‹ Le roi du bagneChapitre 183 sur 243 · LE REVE DE PIERRE · texte numérisé non relu

LE REVE DE PIERRE

Cassebras se redressa brusquement :

"C'est dit ! fit-il d'une voix ferme et assurée, je vais mourir. Comme ça je n'aurai plus la lâche pensée de tuer une femme qui ne m'a fait que du bien et un homme qui a été mon ami !"

Puis après un nouveau silence :

"On me repêchera dans les filets de Saint-Cloud, murmura-t-il. et les camarades iront à mon enter-

n 1 1 1 • ■ 1 1 1 i'l , l'on tlirti : Uc ji.ni\ rc < 'a ebra ' c'était un bon Mi' "M toul do mon

Ki relevant doucement la tète, le forl de la halle i n lu le » m ■ I : |».i une et oile ne brillait , di n uage ii"i i - 'amoncelaient menaça m ■ . et au mentaient par leur opacité La profondeur dei bé« nèbrea de la mut.

< .1 ebra i tait Immobile ; le menton dan main-, son corps était là sur le ] i. près de l'abîme: sa pensée voltigeait fugitive. An moment de dire un éternel adieu à cette terre qu'il allait abandonner pour un humide et froid linceul, il jetait un coup d'oeil en arrière; au moment où il allait interrompre si brusquement le livre de la vif. il feuilletait les premières pages de Bon existence. Involontairement il obéissait à cet irrésistible désir qu'éprouve L'homme, dans Les circonstances suprêmes, <lc peser ses actions passées pour se demander si toutes ont été justes.

Là, comme un panorama qui se déroule, il revoyait ses années d'enfance, alors ((ne. fils unique d'un ancien palefrenier du dm- de Moùchy, il courait dans Les écuries de l'hôtel, doué déjà de cette constitution puissante, de cette force physique extraordinaire qui le mettaient au-deâsus de ceux de Bon âge. Il revoyait son père, François Raymond, auquel il servait d'aide: sa mère qui travaillait dans sa chambrette, dans les combles de l'hôtel, qui le corrigeait quand il avait fait quelques sottises et qui l'embrassait ensuite quand il pleurait trop fort.

Tout à coup dans le rêve qu'il faisait tout éveillé, il vit un homme ensanglanté, couché sur un lit de douleurs, la face contractée, râlant dans les convulsions suprêmes de l'agonie. Cet homme, c'était son père qui mourait des suites d'une blessure reçue en pansant un cheval vicieux.

Cassebras était un tout jeune enfant alors, n'ayant pas reçu encore le surnom que devait lui mériter plus tard sa force merveilleuse, il se nommait Pierre. 11 avait à peine six ans, et cependant cette scène se retraçait sous ses yeux comme si elle venait de .-"accomplir. Il voyait sa mère agenouillée et pleurant, le prêtre bénissant le mourant, et le vieux duc de Mouchv venant serrer la main à son pauvre serviteur et lui promettant d'avoir soin de sa veuve et de son enfant.

Le gentilhomme avait tenu parole. Il avait recueilli la malheureuse femme et pris l'enfant à Bon service. C'était en 1780 cela. Tout alla bien jusqu'à l'époque de l'émigration. Le duc partit en 91 : Pierre avait seize ans accomplis. Grand, bien fait et vigoureux, c'était un palefrenier excellent, mais personne n'avait plus de chevaux de

loin.

Privée de la pension que lui rand

iM'ur. la pain re veuve s'était \ ue en la

misère. Bile l'était :

elle avait été trouver une marcha»

halle-, .pu L'avait pri ille.

Pierre aussi voulait travailler; il se fit port pour ne «igner de sa mère, i aï la pan i

femme, était déjà malade. Les tourmente politiques eussent dû, certes, respecter ■ ■ es infimes, mais il n'en fut pas ainsi. Chacun a ennemis; La veuve avait Lee Biens, on mau jet entre autre-, que François Raymond avait jadis refusé de faire entrer au service du due.

Devenu l'un des pourvoyeur- du tribunal r< ' lutionnaire, cet homme dénonça deux fois la re

comme ayant <\'^ tendances aristocratique qualité d'ancienne pensionnaire d'un gentilhomme. On voulut arrêter la malheureuse femme.

Ici il s'était produit un fait curieux dan- l'existence de Pierre et qui lui avait valu son surnom. Pierre était fort, mais il n'avait jamais jusqu'alors soupçonné La puissance véritable de cette force

si extraordinaire. Aucun de ceux qui Le coin. saient n'avait, non plus, été à même de constater cette vigueur des muscles. On disait «pie Pierre était robuste, qu'il portait de lourds fardeaux; mais il y en avait bien d'autres aux halles qui avaient cette réputation.

Quand on vint arrêter la veuve, c'était un jour de marché. Pierre était près de la boutique de mère. Les sans-culottes, il faut le reconnaître, étaient recrutés dans cette- écume de la nation vouée au mépris par toutes les classes et surtout par la classe laborieuse. Aux halles on était franchement républicain; mais si on acclamait la liberté, on huait la guillotine : aussi détestait-on les aides volontaires du bourreau. La venue des sans-culottes chargés d'arrêter la veuve avait produit un mouvement d'indignation; mais telle était cependant la terreur qu'inspirait ce régime qu'on n'a pu trouver pour le peindre d'autre nom que celui du sentiment qu'il inspirait; telle était cette terreur que jamais les monstres ne trouvaient d'opposition sérieuse dans l'accomplissement de leur hideuse tâche. On se détournait, on murmurait, et c'était tout. Les sans-culottes emmenaient leurs victimes !

Cependant, aux premiers mots qui avaient été prononcés, Pierre avait bondi près de sa mère. In cercle de curieux s'était formé. Les sans-culottes procédaient brutalement à l'arrestation, quand

Pierre se plaça entre sa mère et les satellites de Fi mquier-Thinville :

"Ma mère n'est pas une aristocrate! avait-il dit. Laissez-la !

— Va-t'en, ou je t'incarcère avec elle ! répondit le chef des sans-culottes.

— Arrêtez-moi à sa place, j'y consens !

— Eh bien ! prenez-les tous les deux !" dit le .-ans-culotte enchanté' de sa bonne fortune.

Ses compagnons s'avancèrent; la veuve criait et suppliait : la pauvre femme déjà malade ne pouvait supporter une émotion si forte, car l'arrestation alors c'était la mort, chacun le savait. Elle tomba évanouie. Les sans-culottes, sans pitié, la brutalisèrent.

Alors un rugissement furieux retentit et trois hommes roulèrent sur le pavé, tandis que les autres reculaient épouvantés. Pierre était debout, devant sa mère, la protégeant et faisant le moulinet, à bras tendu, avec un énorme banc de bois qu'il venait de saisir par l'un des pieds.

Les sans-culottes n'osaient avancer: la foule applaudissait. Pierre se rua sur ses ennemis et les mit en fuite. Puis il emporta sa mère qui ne pouvait plus marcher. La pauvre femme garda le lit, Pierre s'installa près d'elle et la soigna. Or, à cette époque de disette, on sait ce que valaient le pain, le' sucre, les aliments délicats convenant aux malades. Non seulement l'argent manquait, mais le travail lui-même manquait, et la misère était à son comble.

Pierre voyait la situation sous son véritable jour, et cependant il la cachait à sa mère pour ne pas l'inquiéter.

Bientôt les petites économies s'épuisèrent, il faillit emprunter aux amis; mais la misère était générale, ces ressources-là firent vite défaut. Pierre ne pouvait travailler, car la malade ne savait pas se passer de lui, et rendue exigeante par les souffrances, elle ne voulait pas que son fils le laissât seule quelques instants.

Pierre se soumettait aux caprices de sa pauvre mère : il demeurait au logis, remplissant les fonctions de garde-malade attentive.

Pierre vendit d'abord quelques meubles sans que la malade s'en aperçût ; mais le produit de ces ventes était si minime qu'il ne put suffire bien longtemps.

Le médecin venait d'ordonner un nouveau traitement qui, assurait-il, rendrait la santé à la pauvre femme. Ce traitement exigeait toute une série de médicaments qu'il fallait bien se procurer. Pierre ne pouvait plus emprunter aux amis. II. vendit tous ses vêtements un à un pour subvenir

aux premiers frais. Un matin, il n'avait pas un liard, ni sa voisine non plus.

Sur le même carré que lui il y avait un garçon à peu près de son âge, à qui il disait bonjour dt: bonsoir en le rencontrant. Celui-là se nommait Spartacus, et, comme Pierre, il était porteur va carreau des halles.

Spartacus et Pierre se connaissaient pour s'être croisés dans l'escalier. Ils avaient échangé de ces paroles sans importance qui font qu'entre gens de même classe on se parle sans savoir souvent le nom de son interlocuteur.

Spartacus était un bon et joyeux garçon trèg gai, très confiant, ne refusant, suivant l'expression d'un de ses amis, ni un bon dîner ni un coup de poing. Spartacus était seul, sans parents, sans famille. Il avait la réputation d'un excellent travailleur, et effectivement c'était un travailleur infatigable.

Spartacus, comme voisin, avait appris la maladie de la mère de Pierre, et souvent il avait dfc«-> mandé de ses nouvelles, mais il ne connaissait en aucune manière la situation précaire des pauvres gens.

Ce matin-là, où Pierre rencontra Spartacus, il était pâle.

— Ta bonne femme de mère, dit Spartacus, comment qu'elle va?

— Mieux, répondit Pierre, mais elle a faim.

— Et tu vas acheter du pain?

— Je vas tâcher d'en avoir à crédit.

— Comment ?

— Plus un sou ! j'ai tout vendu ! Tu vois, je n'ai que ma culotte et ma chemise !

C'était vrai. Spartacus regarda Pierre : il voulut parler, mais il ne put pas. C'était une bonne nature que celle de Spartaeus, un véritable homme du peuple dans la belle, grande et généreuse acception du mot, un homme bon, simple, naïf, se contentant de peu et vivant honnêtement de son travail, pas aimé des vauriens, pour lesquels il affectait le plus profond mépris.

En écoutant Pierre, Spartacus avait vu tout à coup cette pauvre malade manquant de pain pour réparer ses forces épuisées, et son fils demi-nu et ayant tout vendu pour soigner sa mère. L'émotion lui coupait la parole. Enfin il fit un effort :

— Attends! dit-il à Pierre.

Et tournant brusquement sur lui-même, il rouvrit sa porte, entra dans sa chambre et en ressortit presque aussitôt tenant un pot de grés dans les mains :

— Tiens ! dit-il en le renversant. Il y a là deux

li\ po . toute aie économie , \ a acheter du fricot à ta mère !

El pour empêcher Pierre, i apéfail . de le remercier, il je auva. Pierre acheta du pain, ioi- .1 mère ol . le oir venu, il te mit en lenl inelle auprès de la porte enl re baillée, pour .il tendre voisin, 1 1 attendit longtemp ,

Spartacus, toul honteui de Ba bonne action, n'oii;i- rentrer, dans la crainte de subir les remerciements de Pierre. Il attendit La nuit, espérant ipper ainsi à la scène «pii le menaçait . Quand il rentra, il monta L'eBcalier .1 pas de loup, suivant la muraille pour ue pas faire de faux pas dans l'obscurité profonde et retenant Bon haleine.

Eu approchant du carré le silence le rassura, mais comme il cherchait du doigt Ba Berrure, une porte s'ouvrit brusquement, et Pierre courut à Spartacus, < j u i demeura coi corn un homme surpris en flagrant délit de mauvaise act Ion.

M:i mère dort . 'lit Pierre. Elle a dîné comme une ci-devanl reine. Donne ta main, Spartacus, que je te dise merci.

— C'est bon! c'est bon! je vas me coucher! répondit Spartacus avec une mauvaise humeur affectée.

— Je Buis ton ami, reprit Pierre.

— Laisse-moi donc aller me coucher!...

— C'est entre nous à la vie, à la mort . . .

—C'est dit...

-Et je...

Pierre ne put en dire davantage. Spartacus avait ouvert sa porte et s'était glissé dans sa chambre pour échapper aux remerciements du jeune homme. La porte en se referment sur le nez de Pierre lui avait coupé la parole.

Le lendemain. Spartacus était parti avant l'aurore, et Pierre le guetta en vain quatre jours durant, mais Spartacus ne rentra pas. Le cinquième jour, et comme la veuve allant de mieux en mieux, Pierre s'apprêtait à sortir pour aller travailler, il entendit un grand bruit au rez-de-chaussée de la maison. Il écouta, il regarda, il vit une troupe de sans-culottes qui montaient. . .

Pierre, surpris et inquiet, ferma la porte de la chambre de sa mère à double tour, sans avertir la malade, et il mit la clef dans sa poche, puis il attendit. . . Les sans-culottes montaient toujours,et l'on entendait au dehors, dans la rue, un grand brouhaha comme celui causé par la foule qui s'amasse. . .

Quand les sans-culottes gravirent le dernier

étage de l'escalier, Pierre reconnut parmi eux le

chef de la troupe qu'il avait si vertement repous-

quelques jours plus tôt. Comprenant Finten-

t ion I '

en tète de l'< ment l'aocèi du 1 •

Q lemanda

I elle dont tu parle c'eat ma nu

Elle .1 -■ ■:•• an irigand . . .

Le dur de Mouchj

- I [ein ! entend triomphant.

\u t ribunal ! au tribunal ! hurli * culottes.

Minute ! dit Pierre. Ma n a besoin de moi. A cette heure .i" ne prendre.

— Arrêtez-le! cria Le chef en bran pique.

En ce moment la malade fit entendre des cris aigus:

— Pierre! Pierre! cria-t-elle en chercha ébranler la porte. Laisse-moi arrêter! il- t" guillotineront !

— N'aie pas peur, mère! dit le jeune homme en se précipitant.

Les sans-culottes se ruaient sur lui. Heureusement l'escalier était étroit et trois hommes pouvaient seuls passer de front. Pierre reçut le choc des trois premiers. Etendant les bras, il ramassa toutes ces mains qui voulaient le saisir, les étreignit, les secoua avec une rage folle . . . Des hurlements de douleur retentirent. Les sans-culottes se jetaient en arrière. . . Pierre en saisit un par les hanches, l'enleva et le jeta sur ses compagnons.

Alors ce fut un tumulte épouvantable, alors la puissance musculaire du jeune homme se révéla dans toute son irrésistible grandeur. Les dix sansculottes roulèrent sur les marches, ils furent littéralement jetés du haut en bas de l'escalier. Pierre était superbe de colère et de puissance. La maison tremblait sous les efforts de cette lutte de un contre dix. . .

Quand Pierre arriva à l'entrée de l'allée, laissant l'escalier vide après lui, six sans-culottes gisaient à ses pieds sans connaissance: les autres prenaient la fuite, hués par la foule. Par un hasard étrange, ces six sans-culottes renversés avaient tous un bras cassé.

Au moment où Pierre s'arrêtait, regardant s'il voyait encore un ennemi à combattre. Spartacus se précipita par l'allée à la tête d'une vingtaine de forts de la halle. Le brave homme avait appris la

tentative d'arrestation, il avait recruté ses amis, et ii accourait pour défendre Pierre.

Cette affaire fit grand bruit, mais les autorités révolutionnaires n'osèrent entrer en lutte, car on savait que la halle entière aurait pu prendre le parti des accusés. D'ailleurs les forts avaient juré le ne pas laisser arrêter Pierre, ou plutôt Cassebras, car à partir de cette mémorable journée le fils de la veuve ue fut plus désigné autrement.

Cassebras et sa mère ne furent plus inquiétés, niais ces émotions successives avaient si rudement éprouvé la pauvre femme qu'elle demeura paralysée pour le reste de ces jours. Son fils lui loua une petite chambre, l'y installa et travailla avec une énergie nouvelle pour subvenir à ses besoins. Spartacus était devenu son ami intime.

Le lendemain du jour de la défaite des sansculottes, Cassebras et Spartacus avaient adopté une place, celle du carreau, où nous les avons rencontrés au début de cette quatrième partie. La réputation de force physique de Cassebras était vite devenue populaire, et cette réputation lui avait valu souvent des surcroîts de travaux dont le jeune homme ne s'était jamais plaint, car cela lui permettait de mieux venir en aide à sa pauvre mère.

Les années de la Terreur s'étaient écoulées, et le directoire était venu.

Un soir, en revenant ensemble après une rude journée de travail, les deux forts s'arrêtèrent pour dîner chez un marchand de vin de la rue de Montorgueil. Depuis quelques jours Spartacus avait l'air soucieux, embarrassé, inquiet comme un homme qui a une confidence à faire et qui n'ose l'entreprendre. Ce soir-là, le dîner le rendant sans doute plus expansif, il prit la main de son compagnon en lui disant :

■ — J'ai un secret à te confier.

CASSEBEAS

— Quoi donc?, avait demandé Cassebras avec une curiosité naïve.

— Eh bien! vieux, reprit Spartacus en détournant la tête comme pour cacher sa honte, faut que je te dise que j'ai le coeur pincé. . . Je suis amoureux comme une bête !

— Et de qui ? . . . Je parie que je le sais !

— Oh ! que non. tu ne la connais pas !

— Dis son nom tout de même.

— Rosette.

— Rosette ! répéta Cassebras, qui est-ce ?

- — La petite bouquetière des Innocents.

— Connais pas.

— Ah ! si tu savais comme elle est jolie !

—Et elle t'aime?

— Dame, je n'en sais rien, mais je l'espère, car elle ne me regarde pas trop de travers. Cest la petite qui a été recueillie dans les temps, tu sais?

Et Spartacus avait raconté à Cassebras la cour-* te histoire de l'enfant trouvée par la vieille mari ehande des quatre-saisons.

— Et tu veux l'épouser? demanda Cassebras.

— Oh! oui, répondit Spartacus: si elle le veut) aussi, elle ! J'ai quelques cents francs d'économie et elle veut se mettre écaillère sur le carreau. .

— Tiens, c'est une belle position, avait répondu Cassebras.

— Veux-tu la voir? avait demandé Spartacus, qui, comme tous les amoureux, était empressé de recevoir les compliments que lui paraissaient mé-* riter les charmes de l'objet de sa passion.

— Mais oui, je veux la voir ! répondit Cassebras • d'ailleurs, si tu te maries, je serai ton témoin.

—C'est dit.

— Alors quand est-ce que je la verrai ?

— Ce soir; elle vend ses bouquets sur le boulevard, allons-y faire un tour.

On était à la fin de l'été, les deux amis se prirent bras dessus bras dessous et gagnèrent la promenade alors à la mode. Rosette y débitait ses fleurs avec un succès étourdissant.

— Attends, dit Cassebras, je ne la vois pas bien ; il y a un tas d'incroyables devant elle, je vas lui acheter un bouquet, reste là.

Et, laissant son ami près de la chaussée, Cassebras se glissa dans la foule jusqu'à la bouquetière. Chemin faisant, Cassebras avait bâti dans sa tête le plan de la petite scène qu'il préparait.

Tenant une grosse pièce de deux sous dans sa main, il se promettait de choisir longuement les quelques roses auxquelles il aurait droit, afin de bien contempler l'idole de son ami, car jusqu'à-, lors il n'avait pu la voir complètement.

Cassebras arriva en face de l'éventaire sur lequel Rosette disposait sa marchandise; il leva les veux sur la jolie bouquetière et il demeura comme fasciné.

— Qu'est-ce que tu veux, citoyen ? des roses ? des marguerites? avait demandé Rosette.

Cassebras n'avait pu répondre : il regardait toujours la charmante enfant. Celle-ci attendit; jiuis. impatientée du silence et de l'inaction du fort de la halle, elle fit une moue dédaigneuse, et elle tourna sur ses talons, offrant ses fleurs à d'autres.

( .1 i lu ,i ci ,i m demeuré .i la même place cl comme i upéflé. Spartaoui \ Lui le rejoindre.

Bh bien ' Lui dit ilj u'esl i e pa - qu'elli e i jolie!

( )h ! mil ! répondii I is en pou anl un rme soupi r,

Le lendemain el Lee jours Buivants, les deux ne parlèrent que de Rosette. Bientôt môme La jolie bouquetière fui Le bouI el unique sujel de toutes Leurs conversations. Spartacus ne s'apercevail pas de ce qui bs passail dans L'âme di compagnon, el Cassebras, qui n'avai! jamais aimé, rendail pas compte Lui-même de ce qu'il éprouvait.

Rosette avail revu Les deux amis. Elle avail apprécié ces deux bonnes, franches el généreuses natures, comme elles méritaienl de l'être. La pauvre enfant, seule au monde, sans famille el sans protecteur, se Bentail calme et tranquille, à L'abri de tout danger, de toute insulte sous L'affectdoi)

de- deiiv amis.

Si Spartacus adorait Rosette, Rosette se Bentail disposée à accueillir favorablemenl l'expression de cette passion honnête ei vraie Aux projets de mariage ébauchés d'une voix timide, elle avait d'abord répondu par un sourire, mais elle n'avait rien promis.

C'était alors que Rosette avait établi son fond d'écaillère. C'était sur les recommandations de liras et de Spartacus qu'elle avait obtenu l'emplacement désiré chez le marchand de vin.

Protégée et servie avec un dévouement sans bornes par les deux amis, Rosette avait vu peu à peu sa position sociale prendre à la halle des degrés ascendants.

Personne, même parmi les plus malintentionnés, n'eût osé manquer de respect à une femme que Cassebras servait à genoux. C'était à peine si l'on osait regarder la belle écaillère, et chacun même s'empressait de lui être agréable tant était grand l'ascendant sur la masse de l'hercule de la halle.

. L'existence de Rosette était réellement heureuse alors.

La pauvre orpheline recueillie par charité n'avait jamais connu avec sa mère adoptive les aimables joies de la famille.

Passant sa vie dans la rue, elle avait ignoré, absolument les douceurs de la vie d'intérieur.

Depuis qu'elle avait l'âge de raison, Rosette avait quitté sa demeure au lever du jour, puis le soir elle était allée retrouver sa mère dans quelque cabaret, et elle avait lutté avec les charmes de la

dive bouteille poui

quai re lai on à renl rer ':

tte perd il sa mi était, tellemenl babil ai qu'elle m meure plus que mode

N'étanl jamais chez elle, ni mne, Rosette a'a rail on intérieur. < le ne fui qui ci Spartacus lui demandèrent un y sion d'aller lui rendre \ isite qu'elle bellir sa chambre. Elle acheta une .

ses de porcelaine pour met! re sur 1 1 i ne lin boni de tapis de pied pour met ; une flèche el des rideaux pour orner ce lit.

Cette occupation d'un momenl i Bo-

Bette l'amour du bien-êl re intérieur, bientôl a embellir Bon chez-elle, ce qui lui :.. paraître plus souriante l'idée d'un organisé.

Bref, el ainsi que je le disais, la belle écaillère «Hait heurevse.

Comme il arrive toujours en telle cir chacun B'apercevail de ce qui Be passait, excepté Lés parties intéressées qui, elles, ne voyaient rien. Spartacus adorait Rosette, il le criait sur "les toits et il regardait, sans éprouver de jalousie, les attentions de Cassebras pour la belle écaillère, attentions qu'il attribuait à une bonne et belle amitié et dont il était même reconnaissant.

Rosette, en dépit de son intelligence féminine, Rosette dans sa naïveté de jeune fille, ne voyait elle-même dans les soins de Cassebras que la preuve du sentiment fraternel quelle lui portait et qu'elle pensait lui avoir inspiré. D'ailleurs Rosette aimait Spartacus, et la femme qui aime réellement ne s'aperçoit pas d'ordinaire de l'amour qu'elle inspire à un autre que celui qu'elle aime.

Quant à Cassebras, il allait, entraîné sur la pente, obéissant à la passion, sans se rendre compte de ce qu'il ressentait, sans apercevoir l'abîme qu'il creusait sous ses pieds. Un coup fatal, le' frappant brusquement, devait lui ouvrir le; yeux.

Jusqu'alors Spartacus avait bien rêvé mariage, mais jamais Rosette ne s'était exprimée nettement à cet égard. Contente de sa situation, elle se plaisait à la prolonger sans réfléchir, dans son innocente naïveté, aux conséquences que cela pouvait avoir. Un matin, elle était seule : Spartacus et Cassebras travaillaient au loin, Rosette eut une querelle avec une marchande de marée, et celle-ci, furieuse, lui cria en lui mettant le poing sous le nez:

— Ya donc, la belle ! T'es forte parce que tu ai

les deux amoureux à tes ordres! C'est donc jj'.i, ce que tu fais là!

Eosette était demeurée atterrée, au point de ne pouvoir répondre. Jamais elle n'avait supposé qu'on pût mal interpréter sa conduite, car elle savait que cette conduite était irréprochable.

Au reproche de la poissarde, voisins et voisines s-'étaient mis à rire, car tous et toutes jalousaient Eosette, et le propos de la marchande de marée était dan.- tous les esprits si la crainte des poings formidables de Cassebras l'empêchait d'être sur toutes les lèvre.-.

Lorsque Spartacus revint dans l'après-midi, il trouva Rosette rêveuse et triste. Cassebras n'était pas là. La belle écaillère accueillit assez mal Spartacus. mais celui-ci était trop épris pour avoir de l'amour-propre, et en véritable amoureux il insista au lieu de se fâcher.

- — -Vous m'aimez ! vous m'aimez ! lui dit enfin Eosette. Eh bien ! quand nous marierons-nous alors ?

— Quand? s'écria Spartacus transporté. Quand vous voudrez !

— Eh bien ! que ce soit le plus vite possible. Si vous voulez de moi pour femme, je veux bien de vous pour mari.

Spartacus était fou de bonheur. Le soir, quand il retrouva Cassebras, il lui confia sa joie et lui apprit que son mariage était arrêté pour le 20 vendémiaire.

— Tu seras mon témoin enfin ! s'écria-t-il ; il y a assez longtemps que c'est convenu.

Cassebras ne put parler. Spartacus était trop ému lui-même pour s'apercevoir de l'émotion- de son ami : il ne remarqua rien. Cette nuit-là, Cassebras souffrit des tortures que l'homme le plus féroce ne saurait souhaiter à son plus cruel ennemi. Il ne put demeurer en place, il quitta sa mansarde et il erra dans Paris.

— Je l'aime ! s'écria le malheureux avec une angoisse horrible. J'aime la fiancée de mon ami, de celui qui a donné du pain à ma mère malade. Oh! je suis un lâche !

Au point du jour, Cassebras avait pris son parti :

— Je ne les verrai plus ! s'était-il dit. Je vais m' enrôler et je me ferai tuer à l'armée . . . Allons ! j'embrasse ma mère et je pars ! . . .

Il monta chez la pauvre veuve pour lui faire ses adieux.

Quand la paralytique apprit la résolution de son fils, elle fondit en larmes:

—Tu m'abandonnes! dit-elle. Qui donc aura soin de moi?

— Mère ! s'écria le fort de la halle en se met-

tant à deux genoux: c'est pas vrai! je ne pars pasl je reste, c'était pour rire!

11 s'en alla décidé à rester à Paris auprès de sa mère, mais le coeur ulcéré. Spartacus vint dans la journée lui demander de s'occuper des apprêts de la noce.

A partir de ce jour, tout ce que la jalousie, cette passion effrayante qui engendre les plus odieuses actions, a de tortures, d'angoisses, de rage folle, Cassebras le subit.

Eosette et Spartacus étaient trop occupés de leur amour pour faire attention aux souffrances de leur ami. Eien ne rend égoïste comme la joie: elle empêche de voir les douleurs d'autrui.

Se sacrifiant à sa mère malade, le malheureux Cassebras eut le courage de supporter l'horrible supplice que lui imposait la vue du bonheur des deux futurs époux; mais le coeur a sa dose de force que la somme des tourments ne saurait dépasser, et la jalousie est certes l'une des passions les plus corrosives que l'enfer ait inventées.

Bientôt une transformation parut s'être opérée dans la manière d'être de Cassebras. Il devint sombre, triste, taciturne.

A mesure que l'époque du mariage approchait, Cassebras sentait, plus poignante et plus terrible, cette jalousie qui le torturait.

Par moments il constatait, avec une honte effrayante de lui-même, que toute affection pour Spartacus s'était éteinte en lui. Là où était jadis l'amitié, il avait senti venir la haine. Les pensées les plus sauvages avaient surgi dans son cerveau malade. Enfin, le jour du mariage était venu.

He même que dans un panorama rapide, Cassebras venait de voir se dérouler toute sa vie passée, de même encore il vit repasser devant ses yeux tous les événements de la journée qui venait de s'écouler.

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