LES FANTOMES
A cette époque, les quais n'existant pas sur la rive droite, ainsi que je l'ai précédemment expliquée, n'existaient pas encore davantage sur la rive gauche. Après avoir traversé le pont de la Révolution, on trouvait tout de suite la berge, une berge rapide même, dangereuse, que côtoyait le chemin de halage et qu'encombraient des bois flottés. Le Gros-Caillou, à cette époque déjà, avait le monopole des chantiers des bois à brûler et son port voyait venir échouer tous les trains de la Bourgogne, de l'Auxerrois et de l'Orléanais.
En s'élançant dans cette direction, c'est-à-dire en descendant la Seine. Cassebras avait aperçu une ombre se glissant rapidement au milieu du dédale des charpentes qui obstruaient la berge et la rendaient presque impraticable. Cette ombre devait être celle de l'homme qu'elle poursuivait.
Mû par la réunion des sentiments les plus puissants qui peuvent électriser la machine humaine obéissant au désir de préserver la femme qu'il ai-
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revint but bes pas pensant avoir été le jouet d'une illusion. Effectivement, deux piles plus loin il \it surgir une ombre... Evidemment celui qu'il poursuivait L'avait trompé, et tandis q I bras tournait la première pile, l'homme avait réussi à gagner du terrain.
Le fort de la halle s'élança plus furieux: en quelque- secondes il eut rattrapé le terrain perdu.
— Arrête, brigand, ou je t'étrangle!'7 cria-t-il.
Mais au même instant il faillit perdre l'équilibre : il était arrivé sur l'extrême bord de l'un de ces conduits d'égout, sortes de ruisseaux creusés élan- Les terre-, qui alors conduisaient les immondices dans la rivière.
Cassebras n'avait pu à cause de l'obscurité, apercevoir cette excavation profonde et assez large. Lancé comme il l'était, il ne pouvait se retenir. . . ses deux pieds étaient sur l'extrême bord de l'abîme dont l'arête croulait sous le poids. . . Le fort de la balle n'hésita pas. il plia sur ses jarrets s'élança comme les enfants qui sautent à pieds joints.
Telle fut la vigueur de, l'élan donné qu'il franchit le petit canal ; mais, quelque court qu'eût été ce temps d'arrêt, il avait donné un peu d'avance au fuyard. En retombant de l'autre côté, Cossebras ne vie plus une seconde fois celui qu'il poursuivait.
In formidable juron s'échappa de ses lèvres, ses veux fouillèrent anxieusement les ténèbres. Un moment il crut apercevoir quelque chose derrière une pile voisine à droite, mais au même instant il voyait un homme fuir à cent pas devant lui; celui-
là courait en remontant la berge. Cassebras infatigable, s'élança plus rapide.
Le fort de la halle était alors arrivé à la hauteur de l'esplanade des Invalides. C'était vers ces grands arbres que s'était précipité le poursuivi, lequel paraissait redoubler, lui aussi d'énergie et de vélocité. Bientôt il atteignit le premier rang des châtaigniers.
Cassebras était sur se.- traces, mais les arbres, avec leurs gros troncs noueux, protégeaient la fuite et rendaient la poursuite plus difficile. Le fuyard gagna un peu de terrain. La nuit était plus noire encore, les ténèbres étaient plus opaques sur les branchages aux feuilles jaunies. Un moment le fort de la halle perdit de vue le coureur. Il hésitait, cherchant à percer l'obscurité, quand il crut voir une ombre se détacher à gauche ; -mais au même instant un bruit sec comme celui de feuilles froissées retentit à droite. Dans une éclaircie, il aperçut distinctement un homme courant avec rapidité, mais sans doute le fuyard avait senti s'accroître ses forces, car maintenant la distance qui le séparait du fort était double.
Cassebras se rua de nouveau. L'autre prenait la direction de la rivière, suivant la ligne des arbres qui vont de l'esplanade au Champ de Mars former une promenade peu distante de la berge. Cassebras écumait de rage. . . il bondissait avec des élans furieux et bientôt il fut presque sur celui qu'il poursuivait. Celui-ci luttait encore, mais il était évident que cette fois il allait être atteint. . . Cassebras emporté dans sa course effleurait à peine le sol. il entendait la respiration sifflante de son ennemi, il était presque à portée de le saisir... Faisant un suprême effort, il redoubla de rapidité et il étendit à la fois les deux mains. . .
L'homme allait être pris, saisi, il ne pouvait plus distancer celui qui le poursuivait, quand, s'arfêtant avec un arrêt d'une brusquerie suinte, il se baissa et se glissa sous le liras tendu du fort de la halle. . . Cassebras. emporté par l'impulsion, continua sa course et fit trois ou quatre pas avant de se retourner.
Il ne vit plus rien. . . Son ennemi avait disparu comme s'il se fut abîmé soudainement dans les entrailles de la terre. Cassebras demeura un moment haletant, immobile.
Un coup de sifflet retentit à droite. . . Cassebras vit une ombre se dessiner clans une direction diamétralement opposée à celle qu'il croyait la bonne. . . Il hésitait. . . Un second coup de sifflet déchira les airs à gauche, une autre ombre surgissait de ce côté à vingt pas de distance.
Puis ce fut un troisième coup de sifflet!... et
un quatrième, . . un cinquième. . . et de trois autres côtés différents des hommes s'élancèrent de derrière les troues d'arbres paraissant fuir dans les rideetions opposées.
Cassebras étreignait son front dans ses mains crispées. Il se démnadait s'il ne devenait pas fou. Que signifiaient ces ombres surgissant tout à coup de tous les côtés à la fois et glissant sur le sol comme des fantômes !
Au même instant des cris furieux éclatèrent au loin sur la gauche, dans la direction du Gros-Caillou, dont Cassebras longeait alors l'extrémité nord. Ces cris paraissaient provenir de l'extrémité d'une rue étroite et tortueuse, en face de laquelle le fort de la halle s'était arrêté.
En ce moment un pas rapide retentit et un homme, accourant de la berge, se précipita vers cette rue. Il arriva droit sur le fort de la halle avec une agilité tenant du miracle.
Cassebras demeurait stupéfié, atterré, comme n'ayant plus conscience de son étrange situation.
— Viens ! lui dit l'homme sans ralentir sa course.