L'AXIOME DE DROIT
Fouché tenait de la nature un don précieux pour un homme qui, comme tout ministre de la police, doit avoir toujours un oeil ouvert et ne se reposer jamais: il n'avait pas besoin de sommeil. Deux heures iu; suffisaient pour se remettre de ses fatigues. D'ordinaire il se couchait à trois heures du matin et il se levait à cinq.
Lorsque la voiture de Corvisart s'arrêta devant la porte du ministère, il était cinq heures et demie. Fouché était déjà dans son cabinet, dont les lampes ne s'éteignaient jamais du soir au lendemain. Corvisart fut introduit immédiatement.
— Qu'est-ce qu'il y a, docteur? demanda
!e ministre.
— Un l'ait grave que j'ai voulu muis communiquer mol-même, répondit Corvisart.
— Quel fait? Un fait politique?
— Non; un empoisonnement.
— Commis «sur qui?
— Tenté sur la personne «le madame Geoffrin.
— Expliquez-vous, je vous écoute.
Le docteur raconta rapidement ce qui venait d'avoir lieu.
— Et qui pensez-vous qu'il faille accuser? — Vous répondre à cet égard n'est pas mon affaire Je viens de constater une ténia tive d'empoisonnement qui sera probablement suivie de mort, car madame Geoffrin est au plus mal. J'ai cru devoir venir vous avertir, vous, ministre de la police, qui devez veillez à la sécurité générale. Je vous ai dit ce que je savais, maintenant je ne puis rien induire même de mes propres paroles.
— Mais ce que vous venez de me dire est assez clair. La victime a été empoisonnée par l'absorption de ce verre de sirop contenant le poison. Or une seule personne, d'après les témoins, a préparé ce verre de sirop.
— Un fils! s'écria Corvisart.
— Est-ce lui, oui ou non, qui a préparé seul ce verre de sirop?
— Oui, je l'avoue.
— Eh b:en! je ne dis pas qu'il soit coupable, mais évidemment l'accusation doit peser sur lui et je vais donner l'ordre de l'arlêter. D'ailleurs, sa disparition est étrange. Se cache-t-il ou fuit-il pressé par les remords?
— Mais pourquoi eûtil commis ce crime?
— Pour avoir plus vite sa part du fameux héritage; car, d'après ce que vous m'avez dit, c'est sa mère qui héritait, et il lui eût fallu attendre après le million. Il n'y a qu'une autre personne dans la famille qui aurait un plus grand intérêt encore à la mort de madame Geoffrin et à celle même du jeune homme: ce serait la soeur, car alors elle hériterait seule.
— Amélie! s'écria le docteur; elle!
— Eh! je n'accuse pas, très cher; je cherche et je suis l'axiome de droit: " Cherche a qui le crime profite! "
— Eh bien! dit Corvisart après un temps, Amélie doit se marier. . .
— Ah! ah! et avec qui?
— Avec M. de Gharney.
— Très bien. . . Et vous pensez, vous, docteur?
— Ma foi! dit brusquement Corvisart, je pense que si madame Geoffrin mourait, si Ferdinand ne reparaissait plus, la dot d'Amélie serait bien belle!. . .
— Eh ! eh ! fit Fouché en piquant son bureau avec la pointe de son canif. Voilà des millions qui, depuis quelques jours, auraient souvent changé de destinataires! Si on remontait du point d'arrivée au point de départ, on trouverait peut-être quelque chose, savez-vous!
Fouché se leva et sonna: un secrétaire entra dans le cabinet; le ministre lui donna des ordres à voix basse: le secrétaire s'inclina et sortit précipitamment,
— Vous allez dresser procès-verbal de cette tentative d'empoisonnement, dit Fouché en s'adressant au docteur. Je viens de donner les ordres nécessaires pour que l'affaire soit suivie avec le plus grand soin.
— Jacquet n'est pas ici? demanda Corvisart.
— Non, mais je vais le faire prévenir. Revenez dans deux heures: il y sera.
Et Fouché adressant à Corvisart un geste de congé, retourna vers son bureau devant lequel il s'installa.
Coryisart quitta le cabinet: le secrétaire l'attendait dans la pièce voisine. Le jour n'était pas encore levé.