U<: VERBE DE SI KM H
Une demi-heure s'était écoulée. Corvisarl venait de pénétrer dans la chambre de la malade. Le docteur, prévenu en toute hâte, avait fait telle diligence, qu'il était arrivé avant Joseph, lequel, il est vrai, s'était rendu chez .M. de Charney, à la recherche de son maître.
Madame Geoffrin était étendue sur son lit; elle paraissait toujours violemmenl souffrir. Elle continuait à se plaindre sans formuler un son distinct. Mariette se tenait dans la ruelle du lit, Amélie au chevet, les regards anxieux, attendant, avec une émotion croissante, la décision du docteur qui, tenant dans Tune de ses mains V poignet de la malade, appuyait le revers de l'autre sur le front.
— Hum! lit-il en secouant la tête, hum! U y a évidemment. . .
S'interrompant brusquement et se retournant vers Amélie:
— A quelle heure madame Geoffrin a-t- (-11e dîné? demauda-t-il.
— A l'heure ordinaire; à cinq heures, répondit Amélie.
— Qu'a-t-elle mangé?
— Mon Dieu!. . . je ne sais plus. . . Qu'avions-nous pour dîner, Mar;ette?
— Un potage, répondit Mariette, des filets sautés, du macaroni, un poulet. . .
— Et madame Geoffrin a mangé de tout?
— De tout, excepté du macaroni, répondit la jeune fille.
— Vous et votre frère avez dîné avec elle?
— Oui. docteur.
— Et Mariette et Joseph également?
— Oui, monsieur, dit la servante.
— Et aucun de vous quatre n'a été souffrant, malade, ^disposé depuis le dîner.
— Aucun, docteur, dit vivement Amélie; i. \is que supposez-vous donc?
Rien . . . je cherche la cause de cet te Indisposition. Lutin, votre mère ue glâtaM fait préparer aucun aliment dont elle ah mangé seule?
Aucun, docteur.
A -I -r| l< • Sollpc'
Non ; nous ue soupong jamais.
■El durant ka soirée elle n'a rien pr '
— Bien, docteur.
— Absolument rien, vous en êtea sûre?
Bien q ue le verre de sirop <| ne madame a lui avant <!«• se coucher, dit Mariel te.
l'n verre de s'rop, répéta Je docteur; quel sirop? ou est il?
— Mais, monsieur, je ne sais; c'est .M. l' erdinand qui ... Ah ! s'écria Mariel te en «"interrompant, voila encore le reste la sur la petite table.
l'a la camériste lit un mouv< ment pour aller prendre un verre posé sur un petit plateau, d contenant encore environ un dixième de liquide. Le docteur l'arrêta par un geste impérieux.
xvnipnranf du verre, il s'approcha de la lampe, examina le contenu avec une minutieuse attention, pufs trempant dans le liquide le bout de son petit doigt, il le porta ;i ses lèvres. J( fit Uli soubresnil t violent,
puis il recommença l'expérience.
— Mon Dieu! docteur, (pie faites-vous
donc? qu'avez- vous donc? s'écria Amélie avec une sorte de terreur.
Corvisart ne répondit pas; fouillant dans sa poche, il y prit sa trousse qu'il ouvrit et de laquelle il tira, un petit paquet renfermant «le la poudre blanche.
• — Donnez-moi un demi-verre d'eau pure, dit-il a Mariette.
La servante s'empressa d'obéir; le docteur prit le verre et y versa sa poudre blanche
—Qu'est-ce que c'est que cela, docteur?
demanda Amélie.
— Deux grains d'émétique, chère enfant.
— Et pourquoi donnez-vous de l'émétique •i ma mère?
— Pour provoquer les vomissements, pard eu! Tenez, faites-lui prendre cela!
— Mais. . .
— Faites donc !
—Mademoiselle, dit Joseph qui entrait en ce moment, je n'ai pas trouvé M. Ferdinand, mais AL de Charney, en apprenant la
maladie de madame, a voulu absolument venir avec moi: il attend dans le salon.
— Qu'il attende! dit Corvisart. Mais où donc est Ferdinand?
— Je ne sais, docteur, répondit Amélie; il paraît qu'il est sorti après nous avoir quittées cette nuit.
— Donnez-moi du vinaigre et du citron.
Le docteur prépara une boisson aeidulée; madame Geoffrin paraissa;t en proie aux plus atroces souffrances.
— Quand les vomissements commenceront, dit le docteur à Amélie, vous lui ferez prendre, de cinq minutes en cinq minutes, une gorgée de ce breuvage. Mariette et Joseph vont venir avec moi; si vous aviez besoin de nous, nous sommes dans le salon, à côté. Du courage, mon enfant î
Et d'un geste impérieux, le docteur se faisait suivre par les deux domestiques, passa avec eux dans le salon. M. de Charney était debout dans la pièce et paraissait en pro;e à une violente agitation. Eu voyant, entrer le doeteur il courut à lui.
— Qu'y a-t-il donc! demauda-f-il. Madame Geoffrin est malade?
Le docteur lui fit signe de s'asseoir. Corvisart tenait à la main le verre contenant !e reste du sirop pr's par madame Geoffrin; i1 posa ce verre sur une petite table placée devant lui.
— Qui a préparé ce sirop? demanda-t-il à Mariette.
— M. Ferdinand, répondit la camériste.
— Tout seul?
— Oui. monsieur, il n'a pas voulu que je l'aidasse. Comme je me proposais pour servir madame, M. Ferdinand m'a positivement défendu d'agir: mademoiselle le sait bien : elle a entendu son frère. C'est M. Ferdinand qui a pris lui-même, à l'office, le verre, la carafe et la cuiller.
— Et le sirop?
— Il était dans sa chambre.
— Dans sa chambre! reprit le docteur avec étonnement.
— Oui, monsieur; il m'avait ordonné, il v a trois jours, de monter la bouteille de s;rop d'ananas dans sa chambre, et depuis ce moment elle y était restée.
— Quj était allé chercher cette bouteille?
— M. Ferdinand lui-même, n'est-ce pas Joseph?
— Oui, dit Joseph; monsieur est monté,
il a pris la bouteille et il est redescendu avec.
— Alors, reprit Mariette, il a fait le sirop avec une grande attention.
— Où était-il?
— Tout seul dans l'office.
— Comment l'avez-vous vu?
— En allant et venant dans la salle à manger. Quand M. Ferdinand a eu préparé le sirop, il l'a porté lui-même à madame et en ordonnant, à Joseph et à moi, d'aller nous coucher.
— Et depuis ce moment, jqu'est devenu!
Ferdinand?
— Je l'ignore, monsieur, mais Joseph le sait peut-être.
Joseph, interrogé, parla alors de la lettre apportée la nuit même.
— Qui avait apporté cette lettre? demanda Corvisart.
— Un domestique que j'ai connu jadis au. service de mademoiselle Aspasie.
— L'actrice?
— Oui, monsieur.
— Et Ferdinand est sorti, et depuis ce moment il n'est pas rentré?
— Non, monsieur.
— Vo;là qui est étrange!
— Mais qu'y a-t-il donc, docteur? demanda M. de Charney.
— Il y a, répondit Corvisart, il y a que je voudrais voir Ferdinand sur l'heure.
— Ne peut-on savoir où il est?
— Dame! dit Joseph, monsieur est allé sans doute où disait d'aller la lettre.
— Cette lettre, l'a-t-il emportée? demanda îe docteur.
— Je ne sais pas.
— Avez-vous une clef de la chambre de Ferdinand?
— Oui, monsieur; j'ai des doubles clefs de toutes les portes de la maison.
— Alors ouvrez-nous la porte de la chambre de Ferdinand. Monsieur de Charney, vous allez monter avec moi ; vous, Mariette, retournez auprès de votre maîtresse, et ne dites pas un mot devant mademoiselle* Amélie de la conversation que nous venons d'avoir, vous m'entendez!
Mariette rentra dans la chambre de madame Geoffrin. Corvisart, suivi de Charney et précédé par Joseph, gagna l'étage supérieur.
Joseph ouvrit la porte de la chambre de
Ferdinand; le docteur avait le verre conte
n.iiii le résidu du sirop: il semblait De pas \ Ollloir s'en sépare!-.
Ah! dit Joseph en couranl Mrs le lui reau, voici La lettre que monsieur a reçue
(c soir, je la reconnais à la couleur du i>a
p'er; el puis, voici l'enveloppe.
( Jorvisarl prit les papiers,
— il l'iiui absolumeni et dans L'intérêt de
l'existence «le s;i uiere, que je sache sur ''heure ou pelll êl re hYrdilia ml, dit-il en se
tournant vers de Oharney, cela vus explique l'indiscrétion que je vais commettre.
La. Lettre était tout ouverte; Le docteur lui a haute voix :
" (lier Ferdinond,
"Je quitte à l'instant le théâtre; j'ai avec moi quelques amis et amies qui me demandent à souper. C'est une réunion de gens spirituels: votre place y est donc marquée et vous ne pouvez la laisser vide. Venez vite! nous -vous attendons, quoi qu'il soit tard.
" Aspasie."
Cette lettre que le docteur venait de lire, quoique différant essentiellement comme contenu de celle qu'avait lue Ferdinand. quelques heures plus tôt, était absolument identique avec elle cependant sous le rapport du format, du papier et même de l'écriture. Joseph avait bien pu s'y tromper.
Maintenant Ferdinand avait-il emporté la lettre véritable? l'avait-il serrée avant de partir? celle trouvée sur son bureau y étaitelle demeurée par un effet du hasard, et ce même hasard avait-il établi une telle similitude entre les deux billets? Le docteur ne pouvait même pas faire toutes ces suppositions.
— Ferdinand est chez mademoiselle Aspasie, dit-il.
— Voulez-vous que j'aille l'y chercher?
demanda Charney.
— Oui ; prenez ma voiture ; elle est en bas ; courez vite et brûlez le pavé.
Charney se précipita; Corvisart redescendit auprès de la malade, Madame Geoffrin était un peu dégagée. Sa fille lui prodiguait ses soins les plus empressés. Le docteur examina la malade.
— Faites une légère infusion de thé, dit-il à Mariette, et préparez du café noir très fort.
Maie qu'à donc maman? demandait Amélie a \ < < dé poir.
Rien . . . presque rien, répondit Le docteui m"1 ti unit toujours bod verre de sirop. i m- fausse digestion Bans doute, qui, {ointe à un commerfCement d'inflammat ion . . .
El mon frère?
Le voilà sans doute, j'entends la voi«
i ni.- quj re\ i.ui ; ,\|. ,|(. ( 'I,;,,., ;,||('.
le chercher.
Et, quit lani la pièce, le docteur descendit précipitamment.
Et bien? demanda-t-il à Charney.
l 'fini ci était exi rêmemenl pâle.
— Je m- comprends rien à ce qui arrive, répondit-il. Mademoiselle Aspasie dormait quand je suis arrivé chez elle; elle n'avait personne a souper; elle n'a pas joué hier; elle est rentrée chez elle à sept heures; elle n'a pas écrit à Ferdinand et elle ne l'a pas vu !
— C'est elle-même qui vous a dit cela? n'écria Le docteur.
— Elle-même.
— Alors, je suis comme vous, je ne comprends pas.
Le docteur remonta près de la malade.
Trouvant sou état plus satisfaisant, il donna quelques prescriptions à Amélie; puis il quitta la maison en promettant de revenir le lendemain de bon matin.
— Au ministère de la police! dit-il brusquement à son cocher en s'élançant dans la voiture qui partit rapidement.