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LE PONT DE LA REVOLUTION

Il était minuit un quart. Cassebras était agenouillé sur le trottoir du pont, les mains jointes, le front penché : il priait.

L'aveugle et son chien étaient partis; le pont était absolument désert.

— Mon Dieu! disait le fort de la halle avec une émotion profonde, quand j'étais petit, ma bonne mère me menait dans l'église et me faisait prier à

deux M, mit. liant il n

i] a toujoun un bon I Heu qui me voit, qui

m'entend «'t qui me juge ! J'i été un hon-

,11. je n'ai jamai - fait de m >nne.

t mal de -*• t uer, mai» encore plun

mal de tuer le

-i je vivais, je t uei

mon Dieu, pardonnez-n -t faltet rite mourir

ma pauvre vieille mère pour qu'elle ait du ch moins longtemps !

releva ; il était redevenu parfaitement calme; il avait pu prier, et le sentiment de la prière (si je puis m'exprimer ainsi pour rendre l'effet produit ) l'avait rappelé ;i lui-même. 11 voutuer; mais cette résolution, fermement arrêtée, n'était plus celle d'un fou: c'était celle d'un homme réfléchi pesant sa dose de U>vr>- et sa dose de douleur, et entraîné par le poids du pL fatal.

Cassebras regarda encore la rivière.

— J'aurais voulu embrasser ma pauvre mère, murmura-t-il; mais, bj je la revoyais, je ne pourrai.- plus mourir, et alors... Non! non! il faut que je meure cette nuit !

Puis après un silence :

— Oh! reprit-il. pourquoi ma pauvre mère m'at-elle empêché de m ■■ faire soldat ! -l'aurais été tué en Egypte?

Ses regards s'abaissaient toujours but la nappe d'eau noirâtre.

— Quel bonheur que je ne sache pas nager? murmura-t-il.

Enfin, après une dernière réflexion:

— Allons? dit-il résolument.

Il enjamba le parapet. Un bruit sourd et précipité retentit dans la direction de la place: l'obscurité profonde empêchait de rien distinguer. Cassebras avait alors un pied posé sur cette sorte •miche qui borde le pont extérieurement dans toute sa longueur, comme un étroit chemin suspendu au-dessus de l'abîme.

Surpris par le bruit, il écouta; il était évident que la place, déserte tout à l'heure, était maintenant traversée par quelque promeneur retardataire désireux de regagner au plus vite son domicile.

Cassebras avait achevé d'enjamber le parapet, et. les deux pieds sur la corniche, il allait s'élancer dans l'abîme, quand une réflexion subite le retînt:

— Si je me jette à l'eau, murmura-t-il. ceux qui viennent pourront m'entendre ou me voir, et s'ils m'entendent ou me voient, ils voudront venir à mon secours. Ils me repêcheraient peut-être, et je ne veux pas qu'on me sauve !

Et, résolu à attendre avec cette froide détermi-

nation de l'homme qui, décidé à mourir, calcule toutes les chances plu» ou moins grandes de salut pour mieux les combattre et les détruire, I bras se blottit sur la corniche, derrière le parapet. Ainsi placé, il eût été impossible de deviner sa ut en passant sur le pont. Lors même que la nuit eût été moins sombre el les ténèbres moins épaiss

Le bruit augmentait rapidement et devenait distinct: un eût dit celui causé par de gros souliers Terrés beurtant Le sol dans une course furieuse. Enfin une ombre apparut assez rapproessinant vaguement dans les ténèbres de la place... Puis l'ombre s'approcha, se précipitant avec vélocité, et un homme surgit à l'entrée du pont, se dirigeant vers la rive ganche de la Seine.

( 'et homme, qui courait à perdre haleine, paraissait presque épuisé et sous le coup de la plus violente émotion : ta respiration sifflante comme le râle d'un cerf forcé indiquait la longueur de cette course furieuse. Ce n'était pas cependant la course d'un homme poursuivi qui fuit devant le danger. Non; il n'y avait pas d'inquiétude dans cette démarche précipitée: c'était plutôt, celle d'un homme qui mû par un violent sentiment quelconque, a hâte d'atteindre un but.

Suivant la chaussée du pont, il passa à la hauteur de l'endroit où se tenait caché Cassebras, sans pouvoir soupçonner la présence du fort de la halle. Il atteignait alors l'extrémité de la montée : redoublant d'efforts et se précipitant avec un nouvel élan, il allait disparaître dans les ténèbres, quand un coup de sifflet sonore, strident, déchirant brusquement les airs, retentit soudainement dans la direction de la place de la Eévolution.

Le coureur s'arrêta suintement comme s'il se fût heurté tout à coup contre un obstacle matériel s'opppsant à son passage. Il demeura immobile, haletant et prêtant une oreille attentive.

Un second coup de sifflet retentit . . . Alors l'homme du pont écarta ses vêtements, fouilla dans son gilet, parut y prendre quelque chose et il porta la main à ses lèvres: un troisième coup de sifflet retentit, mais celui-là partant du pont et paraissant répondre aux deux premiers venus de la place. Puis l'homme attendit.

Cassebras, surpris, avait légèrement avancé la tète afin d'être à même de voir; mais les ténèbres étaient tellement épaisses qu'elles ne lui permettaient de distinguer que la masse noire et confuse formée par le personnage qui demeurait toujours stationna '.re et immobile.

Cet homme semblait écouter avec anxiété et ses

3'efforçaient aussi de lutter avec l'épaisseur de la nuit. Enfin le bruit d'un pas rapide retentit au loin, mais ce bruit attestait un pas léger, fatigue comme celui des montagnards. Une nouvelle ombre surgit du côté de la place, s'engasur le pont et passa devant Cassebras avec une vélocité double de celle déployée par la précédente. — C'est toi. Jonas? dit le nouvel arrivant. — Oui. répondit l'autre en s'avançant.

■ — Tu n'as pas encore été au Gros-Caillou? — Non, je me dépêchais bien pourtant.

— Alors il est inutile que tu y ailles. Le chef t'ordonne de returner sur l'heure rue des Deux-

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