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LA LUTTE

En songeant à l'instant fatal où, son couteau à la main, il avait eu un moment la pensée horrible d'accomplir un double meurtre, il frissonna et il éleva de nouveau les mains vers le ciel :

— Allons ! reprit-il, il faut en finir !

Il reporta ses regards sur la nappe d'eau noirâtre qui roulait au-dessous de lui, et il fit un mouvement comme pour enjamber le parapet du pont.

— Ma mère ! dit-il en s'arrêtant. Qu'est-ce qu'elle va devenir sans moi ?

Puis après un long silence:

No 50

KHNEST CAPENDU,

Grand roman dramatique illustre, en quatre parties. Publié en faacicuh

DIMANCHE, LE i2 NOVEMBRE 1905

FN VENTE A r>cts. LE FASCICULE

\ LITTERATURE MODERNE

iôio, RUE NOTRE-DAME.

MONTREHL

— Cependant, dit-il résolument, je ne puis pas vivre!... je les tuerais, je le sens!

Et regardant encore la rivière:

— Comme l'eau est noire ! fît-il. Dire que dans quelques minutes je ne souffrirai pins!

Il était alors près de minuit: c'était l'instant où Maburcc et le Maucot. se dirigeant vers le Gros- Caillou, venaient de traverser l'esplanade des Invalides, quelques moments avant celui où nous les avons vus descendre de la pile de bois à brûler, quelques moments avant celui où la foule des buveurs, se précipitant hors du cabaret borgne faisait cercle autour des deux combattants qui roulaient sur le pavé fangeux et assistait avec des cris de joie féroce à cette lutte terrible. L'un des deux hommes, celui qui était renversé sous l'autre, venait de faire briller la lame d'un long couteau.

Celui des- deux lutteurs qui dominait l'autre étreignait son adversaire sans se douter du danger imminent qui le menaçait. Pas un des spectateurs ne fit un mouvement pour l'avertir, ne poussa un cri. La lame aiguë se dressa brusquement et s'abaissa rapide. . .

En ce moment le personnage menacé se pencha pour mieux comprimer les mouvements de son adversaire. Ce geste inattendu le préserva d'une atteinte peut-être mortelle. Au lieu de rencontrer le corps" dans lequel elle se fût enfoncée, la lame du couteau effleura le bras dont elle déchira l'épiderme en glissant jusqu'au coude.

— Ab ! chien ! tu joues du couteau quand je ne me sers que de mes poings! hurla le blessé avec un accent de colère furieuse.

Mais le mouvement que lui avait fait faire le contact de l'acier avait détruit l'équilibre de sa position. Il s'était penché à droite. Son adversaire se roidit en s'enlevant sur les reins, l'autre glissa complètement alors. La position des lutteurs était changée... Le vainqueur devenait vaincu, et celui qui râlait tout à l'heure sous l'énergique étreinte de son ennemi, l'étreignait à son tour et à son tour le dominait.

Les deux hommes étaient étendus, l'un sur le dos; l'autre presque complètement couché à plat ventre sur le premier. La foule suivait avec un intérêt palpitant les péripéties de cette lutte, mais personne ne paraissait avoir intention de s'interp per. On applaudissait, on criait, on excitait les combattants... en se maintenant à distance du combat.

Celui des deux qui avait saisi son couteau et qui alors avait repris l'avantage, celui-là brandirait son £ rme :

— Ab ! s'écria-t-il d'une voix étouffée. Je te tiens, Carmagnole! tu vas la danser.

L'autre rugissait en redoublant d'efforts; mais sa position était difficile. En roulant sous soi adversaire, il avait eu le bras droit engagé sous son propre corps et l'autre bras pouvait seul lui servir de défense, car son ennemi en pesant sur lui de tout son poids le contraignait à une immobilité presque absolue.

Le couteau étincela de nouveau dans l'espace:

cette fois la lame acérée menaçait la poitrine et

rien ne pouvait préserver de son atteinte mortelle.

— Carmagnole va la danser ! répéta l'homme

avec un rire féroce.

— Qu'il la danse! hurla la foule qui, mise subitement en gaieté, se prit à chanter l'horrible ronde à laquelle les paroles prononcées faisaient allusion. Vive Paille-de-Fer !

— Silence ! cria le vainqueur.

Les spectateurs cessèrent de heurler.

— Avant d'être saigné, reprit Paille-de-Fer, faut qu'il avoue la chose ! Le Beau-François vaut mieux que Chat-Gauthier ! Dis-le, Carmagnole.

Un grognement sourd fut la seule réponse. — Dis-le ! reprit Paille-de-Fer.

Puis après un temps.

— Une fois, veux-tu? deux fois... trois fois?... Non S alors ! . . .

Paille-de-Fer brandit de nouveau son arme menaçante : Carmagnole était dans l'impossibilité de tenter un mouvement pour se défendre. La lame s'abaissa rapide en sifflant.

— Tu ne le tueras pas ! cria une voix. Une femme venait de se précipiter sur les deux combattants et, saisissant le bras de Paille-de-Fer, elle avait détourné le coup. Des cris d'indignation retentirent :

— A bas la Provençale! hurla la fovde.

Paille-de-Fer, abandonnant son ennemi, avait bondi et s-'était rué, furieux, sur la femme. La saisissant d'une main par sa coiffure, il lui renver-» sa le corps en arrière.

— Tu vois bien que tu l'aimes, hurla-t-il. Tu vas payer pour lui.

— Grâce ! cria la malheureuse en tombant à genoux. Ah ! caramba ! . . .

— Caramba ! une payse, que. . . Un rien du tout qui te la malmène... As-tu fini, vieux! s'il t'en faut : à toi z"à moi !

Ces paroles débitées avec une rapidité extrême

comme un roulement de tonnerre, n'étaient pas

achevées, que Paille-de-Fer reculait, repoussé vio-

"lemment et abandonnant la Provençale, délivrée

de tout danger.

I Lin ? que ; i o que l 'c t P dit Paille-

de IVr toul étourdi.

\ h ' nou oui mon deu \, iii.ii lit • - ■ i . i lit , 'écria ' !armagnole en bondissant.

— Tu pourrait dire trois, ajouts une autre voix.

La scène venail de changer ubitement ; la femm i. • agenouillée était demeurée à demi nn, Devanj elle deux hommes, venaient de Burgir dans l'ombre, bc tenaient comme deux puissante protecteurs. A côté d'elle était Carmagnole, L'adv< re de Paille-de-Fer. Celui-ci, étonné, la physionomie farouche, le couteau nu à La main, lançait but te groupe qui lui faisait face Bon regard empreint des plus hideuses passions. •

La foule entourait les quatre hommes et les femmes, resserrant Bes rangs pour mettre chacun à même de mieux voir. Un murmure menaçant se faisait entendre.

— Enfants du Beau-François, hurla La Paillede-Fer, laîsserez-vous insulter votre chef!

— Non ! non! A mort ! crièrent hommes et femùfees avec des gestes menaçants.

— Attention! dit l'un des deux défenseurs do la Provençale; tu as ton bâton, Maucot?

— Laisse faire, que; an verra voir!

— ("est de la bande au Chat-Gauthier, reprit Paille-de-Fer en désignant les deux nouveaux venus

— A mort! à mort! répéta la foule.

— En plein dans le gâchis, murmura Mahurec. .l'aime assez cela. Maucot. Tiens bon sur les terriens, moi je croche la femme et je L'emporte pour la faire jaser.

— A mort ! à mort ! hurlait la foule.

— C'est bien! dit le Maucot en brandissant une énorme bûche de bois de chêne qu'il venait d'arracher d'une pile par-dessus la clôture du chantier.

— A mort ! à mort !

— On a bien entendu, bêtes; et puis après!

11 était minuit un quart.

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