LE VAINQUEUB DE LODI
L'établissement portant pour enseigne: le Vainqueur de Lodi, était un de ces nombreux cabarets
gargotes qui pullulent autour des balle-, et peutêtr le plus achalandé et le plus connu. Situé rue des Deux-Meiis, près le marché aux farines, il occupait tout le rez-de-chaussée et le premier étage d'un ancien hôtel de conseiller au Parlement, devenu propriété de rapport.
Une grande pièce, se prolongeant jusqu'aux cuisines et toute garnie de tables et de tabourets, servait de salle commune. Au premier étage était le fameux salon de cent cinquante couverts que promettait l'affiche. Ce salon dans lequel on eût, au besoin et en se gênant beaucoup, tenu soixante à peine, était bas de plafond et éclairé sur la rue par trois fenêtres dont une avait été supprimée lors de la pose récente de l'enseigne. ( C'était un tableau représentant ou ayant l'intention de représenter le vainqueur de Lodi conduisant ses soldat- sur le chemin de la gloire.) La rue des Deux- Mcus étant très étroite et les maisons étant très hautes, le jour pénétrait difficilement jusqu'au premier étage, de sorte que l'enseigne en bouchant l'une des trois fenêtres rendait le salon à peu près obscur: mais le avnVqueur de Lodi avait une telle réputation pour les civets, la poitrine de veau et les matelotes, que les fins amateurs passaient volontiers par-dessus l'inconvénient de la rareté du
jour: ils trouvaient même un certain charme à festiner dans la pénombre, et ils riaient des mauvaises langues qui prétendaient que le propriétaire de l'établissement n'avait étouffé son jour qu'afhi que ses pratiques regardassent de moins près ses fameux sautés de lapins.
Calomniée ou non, la réputation du Vainqueur de Lodi n'en était pas moins grande, et une noce, célébrée là, avait, suivant les commères, toutes les chances de bien tourner.
A une heure, une table fumante occupait le centre du grand salon. Les convives n'avaient pas encore pris place; ils allaient, venaient, criant, chantant, s'amusant, entourant la mariée et débitant force propos de circonstance avec un entrain, une verve, une bonne humeur qui rendaient la joie générale.
Un seul, sombre, triste, s'isolant au milieu de la foule, paraissait ne prendre aucune part à l'animation générale, et chaque élan de cette joie, qui éclatait autour de lui, faisait froncer ses sourcils épais, et ses doigts claquaient en se choquant comme s'ils eussent été agités par un tremblement convulsif: cet homme était Cassebras. Il se tenait loin de Eosette, près de l'une des fenêtres, le dos tourné au salon, le front appuyé contre l'une des vitres. Il était là, immobile sans que personne prît garde à lui.
— Eh bien ! et le dîner ? Quand donc qu'on va servir? s'écria une voix.
— J'ai faim ! j'ai faim ! répéta-t-on de tous côtés.
— A table, la mariée ! voilà le fricot !
— Minute ! fit Spartacus, nous attendons du monde !
— Qui ça? demanda-t-on.
— Eh ! le citoyen Thomas, donc ! Il nous a quittés après la municipalité pour aller chercher des amis qu'il a invités, des lurons, il paraîtrait, qui nous amuseront.
— Voilà les huîtres! cria une voix.
Effectivement, trois garçons faisaient à la fois leur entrée, portant des plats énormes surchargés d'huîtres ouvertes.
— A table ! à table ! dit Thomas en entrant brusquement. J'amène du renfort! Eosette, ce sont des amis qui vont boire à ta santé !
Huit à dix hommes pénétraient alors dans le salon, à la suite du cito}<en. Tous paraissaient appartenir à la classe de la petite bourgeoisie. C'étaient les convives que Thomas avait invités en son nom. Derrière ces hommes, et fermant la marche, s'avançaient deux personnages à l'allure un peu timide et légèrement embarrassée.
— Tiens! c'est Poule-d'eau et Hareng-sec! cria la vieille marchande qui servait de mère à Rosette en allant faire la révérence aux deux derniers arrivés.
— Ah ! le citoyen Gervais ! dit la mariée. Je suis enchantée de vous voir pour vous remercier. La citoyenne m'a fait cadeau, et c'est Cassebras qui me l'a apporté.
— Tiens ! c'est ma connaissance d'avant-z'hier ! cria une voix puissante.
Deux hommes qui se tenaient devant Gorain s'écartèrent, poussés par une main herculéenne, et une énorme commère, richement vêtue, se campa, les poings sur les hanches.
Gervais ne put retenir un cri d'effroi, et Gorain fit un geste de frayeur.
— Tu ne me reconnais pas, mon poulet? dit l'énorme poissarde avec une sourire aimable. C'est avec moi que t'as eu des mots avant que tu ne fasses l'omelette dans la voiture à la Grinchue. C'était promptement battu! T'as du talent tout de même : tu fais une omelette sans y voir !
■ — Je . . . parce que . . . balbutia Gervais qui paraissait fort mal à l'aise.
— Eh bien ! eh bien ! dit Thomas en s'approchant, tu remercies les citoyens d'être venus avec moi, mère Garbouillot? Tu as raison. J'espère qu'ils ne t'en veulent plus.
— Ah ! Seigneur ! m'en vouloir ! cria la marchande, et à quelle cause ! On est amis comme coups de poing, à cette heure. Pas vrai, père Hareng-sec, que tu ne m'en veux pas !
Et la marchande plaça sous le nez de Gervais une main capable d'assommer un boeuf.
— Certainement, certainement, dit le bourgeois.
— A table ! cria Thomas. Gervais, mets-toi là, à ma gauche ; toi, Cassebras, viens ici, à ma droite, en face de la belle mariée.
— Et moi je me campe à côté de Poule-d'eau! hurla la volumineuse marchande de marée en saisissant Gorain par le bras.
— A table ! à table ! répétait-on.
Rosette prit la place d'honneur, au centre. De chaque côté de la mariée se placèrent deux des hommes qui venaient d'arriver avec Thomas et auxquels celui-ci avait recommandé que l'on fît honneur comme étant des personnages très influents.
De l'autre côté de la table, en face de la mariée, le marié s'installa, ayant à sa droite la vieille marchande servant de mère à Rosette, et, à sa gauche, la citoyenne Garbouillot, la monstrueuse revendeuse de marée. Celle-ci, ayant pris Gorain par le bras, avait forcé le bourgeois à se placer à côté
d'elle. Aprèi Gorain ient Servais, puis
M. Thoma . lequel avail pour voisin de gauche le pau\ re t '.ir obras. La poissarde vive et jolie, qui avait été Ba dame lorB du cortège avail pris place
;i CÔté dll foi'l il"' la halle.
Chacun placé, après un mouvemenl de brouhaha •■.•lierai, les huîtres furenl attaquée avec vigueur, le chablis coula dans tous Les verres: le banquet commençait... il était alors deua heures.
A lniii beures du soir, on Bervait le dessert, el la joie était telle que 1rs habitants des maisons voisines jugèrenl inutile de penser a Be mettre au lit, supposai avec raison qu'ils ne pourraient, dormir. Il v avail soixante convives à table, et les garçons avaienl déjà redescendu près de deux cents bouteilles vides.
On avail allumé iks quinquets Buspendus audessus de la talile et acrochés aux murailles. La lumière donnait encore plus (ranimât ion à la l'été; e*etait un liruit à ne pas pouvoir distinguer un mot.
— Dépêchons-nous pour qu'on puisse danser! criaient les femmes. *
— Tout à l'heure! répondaient les hommes; encore une santé! encore une chanson!
Et le troubadour de l'assemblée entonnait une complainte que les convives reprenaient aussitôt en choeur. Thomas s'était levé et venait de demander du Champagne qu'il priait les mariés et la société de vouloir bien accepter.
Les bouchons sautaient : la mousse débordait des verres, l'entrain redoublait. Thomas, son verre plein à la main, faisait le tour de la table, adressant à chacun une parole aimable. Tout le monde fêtait cet excellent M. Thomas, si gracieux, si aimable, si peu fier, mais la joie était tellement bruyante qu'on voyait bien Thomas s'approcher de chacun, mais personne, à l'exception de celui auquel il s'adressait, ne pouvait entendre le bruit de es paroles.
Arrivé auprès de la mariée, Thomas parut re- Joubler d'amabilité, et, attirant à lui un siège, il s'assit un peu en arrière des convives, mais assez près cependant pour pouvoir appuyer ses deux mains réunies sur le dossier de la chaise du voisin de droite de Eosette, lequel, une demi-heure auparavant, avait quitté la table durant quelques minutes et était descendu dans la rue sans que personne se fût aperçu de cette courte absence.
Celui-ci, se renversant sur son siège, laissa aller sa tête en arrière avec un mouvement des plus naturels de sorte que la bouche de Thomas fût à la hauteur de son oreille.
Thoma adre ui un cl memenl à' ■ niche de la m ôl celui-ci
son couteau, heurta Bon verre avec la lame, afin d'obtenir un cliquetic sonore, et, profltanl de ce •pie pour un moment l'attention générale était ati irée Bur lui:
i ne chanson ! cria-1 -il, el attenl ion ' semble !
El il entonna d'une ,,,,-. formidable le refrain
de ce! te complainte si fort de mode alo
Qu'un moment de vivacité
Peut causer de calamité;
Sexe chén pour qui les larmes
Sont un besoin rempli de char.
Ah ! qu'au récit de mes malheurs
Vos beaux yeux vont verser des pleurs!
L'assemblée entière, à laquelle la romance était familière, répéta en choeur avec un ensemble tel que la maison en trembla sur sa base. Kosette, dont la gaieté paraissait des plus vives, était l'une des premières et des plus intrépides à joindre sa voix à celle du chanteur.
Thomas et le voisin de droite de la mariée paraissaient faire chorus également, mais après avoir répété le premier vers, et tandis que les autres convives continuaient:
— Tout est prêt? demanda Thomas à voix basse sans que Eosette pût l'entendre.
— Tout ! répondit laconiquement l'autre.
— Quand tu as sorti tout à l'heure, tu as vu Eoquef ort ?
—Oui.
— Où était-il?
— En face de la rue des Vieilles-Etuves, au coin de la rue de Viarmes. On agira quand tu voudras.
— Premier couplet, reprit le chanteur en voyant les convives s'arrêter:
Mon père était un savetier Fort estimé dans son métier, Et ma mère était blanchisseuse, Moi, déjà, j'étais ravaudeuse Cagnant jusqu'à dis sols par jour; Mais qu'est l'or sans un peu d'amour?
Le refrain fut repris et vociféré en choeur.
— Faut-il prévenir Eoquefort? reprit l'interlocuteur de Thomas: le signal peut être donné de la fenêtre de gauche.
— Pas encore ! reprit Thomas ; tous ces hommes ne sont pas suffisamment ivres.
— Si tu attends qu'ils le soient complètement, tu pourras attendre longtemps.
— Bah ! laisse leur boire le Champagne.
— Oh ! oh ! fit l'autre avec un sourire d'intelligence; c'est bon alors.
— Troisième couplet! cria le chanteur.
Sur le même carré que nous Logeait un jeune homme fort doux Soit que j'entre ou que je sorte Toujours il était sur la porte.
A chaque heure il suivait mes pas; Mais mes parents ne l'aimaient pas.
— Mais avant tout, continua Thomas tandis que le chant reprenait, il faut que Cassebras quitte le cabaret. Cet homme est d'une force réellement etfravante; c'est à ce point que si je n'avais pour moi l'adresse, je n'oserais lutter avec lui. Quelque ivre qu'on parvienne à le rendre, s'il voit Rosette crier, il retrouvera sa vigueur, et alors il peut réellement être dangereux.
— Mais s'il s'en prenait à Spartacus alors, dit l'interlocuteur de Thomas.
— Il est trop niais pour cela ; j'ai tout tenté : il verrait Spartacus dans la Seine, que, par amour pour Rosette, il lui repêcherait son mari. Tu ne saurais comprendre ces natures-là, toi !
— Ma foi ! non, répondit l'autre.
— Donc avant d'agir, il faut que Cassebras s'éloigne.
— Sous quel prétexte et comment le forcer à s'éloigner ? . . . Il faudrait un moyen adroit qui . . .
— Quatrième couplet ! poursuivit le chanteur :
Un jour j'étais innocemment Dans la chambre de mon amant; Mon père vient, frappe à la porte Grands dieux ! que le diable l'emporte Hélas ! ne pourrons-nous jamais De nos amours jaser en paix.
Thomas s'était levé.
" Excite les coquetteries de Rosette envers son mari, dit-il au voisin de la mariée : je fais mon affaire du reste. Tu donneras le signal et tu iras à la fenêtre quand j'inviterai Rosette à danser.
— Ah ! ce n'est pas pour tout de suite alors ?
— Xon, l'heure n'est pas venue: mais Roquefort n'attendra pas longtemps. . . Tu m'as compris? excite les agaceries de Rosette.
Puis Thomas continua sa ronde, chantant avec les autres ce cinquième couplet:
Mon père, comme un furieux, Prend mon ami par les cheveux :
Mon ami, quoique doux et tendre, Contraint enfin de se défendre, D'un coup de poing sur le museau, Jeta papa sur le carreau
Thomas avait repris sa place entre Gervais et Cassebras. Gervais, mis en gaieté par le Champagne, chantait à tue-tête, et il avait une voix de fausset des plus désagréables. Cassebras avait essayé de chanter, mais le son avait expiré sur ses lèvres; sa tête était retombée sur sa poitrine et de ses deux mains il tordait sa serviette sans se rendre compte de ce qu'il faisait.
Thomas examina attentivement cette physionomie sombre et lugubre, puis il adressa un clignement d'yeux significatif à la jolie poissarde, la voisine de gauche de Cassebras, laquelle, tout en chantant, ne perdait pas de vue le citoyen Thomas. Au clignement d'yeux qui l'interrogeait, elle répondit, sans cesser de chanter, par un petit signe négatif.
Thomas j)osa le doigt sur l'épaule de Cassebras :
— Je parie que tu regrettes d'avoir refusé la proposition qui t'a été faite ? lui dit-il à voix basse.
Cassebras tressaillit et redressa la tête comme un homme qu'on réveille.
— Quoi? fit-il d'un ton presque menaçant.
— Si l'homme qui t'a proposé quinze cents livres en or revenait en cet instant te refaire cette proposition et que tu puisses rompre le mariage de Rosette, que ferais-tu?
— Ce que j'aurais dû faire, répondit nettement le fort, je casserais les reins au brigand.
— Oh ! tu es un brave garçon, mais ... tu n'aimes pas Rosette.
Cassebras se retourna brusquement.
— Je n'aime pas Rosette? dit -il d'une voix rauque.
— Non, si tu l'aimais tu n'hésiterais pas.
— Une canaillerie !
— Bas ! Rosette te consolerait.
— Je la connais, elle me mépriserait !
— En attendant la voici la femme de Spartacus, et tu n'y peux rien ! . . . Us vont danser ensemble, tout à l'heure ... ils vont se dire des paroles d'amour et demain ils se promèneront bras dessus bras dessous. . .
— Tais-toi ! . . . tais-toi ! dit Cassebras en tenail-
liini tellement su serviette tordue qu'il la déchira i'ii deux.
I ras i ii leur faire ta \ isite du lendemain de noces? repril Thomas d'une voix milieu
Tais-toi ! dit < !a ebra qui pâliasail à vue d'oeil el donl le yeux s'injeetaienl de Bai
Bois donc pour l 'étourdir au muni- ! lui du Thomas.
( lui, ballnil la le C0l<
Eli saisissant une bouteille, il approcha Le gou-
lol de ses lè\ res el la \ nia d'un t rail.
— Dis donc! reprit Thomas en se penchanl rera ['oreille de Cassebras, si lu assommais Spartacus ■>
cette heure. Rosette serai! veuve sans avoir été i pop mariée. . .
Cassebras avait saisi son couvert, et machinalement, sans se rendre compte de ce qu'il faisait, il tordait ensemble cuiller et fourchette, les réunissant dans une natte.
— Si je tuais Spartacus, dit-il. Rosette ne voudrait plus me voir. D'ailleurs, pourquoi tuerais-je Spartacus qui a été mon ami et qui ne m'a jamais l'ait de mal?. . . Je ne suis pas ne bête féroce. . .
■ — Alors, puisque tu ne peux rien, que tu ne \eu\ rien, bois donc pour t'étourdir et pour oublier ! . . . Bois encore ! . . . bois toujours ! . . .
— Non, dit résolument Cassebras, je ne boirai plus !
— Pourquoi ?
— Parce que si je buvais encore, je ne serais plus maître de moi, et si je n'étais plus maître de moi . . .
— Que ferais-tu?
— Un mauvais coup, peut-être !
■ — Sixième couplet! glapit le chanteur:
Aux cris du vieillard moribond Ma mère, avec un gros bâton, Arrive comme la tempête, Frappe mon amant à la tête.
Ali ! pour moi quel funeste sort !
Mon amant tombe roide mort.
Pendant la reprise en choeur du refrain. Thomas se pencha en arrière sur sa chaise et adressa à la jolie poissarde un signe que celle-ci parut comprendre, car appuyant sa main sur l'épaule de Cassebras :
— C'est gentil tout de même une noce, dit-elle; regarde donc comme Eosette est jolie en mariée.
Cassebras poussa un grognement sourd.
— Hein ! qu'elle a l'air d'être contente ! reprit la poissarde. Oh! c'est qu'elle aime joliment Spar-
il'". H para!! ; l u doi
( ebra ne répondit pas, il a teau, toujours machinalement, el il en i le manche avec une énerj tne.
' Mi ! vois donc connu mari, reprit la poissarde; c'est amusanl à contempier les amoureux !
L\ Il