LE BAL
— Dieu >\n ciel ! que cV-t amusanl . disait Gorain en vidant bou \f\-v'.
— Je les ai toujours ainiéc-. moi! répondit Servais <pie la digestion rendait expansif. Ainsi, tiens, Gorain! quand j'étais aux Antilles, qu'est-ce que tu crois que je regrettais le plus?
— Oh! je ne sais pas, moi! répondit. Gorain en homme incapable de regretter quelqu'un ou quelque chose.
— Eh bien! ce n'était ni ma boutique, ni mes anus, ni ma femme.
— Je comprends cela, balbutia Gorain.
— Ah! si j'ai quelquefois regretté ma femme, reprit Gervais comme mû par une réflexion subite.
— Et moi aussi, dit Gorain. Je me suis pris, tel que tu me vois, à regretter mon épouse quand j'ai eu l'idée de prendre une bonne ... on a beau dire : la liberté, la liberté ! j'aime encore mieux une femme, c'est économique. . . "Une femme ça peut gagner de l'argent et une bonne ça ne fait qu'eu dépenser.
— C'a, c'est vrai ! moi je regrettais ma femme quand il me manquait des boutons à mes cher Jamais mon épouse ne m'en a laissé manquer. . . Elle comprend son devoir et là-bas aux Antilles...
Se tournant vers la droite, Thomas avait passéson bras derrière Gorain et Gervais. qui continuaient à échanger des confidences que le Champagne rendait de plus en plus sincères, et sa main avait touché légèrement l'épaule de la volumineuse marchande de marée. La mère Garbôvdllot se pencha en arrière et regarda Thomas: celui-ci lui désigna le marié.
— Eh! Spartacus, dit aussitôt la grosse marchande en frappant sur l'épaule de son voisin, regarde-moi un peu ta petite femme, et dis-moi donc pourquoi que tu a'as pas envie d'aller l'embrasser?
— Dernier couplet, reprit le chanteur.
Pour ce fatal coup de bâton.
On conduit ma mère en prison:
On la pend, et le commissaire M'envoie à la Salpêtrière. . .
Qu'un moment de vivacité Peut causer de contrariété!
— Avec tout cela, poursuivait Gorain, tu ne m'as pas fini ton histoire.
— Quelle histoire? demanda Gervais.
—Celle de ton voyage chez les sauvages.
— Comment, je ne t'ai pas fini . . .
■ — Mais non !
— Ah ! voilà qui m'étonne, moi qui l'ai si souvent commencée . . .
— Eh bien ! tu ne me l'as pas finie.
— Attends ! je vais me rappeler !
— J'écoute !
— Eh bien ! figure-toi qu'un soir j'étais dans mon arrière-boutique avec ma . . .
— Je connais ! je connais ! interrompit Gorain, c'est la suite !
■ — La suite? c'est ma femme, en train d'exam. ..
— Mais non ! Je dis la suite de l'histoire ... Tu en étais à Chambray. . .
— Chambray ?
—Oui.
— Où prends-tu cela, Chambray?
— Tu m'as dit que c'était entre Evreux et Louviers à trois ou quatre cents lieues. . .
— Ah oui ! Le nombre des lieues ne fait rien. . . J'avais dormi dix-sept heures.
— C'est cela ! Après?
— Dis donc, Cassebras, continuait la poissarde en contraignant son voisin à l'écouter, tu sais que cette nuit, après le bal, nous irons reconduire la mariée. On gardera les musiciens pour lui donner une aubade; c'est convenu.
Cassebras lardait la table avec la pointe de son couteau.
■ — J'étais donc entre Louviers et Evreux, reprit Gervais. et il y avait quarante heures que j'avais quitté mon épouse . . .
— Pour aller à Saint-Cloud, interrompit Gorain.
—Oui.
— Après, compère?
— Je me dis alors. . . Tu comprends? quand on est tout seul on est obligé de se parler à soi-même.
— Oui . . . je comprends.
— Je me dis alors: mais il faudrait ou revenir à Paris ou finir par rattraper M. Vincent.
— C'est juste.
— Là-dessus, je veux partir : je voulais aller à Paris et attendre le coche. . . Mais on me dit que si j'attends je ne trouverai pas de place.
— Pourquoi ?
— Parce que le coche de Eouen .est toujours plein, il paraît. On me conseille d'aller à Pontde-1' Arche. J'y vais. J'attends... le coche vient, pas de place, plein comme un oeuf ! . . .
— Ah ! c'était du malheur.
— J'attends encore vingt-quatre heures, ça faisait soixante-dix!
— Soixante-dix heures pour aller de Paris à St- Cloud ! C'était long !
— Oui, mais j'avais fait un détour. . .
—Enfin?
— Le coche revient ; pas de place encore ! Je me édeide à aller à Kouen!
—Fichtre !
— C'est égal, Rosette n'a jamais été si jolie qu'aujourd'hui,' continuait la belle poissarde en forçant Cassebras à concentrer son attention sur la mariée; regarde-moi ces couleurs si fraîches. Ah ! et puis il faut le dire, rien ne rend plus jolie que la joie, et on voit que Eosette est joyeuse. Dame, elle doit être contente, elle aime tant Spartacus !
Cassebras avait la main gâche enfoncée sous son gilet et il se labourait la poitrine. La sueur inondait son front. Par moment ses yeux devenaient hagards et une expression de sauvagerie effrayante se peignait sur sa physionomie.
— Que tu dois être content, toi, leur ami, ajouta la poissarde. Oh! mais vois donc comme Eosette regarde Spartaeus; lui fait-elle assez les yeux en coulisse, hein?
— A sa place le marié ! cria-t-on en ce moment.
— Je veux embrasser ma femme ! dit Spartacus qui s'était levé.
— Si tu l'embrasses tu payeras l'amende !
— Ca m'est égal !
— A sa place le marié ! hurla-t-on.
— Eh ! cria le voisin de droite de Eosette, maintenant sa place est auprès de sa femme; je lui cède la mienne !
Et, se levant vivement, il écarta sa chaise. Spartacus, retenu par les uns, poussé par les ajutres, luttait en riant avec la foule qui le séparait de Eosette.
— Il l'embrassera ! chantaient les uns.
— Il ne l'embrassera pas! répondaient les autres.
— Je crois qu'il l'embrassera, moi, dit Thomas en se penchant vers Cassebras.
( îelui (i ;i\,ni le \ i âge In ide ; Bea yeui dam boyaicnl ; un couteau 6tail prc que lové.
\ q donc aider ton ami, ( lb! lui cria 1 1
nie.
Le fuit bc leva ; .-a chaii e retomba bruyamment m arrière. Kn i >■ mom • i Spartacue parvenait ù se frayer un passage, e< il venait d'aï teindre h 1 haise laissée libre à côté de la mariée.
•• 1 1 L'embra erâ !
1 1 ue l'embrassera pa
Je l'embrasserai ! cria le marié d'une vois éclatante el avec un gros rire
Ouvrant les liras, il saisit sa. jeune feminej La pressa tendrement contre lui H déposa un baiser sonor.' sur chacun de ses joues.
"A l'amende! cria-t-on; il faut qu'il paye l'amende !
Eh bien! nous le payerons à nous deux, dit Rosette en riant et en rougissant.
Et à son tour elle effleura de ses Lèvres Les joues brunies de sou époux. Thomas B'était retourné rors Cassebras. Celui-ci, Immobile, Le dos appuyé à la muraille, sou couteau à la main, paraissait e' re changé en statue.
L'expression de sa physionomie n'avait plus rien d'humain. Le bruit des applaudissements, (pii avaient suivi la réponse de Rosette, ne parut pas Le tirer de sa stupeur; mais quand *il vit la jeuue femme se hausser sur ses pointes pour amener sa hoiulie à la hauteur des joues de Spartacus, un. cri de bête fauve déchira sa gorge et il bondit en avant. L'oeil de Thomas lança un éclair de triomphe.
Cassebras s'était arrêté. Prenant son couteau Ses ileux mains, il le brisa avec un geste de fureur fl'une énergie sauvage; puis, tournant sur luimême, il s'élança vers la porte donnant sur l'escalier, et il disparut en franchissant cet escalier d'un seul bond.
Thomas courut à la fenêtre, l'ouvrit et se pencha en dehors pour explorer la rue. Il aperçut une ombre surgir brusquement, puis cette ombre s'élança en courant dans la direction du Palais-Royal et disparut rapidement dans les ténèbres.
" Un moment, murmura Thomas, j'ai cru qu'il allait être à nous; il s'en est fallu de bien peu. Allons ! il ne me gênera pas au moins, s'il ne me sert pas encore."
Puis se tournant vers les convives:
" Il faut danser, maintenant, s'écria-t-il.
— Dansons ! dansons ! " répétèrent les femmes.
Et s'adressant aux garçons :
" Enlevez la table, continua Thomas, mais lais-
sez Le Champagne, et rapportez-en même, toujours de celui que j'ai choi
l ne heure a prêt Le bal était 1 gaieté et de Bon entrain. Les mu sur une table placée dam os angl< . m. m en vain, de coui rir le bruit tait pai seura. Quelques bouteille* placée à l' ni- pii
Thomas avait renouvelé la provision de eham- . . et La gaieté augmentait dans des pri
i ione q uaaent pu devenir inquiet »ur 1 ■
propriétaire de L'immeuble. S'approchant de li mère Garbouillot, qui, par son obésité, était
née à l'aire espalier, Thoina- lui déï
( lervais, Lesquels dansaient avec une vei fait en dehors de Leurs habitudes.
"Tu te charges d'eux, toi, Lui dit-il.
— Oui, répondit La marchande.
— Tu sais qu'ils ont été interr . Fouché?
— Oui ; qu'ont-ils dit ?
— Ce qu'ils pouvaient dire, des sottie
— Ils n'ont pa- dit qu'ils avaient dormi au bouper ?
— Comment eusses-tu voulu qu'ils Le dissent, ils ne le croient pas eux-mêmes?
— Alors l'alibi est prouvé ?
— Parbleu! c'est bien ce qui damne Fouché. Au reste, il m'a fait venir aujourd'hui!
—Toi?
— Moi, le citoyen Thomas.
—Et tu as dit?...
— Que quoique ayant passé une partie de la nuit dans la maison de Gorain, je n'avais pas entendu le moindre bruit provenant de la maison voisine.
— Alors tout va bien?
— Parbleu !
■ — -Et il y a conseil?
" — Tu le sauras demain. En attendant, l'heure approche. Veille sur ces deux imbéciles, qu'ils continuent encore à nous servir.
— Sois tranquille ! répondit la marchande. J'en réponds !"
Thomas s'approcha de la fenêtre de gauche. L'ouvrant comme pour respirer un peu l'air frais de la nuit, il s'appuya sur la barre. Onze heures venaient de sonner, et ce point de la capitale était absolument désert et silencieux. On n'était plus aux heures bruyantes de la journée dans ce quartier commerçant par excellence, et on n'en était pas encore à celles tout aussi bruyantes de la nuit où les marîchers commencent à arriver aux halles.
Thomas, se pencha en dehors, sifflotait un air de chasse en paraissant examiner la rue à droite
et à gauche. Le même air, chantonné à mi-voix. lui répondit dans la direction de la halle aux hlés.
Thomas se retourna, sans quitter la fenêtre, et lança un regard rapide dans l'intérieur du salon. La joie tenait du délire: tous les esprits paraissaient sous l'entraînement du plaisir, une ivresse générale semblait s'être emparée de presque tous ces danseuses qui poussaient des clameurs frénétiques.
Thomas saisit alors un verre d'une main, une bouteille de Champagne de l'autre et, emplissant le verre qu'il rida d'un trait:
" Vive la mariée ! " lui répondit-on.
Et. brandissant verre et bouteille, vides tous deux, il les lança par la fenêtre. On les entendit se briser sur le pavé. . .
Presque au même instant, une musique aigre, '•riarde, discordante,. retentit au loin, se rapprochant. C'était un orgue de barbarie exécutant un air connu.
Tout à coup l'orgue cessa de se faire entendre et une voix humaine tout aussi discordante que l'instrument se mit à crier:
"La lanterne magique ! Qui est-ce qui veut voir la lanterne magique? Prenez vos billets! On y voit la Création du monde... et puis le passage de la mer Rouge par les citayens hébreux, tel que vient de l'opérer l'armée française ... On y voit la bataille d'Arcole et le temple de Sémiramis . . .
Et l'orgue reprenait son refrain.
" Oh ! dit la jolie poissarde, comme ça doit être amusant, la lanterne magique. N'est-ce pas la mariée ?
— Je ne l'ai jamais vue, moi ! " dit Eosette.