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LE FORT DE LA HALLE

En quittant la salle du cabaret du Vainqueur de Lodi, Cassebras s'était rué comme un fou. Dans l'escalier il avait rencontré un garçon qu'il avait renversé dan» sa course furieuse; passant comme un trait par-dessus le malheureux jeune homme qui criait à pleins poumons, Cassebras avait traversé la salle du rez-de-chaussée, bousculant bancs et tables sans paraître remarquer les buveurs et les buveuses, et, atteignant la porte, il s'était précipité dans la rue sans tourner la tête, sans avoir conscience de ce qu'il faisait, exactement comme une bête fauve frappée subitement d'un accès de rage.

Tournant brusquement à gauche, il suivit la rue

des Deux-Ecus en fournissant une course furieuse jusqu'à la rue de Grenelle, dont les maisons du côté droit lui barrèrent brusquement le passage. Cassebras B'arrêt'a, non pas obéissant à un sentiment de La pensée, mais à un besoin de la machine humaine: il ne pouvait plus respirer, l'haleine lui manquait . . .

Il demeura un moment immobile, soufflant comme un sanglier qui vient de fournir une longue traite devant une meute, et qui, après l'avoir dépistée, essaye de prendre haleine.

Quiconque eût pu alors contempler le visage du fort de la halle, eût fui épouvanté. Sa chevelure était hérissée, son front était baigné de sueur, et les veines de ses tempes étaient tendues comme des cordes; ces veines, noirâtres, se détachaient en saillie sur la peau luisante et violacée. Les yeux étaient démesurément ouverts, fixes, hagards, hébétés. Les narines, violemment dilatées, donnaient une expression féline à la physionomie. La bouche était contractée par un rictus horrible. Les joues étaient empourprées, les veines du cou tendues comme celles des tempes. La respiration sifflante s'échappait bruyamment de la gorge sèche: on eût dit des rugissements.

Le colosse était à demi replié sur lui-même, comme s'il eût voulu s'élancer. En brisant le couteau, Cassebras s'était fait une profonde coupure aux doigts sans s'en apercevoir: le sang coulait avec une certaine abondance, et, en portant la main à son visage, il l'avait empreint de traînées sanglantes. Cassebras avait l'aspect effrayant d'un fou furieux qui vient de rompre ses liens. Il était tard, heureusement (il était près de neuf heures, et, à cette époque, Paris, qui était loin de posséder le féerique éclairage qu'il doit aux progrès de la civilisation et du luxe, Paris était sombre et désert durant la soirée et peu de promeneurs sillonnaient son pavé fangeux après l'heure du souper, car on soupait encore), la rue était donc déserte, et personne ne passa qui pût remarquer l'étrange état dans lequel était le fort de la halle.

Tout à coup, et sans qu'il eût paru avoir davantage conscience de ce qu'il faisait, Cassebras reprit son élan et sa course. Descendant la rue de Grenelle comme une flèche lancée par un bras puissant, il atteignit la rue Saint-Honoré, qu'il suivit, sous l'empire d'une course désordonnée, dans son long parcours jusqu'au faubourg. Il s'arrêta au coin de la rue des Champs-Elysées. Cette fois encore c'était la nature et non sa volonté qui mettait un terme à cette course furieuse.

Cassebras, haletant, épuisé, les mains frémissantes, se laissa aller sur une borne qui se trouvait

placée à l'angle du faubourg el de la rue. Le doi appuyé contre la muraille de la mai on. l 'art -bout;iiit avec i oa pied iir le pavé fangeu ■ ■ tomber rudement a tête m ta poil rine, et, levanl

les brai . il empr oa on deux

Énormes mains réunie .

J'ins d'une demi heure B'é< oula win que le fort de la halle changeai de position. La tête toujours

cachée, il de urail immobile. I •<• tempe à au! re,

quelques secousses oerveueeÊ ébranlaienl e épau

Lob, el on entendail coi un en! Bourd

l'échapper de si poil rine.

Duranl cette demi-heure, personne ne passa dans cette partie du faubourg (forl peu habité alors, il es! vrai), personne ne pu! donc remarquer cet homme à la structure colossale, à l'organisation puissante, ce! homme doué d'une force physique -i extraordinaire el qui, vaincu par la douleur, par l'amour, par la jalousie était là, brisé, épuisé, sans énergie, comme un curant malade.

l'n Boupir rauque retentit dans le Bilence de la nuit... 1rs mains de Cassebras s'écartèrent ses bras retombèrenl le long de son corps, et il releva Lentement la tête. Un réverbère suspendu à l'angle de la rue de la Madeleine (qui venait d'être percée) projetait son jet de lumière jusque sur le fort de la halle, et quand le visage reçut le rayon rougeâtre, il apparut tout inondé de larmes... Oui ! Cassebras, le fort de la halle, l'hercule du carreau, Cassebras avait pleuré et il pleurait encore, et de rauques sanglots déchiraient sa poitrine.

Il devait bien souffrir cet homme qui, deux ans plus tôt, à la suite d'un accident qui lui avait broyé la jambe gauche, avait supporté opération sur opération en fumant sa pipe, en causant avec ses amis, sans pousser un cri, sans verser une larme. Et celui qui l'eût vu en 95, lors de l'incendie de la rue de la Tonnellerie, quand, pour sauver un enfant, le fort avait eu les chairs du bras brûlées jusqu'à l'épaule, celui-là qui se fût rappelée l'athlète ne voulant pas abandonner son travail pour une pareille bêtise, pour une petite brûlure, et continuant à porter ses fardeaux à l'aide de sa seule main valide, celui-là, en le voyant pleurer comme une femme, la nuit, dans la rue, eût certes dit : "Ce n'est pas Cassebras."

Et cependant, c'était bien Cassebras; c'est que c'était aussi l'image de la force physique vaincue par la douleur morale, la vieille fable d'Hercule et de l'Amour qui se retrouve dans les légendes de tous les peuples, parce qu'elle a toujours été et qu'elle sera toujours éternellement vraie.

Cassebras était plus calme : son regard était

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