LE BLESSE
En remontant dans sa voiture qui l'attendait à la porte de madame Geoffrin, Corvisart donna l'ordre au cocher de le conduire rue Xeuve-des-Petits-Champs: c'était là qu'habitait le colonel Maurice Gellegarde.
Arrivé à destination, Corvisart fut reçu dans l'antichambre par Uossignolet, lequel, l'air abattu et la physionomie attristée, salua profondément le docteur.
— Dupuytren est là? demanda Corvisart.
— Ou1', citoyen, répondit le major en ouvrant la porte du salon.
Quelques instants après les deux docteurs étaient en présence.
— Vous m'avez fait appeler en consultation? dit Corvisart en serrant la main de son jeune confrère.
— Oui, répondit Dupuytren; j'ai besoin de vos conseils. Le colonel est gravement atteint.
— Sa blessure est mauvaise?
— Oh! c'est moins la blessure elle-même qui m'inquiète que les suites de cette blessure. * i \ ...
Et, entrant aussitôt dans les détails les plus minutieux en se servant des expressions techniques, Dupuytren éclaira son collègue, puis, pour le mettre mieux encore au courant de la situation, il lui raconta ce qu'i*] savait du duel du matin et ce qu';l avait cru devoir faire après être accouru sur le terrain.
— Je fis transporter le colonel à Boulogne, dit-il; le jeune soldat dont je vous ai parlé, le petit Niorres, et les deux capital-
nés, nie furent «l'un grand secours. Je nsii ;i i;i blessure que je i rou> ;ii profonde et gr&\ <•, ci je procédai ù un premier pans • ment.
( 'un isa ii ;i |i|>i«iii\ ;i de la tête. Tout » m ci c pou !• le mien \, poursuis i Dupuytren, si le colonel eût pu demeurer ci où il était, mais malheureusemenl le lieu où je l'avais fait transporter n'étai'1 pas cnii\ en. M ■ : c'était un mauvais cabaret <'.■ village; toul y manquait. Ensuite le co lone] avait recouvré connaissance, et il exigeait, pour m- pas effrayer sa femme, qu'on le ramenât à Paris. Il fallut s'y résigner. Je le lis transporter dans la voiture, et uous nous mîmes en rouie.
— C'est ce voyage qui a aggravé l'état «le voire blessé?
— 'Sans doute. La plaie éta/1 violemment irritée lorsque nous arrivâmes à Taris, bien que nous eussions été au pas tout le long de la route, el une fièvre violente amena un transport au cerveau qui me donne en ce moment les plus vives inquiétudes. Voila pourquoi je nous fais appeler. Maintenant que vous savez tout, voulez-vous venir voir je malade:
— Et madame Bellegarde? demanda Corvisart.
— Comment ? ( >ù donc est-elle?
— A Saint-Cloud, '! paraît, chez M. d'Adore; c'est Gringoire qui me l'a appris, car en arrivant ici et en ramenant le colonel blessé, je craignais de porter un coup terrible à madame Bellegarde, et en ce moment surtout, ajouta Dupuytren en appuyant sur les mots, il faut absolument lui éviter toute émotion violente.
— Ali ! fit Corvisart en souriant.
— Je voulais donc prendre les plus grandes précautions, et -j'hésitais d'autant plus à quitter Boulogne pour revenir à Paris, quand Gringoire, qui était venu nous retrouver, m'annonça que le matin même madame Bellegarde, sa soeur et son beau-frère étaient partis pour Saint-Cloud dans une voiture qu'il avait retenue la veille. Le colonel devait aller les rejoindre. Bien que nous fussions près de Saint-Cloud, je ne voulus pas, par le motif que je vous indiquais tout à l'heure, envoyer prévenir la jeune femme.
— Je vous comprends; vous avez voulu
lui c\ iter le pénible de cet i<- route ai longue accomplie près d'un bl<
< >ui, et ,i«- pensai que le coup serait moins violent lorsque, prévenue progr< vement, elle arriverait à L'aris et trouverait son mari dans sa chambre, da ns aon lit. A lors \ ous l'av< /. fait préi enir?
— J'ai écrit un mot à M. d'Adoré et j'ai cm o\ e ( ; ringoire le porter.
— I m personne u'est arrn «■ encore?
— [1 était tard lorsque Gringoire est parii; nous u'avons quitté Boulogne qu'a une heure passée, nous n'étions ici <|u';i quatre lieun s. Le temps que j'insta lie le bl que j'écrive, Gringoire u'est pas parti avant cinq heures.
( Jorvisart interrogeait sa un m re.
-Deux heures pour faire In route, sept heures, dit-il; une heure nu comte d'Adoré pour préparer doucement madame Bellegarde, huit; il esi dix heures moins \ 11121. ils vont arriver d'une minute à l'autre. En ni tendant, allons voir le bl< ssé.
Dupuytren conduisit son confrère; tous deux entrèrent dans la chambre de Maurice; Louis veillait au chevet du blessé. Dupuytren désigna du geste le sergent-major.
— Voici le jeune soldat, dit-il. qui, par son intelligente et courageuse initiative, <i sauvé la vie a son colonel.
Corvisart adressa un salin ami-cal a Louis, puis les deux médecins s'approchèrent du lit, le tirèrent en avant, se tirent éclairer par Louis et par Rossignolet, et, chacun d'un côté, détachant les bandes, ils se mirent en mesure d'examiner la plaie.
Comment ils venaient d'achever le pansement et qu'ils causaient tous deux a l'écart on entendit le rapide roulement d'une voiture retentir dans la rue, puis ce roulement cessa soudain: la voiture venait de s'arrêter devant la porte de la maison.
— C'est ma femme! murmura Maurice auquel les médecins avaient imposé silence durant le pansement.
Et faisant un effort pour se soulever:
— Dupuytren, continua le malade, allez au-devant d'elle, prévenez-la!... dites-lui qu'il n'y a aucun danger. . . que la blessure est légère.
— Soyez tranquille, colonel, répondit le docteur.
— Et pour Dieu! ajouta brusquement
Corvisart, ne vous agitez pas! Demeurez calme.
Dupuytren était passé dans la pièce voisine, dont une porte donnant sur l'antichambre s'ouvrit au même instant.
— Monsieur d'Adoré! dit-;l avec étonnement.
— OEli bien! qu'y a-t-il donc? demanda le comte avec une émotion visible. Maurice est donc blessé, il s'est battu?. .. Je me doutais qu'hier soir il me cachait quelque chose.
— Mais madame Bellegarde? demanda Dupuytren.
— Lucile? répéta le comte, eh bien! mais elle est ici?
— Ici? dit Dupuytren avec un nouvel étonnement.
Sans doute.
— Elle arrive donc avec vous?
— Ma:s non, elle était partie deux heures au moins avant moi.
— Comment ! elle a donc été prévenue avant que ma lettre arrivât?
— Avant que votre lettre arrivât, elle n'avait pas été prévenue, mais elle était parti avec Uranie et Léopold. Ils étaient arrivés chez moi à une heure, Maurice devait venir les rejoindre; nous l'avons attendu toute la journée, supposant que les événements du jour pouvaient le mettre en retard. Enfin, ne le voyant pas venir, nous dînâmes sans lui, mais après le dîner, Lucile, rendue inquiète par ce manque de parole de son mari, voulut à toutes forces retourner à Pari?. Léopold demanda la voiture, et ils partirent tous trois. C'est une demi-heure après leur départ que Gringoirë est arrivé avec votre lettre. En apprenant le duel de Maurice, sa blessure, je pensai à la douleur de Lucile; je fis atteler et, prenant Gringoirë avec moi, je courus sur Paris. . . Me voici. •J'arrive, pensant trouver ici Lucile, Uranie et Léopold.
— 31a i s à quelle heure madame Bellegarde était-elle partie?
— A sept heures moins un quart à peu près.
— Sept heures moins un quart, il en est dix; plus de tro's heures pour venir de Saint-Oloud à Paris.
— Comment ne sont-ils pas arrivés encore? reprit le comte.
En ce moment la porte de la chambr s'ouvrit.
— Le colonel s'impatiente et demande madame Bellegarde, dit Louis en avançant la tête.
Le comte et Dupuytren se regardèrent.
— Que lui dire? fit le docteur.
— Ce qui est, répondit le comte; que Lucile est en route, qu'elle aura été retardée, ce qui doit être, et qu'elle va arriver d'un moment à l'autre. Le cocher aura peutêtre pris par Passy, ce qui est plus long.
— Par où êtes-vous venu?
— Par le bois de Boulogne, que j'ai traversé en biais, et les Champs-Elysées. Ce n'est pas la route la plus sûre la nuit,'mais c'est la plus courte; et comme Gringoirë et moi n'avions pas peur d'être arrêtés et qu'il fallait arriver vite, nous n'avons pas suivi le bord de l'eau par Auteuil.
— Voyez le colonel, mais ne le faites pas parler.
Les deux hommes entrèrent dans la pièce.
Le comte s'approcha du lit, sourit à Maurice et lui pressa les mains.
— Et Lucile? demanda le blessé.
— Elle est en route, elle va venir. . . mais je l'ai devancée. . .
— Je voudrais la voir.
# — Vous n'attendrez pas longtemps.
Une demi-heure s'écoula, puis une heure. Le comte, Dupuytren et Corvisart qui étaient restés se regardaient avec inquiétude.
—Lucile ! . . . et Lucile ! . . . elle n'arrive donc pas? répétait Maurice avec une impatience croissante. Qu'on aille la chercher: je veux la voir!
—Je vais au-devant d'elle! dit le comte en se levant.
■ — Bien certainement il est arrivé un accident sur la route! dit M. d'Adoré, sans quoi ils seraient ici tous trois.
Gringoirë était là qui écoutait.
— Si j'allais chez le loueur de voiture, dit-il, savoir si la voiture est rentrée.
Le comte fit un signe affirmatif ; le soldat s'élança et disparut.
— J'ai gardé ma voiture, dit le comte, si dans un quart d'heure ils ne sont pas arrivés, je retourne à Saint-Cloud, et j'explore la route jusqu'à ce que j'aie des nouvelles.
— Prenez garde! dit Corvisart, les environs de Par' s ne sont pas très sûrs la nuit, et les chauffeurs abondent, dit-on, au bois de Boulogne et dans les environs.
No 48
ERNEST CAPENDU
Grand roman dramatique illustré, en quatre parties.
Publié en Fasciculee de ■ enl tout< iim n.
MMANCHE, LE 29 OCTOBRE 1905 EN VENTE A 5cti. LE FASCICULE
A LITTERATURE MODERNE
iôio, RUE NOTRE=DAiVVE.
MONTREHL,
— Basic! fit le comte avec insouciance; d'ailleurs, mon cocher m'est dévoué...
— Et puis je vous emboîte le pas, moi! dit Rossignolet en s'avancent, et si nous rencontrons <lcs chauffeurs, ils feront une causette avec le briquet du sent;ment.
Gringoire rentrait.
— La voiture n'est pas revenue, dit-il, et même le patron paraît très inquiet.
Louis ouvrait la-porte de la chambre.
— Le colonel demande sa femme, dit-il à voix basse, et il a le visage bien animé, il me semble que la fièvre augmente.
— Faites-lui prendre un calmant avec quelques gouttes d'opium, dit Corvisart à Dupuytrenj il faut qu'il dorme, sans quoi son impatience augmentera la fièvre.
Dupuytren passa dans la chambre.
— Allons, je vais partir! dit le comte. Viens, Rossignolet.
— Où allez-vous? demanda le sergent-major.
— Explorer la route, répondit le comte, et savoir ce qui est arrivé.
— Je vais avec vous! dit le jeune soldat d'un ton si résolu qu'il n'admettait pas de refus.