L'HOMME MASQUE
Ce soir-là, et quleques instants avant que Talleyrand et Fouché quittassent l'hôtel du général Bonaparte, une voiture, roulant rapidement, remontait la rue Saint-Honoré, se dirigeant vers la
rue de la Ferronnerie. Arrivée à la hauteur des halles, la voiture tourna brusquement à droite, s'engagea dans cet enchevêtrement de ruelles inextricables qui formaient jadis le quartier des Bourdonnais, et continua sa course dans la direction du Pont-Neuf.
En atteignant la rue Boucher, elle tourna encore à droite, traversa la rue de la Monnaie et elle vint s'arrêter place de l'Ecole. La portière s'ouvrit,, et un homme s'élança légèrement sur le pavé. Cet homme portait l'un de ces vêtements très larges, très amples, à triple collet, que la mode avait adoptés alors et qui, se mettant par-dessus un autre costume, le cachaient entièrement et dissimulaient toutes les formes.
Triple collet voulait dire une douzaine au moins de collets retombant les uns sur les autres jusqu'à la taille. Le dernier collet ou le premier, c'est-àdire celui placé au-dessus des autres, était droit, entourant le cou comme un de nos gros cache-nez. Il cachait à lui seul la moitié de la cravate blanche dont l'autre moitié montait jusqu'aux narines. Un chapeau à larges bords, retombant en cadenettes et couvrant tout le front, et une paire de. lunettes vertes formant masque, rendaient le signalement du promeneur nocturne fort difficile à prendre. L'ne canne colossale, un véritable rotin tordu comme une vis sans fin et fixé au poignet à l'aide d'une lanière de cuir, terminait l'ensemble du costume.
En voyant descendre son maître le cocher se pencha sur son siège, comme pour demander ses ordres.
— Attends ! lui fut-il dit simplement.
L'homme au rotin traversa la place, gagna le quai, gravit la montée, et, tournant à droite, il s'engagea sur le Pont-Neuf.
Arrivé sur le terre-plein, il s'arrêta et regarda autour de lui: le pont était absolument désert et plongé dans une obscurité complète. L'incroyable s'approcha de l'escalier de bois placé le long de la muraille et qui fait communiquer le pont avec le terre-plein. S'assurant encore que personne ne pouvait l'épier, il commença sa descente lentement, avec précaution, en ayant soin de ne pas faire craquer les marches.
Après avoir franchi le premier tiers de la descente, il s'arrêta, se pencha sur la balustrade et parut examiner attentivement au-dessous de lui.
L'obscurité était profonde, cependant on pouvait remarquer, en dépit des ténèbres, une ombre noire glissant lentement sur le petit îlot qui forme la pointe de la cité, la proue du vaisseau de la bonne ville de Paris. Cette ombre paraissait par ses
dimcnsioiiH être cello d'un homme bc promenant à
[/incroyable fouilla dan la pocho de ton habit «■i en tira un mignon pistolet de poche à deux coups, tel que la manufacture royale de V'ersaille avait ■ ii le faire ou le règn ■ de Louis XVI, le r lécanicien.
S'assuranl que Les pierre étaient bien ajustées, que le bassinet était garni, l'incroyable enfonça le pistolet sous la manche de Bon bras gauche, tenant la paume de sa main, le pouce but Lee chienc prête à armer.
\a' colossal potin se balançait toujours au poignet droit. Ainsi préparé, L'incroyable reprit Bon îoouvemenl de descente; bientôt il atteignit le terle-plein.
L'ombre qu'il avait aperçue du haut de l'escalier se tenait à peu de distance, rasant La muraille.
L'endroit était certes Lugubre: ce grand pont, qui élevait ses arcades t listes et sombres au-dessus de la tête; sous Les pieds cette terre humide rareiiuiii foulée: tout autour, les eaux du fleuve se bri- BBnt tumultueusement, sur les piles; ces deux bras de la Seine s'avançant à droite et à gauche, pour se réunir dans une puissante étreinte, écumant, bouillonnant, tourbillonnant; puis la nuit profonde, solennelle, sans une étoile qui vînt diminuer l'épaisseur des ténèbres opaques.
L'incroyable s'était arrêté sans manifester la moindre émotion, et il attendait.
L'ombre parut hésiter un moment puis elle glissa lentement dans la direction de l'incroyable. Bientôt une forme humaine se dessina nettement en dépit de l'obscurité.
Le personnage qui s'avançait avait le corps recouvert d'un vaste manteau dont l'extrémité des pans retombait sur les chevilles, et dont le gigantesque collet engonçait le cou et la tête. Un bonnet de laine brune, semblable à ceux des pêcheurs napolitains, recouvrait entièrement le crâne et descendait sur le front jusqu'aux sourcils. Le menton n'était pas enfoncé, comme celui de l'incroyable, dans les plis d'une cravate de huit pouces de haut, mais il disparaissait entièrement sous une barbe très épaisse et très noire.
Au premier abord, l'aspect de cet homme était étrange et avait quelque chose de fantastique, car on ne pouvait rien distinguer de toute sa personne. En s'avançant plus près de lui, on remarquait que le visage, de la lèvre supérieure aux sourcils, était recouvert d'un masque de satin couleur chair, tel qu'on en portait à Venise durant l'époque interminable du carnaval.
La forme du nez, celle des joues, étaient si par-
faitemn! qu'il fallait un
d'oeil pour comprendre mobi-
lué du
L'incroyable et l'homme i quel-
l'un de L'autre, immo ruinant réciproquement. I.
gnail la crosse ■!.■ on pistolet de poche.
[/homme masqué comprit ment de défiance que car écartant brusquement les Long
manteau, il découvrit SCS mains m;'
Le rêtement grossier qui lui recouvrait 1 qui ne décelait la présence d'aucune arme.
"Tu mus que tu n'as rien a craindre, dit-il un a.-eent d'emprunt évidemment de «cher
l'accent véritable
■ — Je ne crains rien non plu-, répondit fr
ment L'incroyable d'une voix au diap pour être sincère.
— Est-ce toi que j'attendais?
■ — Interroge, tu verras.
— Où est la bande à Chat-Gauthier?
■ — Boulevard Saint-Jacques.
— Combien a-t-elle d'homme- i
— Deux cent trois.
— Le mot de passe?
— Dragon, à la bombe ! Et le mot de rencontre ?
— Bouge d'Anneau en gaffre !
— Tu vois que nous ne nous étions pas trompés.''
Un silence suivit ce rapide échange de phrases bizarres.
"Tu as confiance en moi? reprit l'homme masqué.
— Oui, dit l'incroyable. Pour le moment, j'ai confiance en toi, car je dois reconnaître que tu ne m'as pas trompé; mais, si tu ne m'as pas trompé jusqu'ici, qui me dit que tu ne me tromperas pas dans l'avenir?
— Tu le verras.
— Et s'il n'est plus temps d'agir quand j'aurai vu ?
— Alors cessons nos relations.
— Non, j'ai besoin de toi.
— Alors aie confiance !
— M'as-tu apporté les instructions?
— Toutes celles qui te sont nécessaires; attendsmoi sans bouger.
L'homme masqué s'éloigna en suivant le terreplein jusque sous l'arche du pont. Là, il disparut un moment complètement dans les ténèbres; puis il reparut tenant un petit paquet à la main.
—Tout est là, dit-il en tendant le paquet à l'incroyable.
Celui-ci le prit et le mit dans sa poche.
— Tu n'as rien de plus à m'apprendre cette nuit ? demanda-t-il.
— Bien; répondit l'homme masqué.
— Si j'avais besoin de te voir !
— Le signal convenu; de même que si j'avais à te parler en cas d'urgence, le même signal, au même endroit; mais retourné.
■ — J'aurai un homme qui veillera.
— Bien ! agis, et souviens-toi de ta promesse.
— Et toi de la tienne.
■ — C'est convenu.
— Qui de nous deux partira le premier? demanda l'incroyable.
— Toi, répondit l'homme masqué. Remonte sans t'rcuper de moi et ne t'inquiète que d'une chose: c'est de ne pas être observé.
L'incroyable fit un signe affirmtaif; puis, quittant son interlocuteur, il gravit lestement l'escalier de bois. Arrivé à l'extrémité supérieure, il s'assura, avant d'avancer, que la place était déserte. Bien convaincu qu'aucun oeil curieux ne l'espionnait, il passa alors sur le pont, reprenant la direction de la place de l'Ecole.
L'homme masqué était demeuré seul et immobile sur le terre-plein. Il resta longtemps sans faire un mouvement. Appuyé contre la muraille, absolument dissimulé dans l'ombre, il paraissait soit attendre patiemment, soit être absorbé dans des réflexions profondes.
Près de trois quarts d'heure s'écoulèrent ainsi. Enfin, quittant la place qu'il avait occupée, l'homme passa de l'autre côté du terre-plein, et s'avança sur la petite berge, jusqu'à l'endroit où, s'unissant à la pile du pont, elle cesse de présenter un point d'appui praticable.
Le murmure incessant de l'eau se ruant avec furie sous l'arche, et que la sonorité de la voûte rendait plus formidable encore, avait quelque chose de fantastiquement terrible, qui eût pu intimider les esprits les plus forts. L'homme masqué ne paraissait pas éprouver, lui, la moindre émoiton.
Avançant la main droite, il prit un bout de corde qui était passé dans un anneau scellé dans la pile et il tira à lui. Bientôt une légère embarcation se détacha au milieu des ténèbres. L'homme la hala avec précaution, puis, quand son bordage fut à portée, il s'élança dans la barque, mais sans lâcher la corde qui l'empêcha d'être emporté par le courant.
La nuit était extrêmement noire, en cet endroit surtout où la masse de la voûte de l'arche projetait encore son ombre épaisse.
L'homme masqué, se retenant toujours à la cor-
de, se pencha en avant comme pour interroger les eaux tumultueuses.