joseph s'élançait.
\ii ! lit Amélie en le rappelant, M. de Charney demeure a côté «lu docteur. Mou ic/, clic/, lui, Joseph, et voyez si mon frère n'.y csi pas; allez vile '