‹ Le roi du bagneChapitre 197 sur 243 · UNE QUERELLE DE MEXAGE · texte numérisé non relu

UNE QUERELLE DE MEXAGE

M. Gervais avait pour habitude prise de se réveiller tous les matins à huit heures; il se dressait sur son céans, il étendait les bras, il ouvrait la bouche en murmurant :

''Quelle heure est-il?

— Huit heures! répondait madame Gervais qui était déjà à sa toilette.

Bon ' ajoutait < h rvai . y

1 1 <■ retournait . il allon jeail cl ... il w rendorniuil . \ ueuf heure la bonne montait : le bruit réveillait Uot

•'Quelle heure bb! il ? demandait le bo Neuf heures I

Ali ! voilà qui est un peu forl ! mon époui ■ \ inii de nu- dire qu'il étaii bui! heures. Monsieur, il en es! neui !

El voue m'avez laissé dormir I mais je ai qu'un paresseux !

El Gervais Be levait en maugréant, en criant après la bonne qui l'avait laissé dormir, apr* femme qui l'avait trompé, après lui-même, après bout le monde. Cette Bcène Be reproduisait tous les matins depuis un bout de L'année jusqu'à L'aukre, de sorte que jamais Qervais ue s'était levé de lionne bumeur.

Eabillé, il descendait, toujours de mauvaise humeur, prendre son café au lait, puis après quelques mots aigres échangés avec son épouse, il B'en allait tête uue et en pantoufles chez le perruquier voisin, se faire raser. L'opération durait généralement île deux heures à deux heures et demie, car Qervais connaissait toutes les pratiques du barbier et aimait à causer avec chacune d'elles.

Gorain survenait et les deux amis allaient faire leur tour aux halles jusqu'à ce que Gervais se sentii l'estomac tiraillé par la faim, ce qui lui aigrissait aussitôt le caractère et le mettait de fort mauvaise humeur.

Gervais rentrait pour déjeuner: il commençait invariablement, après avoir franchi Le seuil de sa boutique, par ce qu'il nommait donner une chasse à Antoine, le commis, sou- un prétexte quelconque, et trouvait moyen d'infliger un blâme.

Avait-on l'ait beaucoup d'affaires dans la matinée on avait gaspillé, on avait vendu trop bon marché.

N'avait-on rien fait, au contraire, c'est qu'Antoine ne savait pas attirer la clientèle, c'est que la montre était mal faite et une foule d'autres excellentes raisons.

Gervais avait pour principe qu'un maître de maison ne doit jamais être content de ses employés.

"Il faut bien tenir son monde en haleine !" disait-il encore.

Quand Gervais avait fini de maugréer après Antoine, il grondait la jolie mignonne, puis comme le repas n'était pas toujours prêt, il criait après la cuisinière.

Cela durait jusqu'au moment où madame Gervak impatientée, prenait le haut ton et criait 'i son tour après .-on mari: alors Gervais se taisait.

l.llt le- III.;

mm <•!, je plongeant loin ,1 coup du

h- profonde*, il don; Quand il •<■ réveillait, il prenant -"n chapeau et ■■> '.uni -mi parapluie

lait respirer l'air tantôt au Tuileri lea boulevards, tantôt au Palais-National. I. rencontrait des amis, on causait, on éehan >\f- nouvelles, on voulait toujours -'en aller, h- temps marchait -i \ ite !

Enfin < "■!■ .m- redevenait sombre, il avait faim ! Il était taquin, morose, tracassier, irritable, li rentrait son chapeau sur L'oreille et le sourcil froncé. Il criait en rentrant parce que Le dîner u'< pas prêt, et madame ' • ■ qui étaii

patiente, L'invitait, avec én< lier reprendre

sa promenade. Lnvariableblement, Le repas du Boir commençait par une dispute comme avait commencé -celui du matin.

Enfin ou se mettait à table et La faim en ^apaisant permettait a L'amabilité de se montrer: mais en voulant être aimable, Gervais devenait bavard et il ne permettait pas, quand il parlait, que l'attention ne fût pas concentrée exclusivement sur lui, ce qui impatientait madame Gervais au point que la dispute qui avait cessé au rôti, reprenait généralement au dessert.

Après dîner, Gervais, pour se calmer, redonnait sur sa chais.'. Quand il se réveillait, il reprenait son chapeau et sa canne ou son parapluie roug il allait faire un tour au café. Là. on se retrouvait entre amis, on se rappelait ses folies de jeuaesse tout en faisant un domino ou un piquet voleur.

Gervais, qui jouait fort mal tous les jeux, perdait régulièrement la consommation, ce qui le remettait de fort mauvaise humeur. Et en quittant ses amis, il disait en leur serrant la main et en levant les yeux au ciel :

''Voilà pourtant trente ans que je suis dans les affaires! Quand donc pourrai-je me reposer?"

Quant à madame Gervais, qui faisait tout, on se contentait de demander parfois des nouvelles de l'état de sa santé. Gervais, irrité par l'argent perdu rentrait donc de mauvaise humeur. Quelquefois madame Gervais dormait, alors le calme régnait dans le ménage; mais quand la digne citoyenne était encore éveillée, la moindre étincelle servait à mettre le feu aux poudres et la bombe éclatait avec fracas.

La dispute commencée l^1 matin au lever se pro-

longeait doue souvent jusqu'au coueber, mais comme on s'en bornait aux tracasseries orales, on avait coût unie de dire en pariant des deux époux: "C'est un bien bon ménage!"

Ce soir qui avait précédé les événements rapportés dans les précédents chapitres, Gervais était rentré son chapeau placé plus sur l'oreille. que jamais et sa canne portée horizontalement sous l'aisselle, ce qui était le signe invariable d'une mauvaise humeur caractérisée. C'est que ce soir-là Gervais avait été poussé à jouer, avec la sienne, la consommation des amis, et que, suivant sa coutume, il avait perdu. Deux écus ! Gervais ne se pardonnait j tas à lui-même : on comprend ce qu'il devait être à l'égard des autres!

Madame Gervais ne dormait pas: elle n'avait même pas commencé à se déshabiller. Elle venait de terminer des comptes avec Rose qui prenait congé d'elle.

— Bonsoir, monsieur Gervais ! dit Eose en regagnant sa chambre.

— Comment, dit Gervais en fronçant les sourcils, tu n'es pas encore couchée, toi?

— Tu le vois bien ! répondit aigrement madame Gervais.

Rose refermait la porte: les deux époux se retournèrent l'un vers l'autre et se regardèrent mutuellement, Gervais son chapeau sur sa tête, sa canne sous le bras; sa femme un bougeoir à la main. Les effluves magnétiques qui se dégageaient des prunelles indiquaient l'irascibilité naissante du système nerveux :

— Ah çà ! dit Gervais, est-ce que je n'ai plus le droit de faire une observation chez moi?

— Ah ! répondit madame Gervais en haussant les épaules, vous savez bien que si, car vous en abusez assez de ce droit-là ! Vous n'êtes ici que pour crier !

— Madame Gervais!

— Oh ! laissez-moi donc tranquille avec vos gros yeux! vous savez bien que je n'en ai pas peur! Qu'est-ce que vous a fait cette petite Rose pour lui parler avec une voix de croquemitaine ? Est-ce sa faute, si vous avez encore perdu comme un imbécile !

— Madame Gervais ! Madame Gervais ! s'écria le bourgeois en voulant devenir imposant.

Madame Gervais, qui avait posé son bougeoir sur une table, était en train de dégrafer sa robe.

— Croyez-vous, reprit-elle, que je ne sache pas ce que vous faites tous les soirs à votre café? Un bel établissement ! Vous perdez votre argent comme un dindon que vous êtes.

Gervais qui venait d'ôter son chapeau et qui le

déposait avec sa canne sur le marbre de la commode, se retourna en prenant un air solennel: — Citoyenne Gervais! dit-il, souvenez-vous que i je sais perdre quelque argent le soir pour me 'istraire, j'ai su aussi en gagner beaucoup en travaillant! Ali!

— Eh bien ! et moi ? riposta madame Gervais en enlevant sa robe qu'elle tenait suspendue au-desus de sa tête, est-ce que je me suis croisé les bras par hasard ?

— 11 n'aurait plus manqué que cela ! J'aurais >eut-être dû me tuer à travailler tout seul !

— Oh ! vous tuer ? Si vous mourez jamais, ce ne sera pas de fatigue, bien sûr!

Gervais enlevait son habit et, les bras tendus derrière le dos, il faisait des efforts inouïs pour l'aire glisser les manches sans y parvenir. Il avait oublié de détacher les boutons des poignets :

— Suis-je donc si gras? dit-il.

— Oh? riposta vivement madame Gervais, si vous êtes maigre, ce n'est pas pourtant faute de manger !

— Madame ! Il me semble qu'on oublie un peu trop ici que je suis le maître !

Madame Gervais était demeurée en jupons et en corset. Détachant le lacet avec cette merveilleuse adresse de la femme civilisée, elle avait commencé à délacer ce que quelques médecins nomment (peut-être avec raison) l'instrument de torture.

En entendant la phrase prononcée par son mari, elle fit un pas en avant, mais sans cesser ses fonctions, et avançant le cou en agitant la tête avec des signes de menaces:

— Le maître ! répéta-t-elle d'une voix railleuse. La maison sait s'en passer, alors, dans ce cas! Quand vous étiez aux Antilles, chez les sauvages, au diable au vert enfin, est-ce que la maison avait besoin de vous pour marcher?

— Mais certainement !

— Citoyenne Gervais! s'écria le bourgeois de-r meure en culotte et en chemise.

— Tiens! dit madame Gervais, à vous entendre ne croirait-on pas que je ne suis bonne à rien?

— Si vous n'aviez été bonne à rien, je ne vous eusse pas prise ! dit Gervais en détachant sa cravate.

— Plait-il ?

—Dame! vous n'aviez pas de dot!

Madame Gervais était assise près de la table, une jambe croisée sur l'autre, un démêloir d'une main, tandis que de l'autre main elle détachait les épingles noires et le peigne de sa coiffure et qu'elle posait le font sur ses genoux.

Gervais. debout en face d'elle, toujours en eu-

UIBI TAPIN

lotte el ''ii chemise, était en train de e couvrit le . i .1 1 1. ■ a L'aide d'un bonnet de coton t rèi blani . i iv lu m . i rè point u cl onié .1 b bu 0 d'une fon- 1.111 je bleu de ciel.

intendant Bon aiari formuler !<• reproche qu'il semblait lui adresser, madame Qervai . qui naii une mr.iir de cheveux de la m. un gauche, tout ''H passant dedans on peigne à l'aide de la main droite, afin de la contourner pour la faire passer à l'état de papillotte, madame < lerva leva Les eus Bans relever Le front.

l'as de 'l"i ' s'écria-t elle. Vous osez me reprocher ! . . .

— Je ne reproche pas, 'lu Gervais, je constate, madame '.

— Mli! j'étais bj gentille, h vous étiez bï Laid. 1 D'ailleurs, reprit la citoyenne, qu'est-ce que voua aviez, vous, quand vous m'avez épousée?

J'avais mon fonds.

— Il ne valait rien, ri .-"il est relevé aujourd'hui, ro fonds, c'est bien grâce a moi ! Ah ! je tous engage à parler, à me faire des reproches, vous qui depuis «les années u'êtes bon ni à rôtir ni à bouillir 1

— Madame Gervais! madame Servais!

— Eh bien ! quoi ? Est-ce que vous croyez que nous m'empêcherez <\r parler avec vos grands airs et vos grands bras !

— MaL. je. . .

— Qu'est-ce que vous avez l'ait depuis votre retour de la Oochinchine ? A'ous avez couru la prétantaine avec votre Gorain, un gros hérisson qui a l'a.it mourir sa pauvre femme à force de travail! Ah ! vous voudriez peut-être en faire autant, vous, et devenir veuf un jour! mais, jour de Dieu! ne vous réjouissez pas si cela arrivait ! je viendrais la nuit vous tirer par les pieds!

— Madame Gervais... ma bonne amie... ne plaisantons pas... dit Gervais qui n'aimait pas ce genre de conversation.

— Ah ! vous voudriez peut-être que je sois morte pour mieux faire vos farces! reprit madame Gervais; mais ne l'espérez pas! J'ai bon pied, bon oeil, et je. . .

— Mais, madame Gervais, encore un coup... Ah ! mais savez-vous que parfois je regrette les Antilles!

— Eh ! il fallait y rester ! Je ne vous regretterais pas, moi !

— Comment ? Que voulez-vous dire ? Madame Servais, je vous somme de vous expliquer!"

Les deux époux, se menaçant des yeux, le visage empourpré, les mains frémissantes, étaient dans

l'attitude de d<

nuit vint métamorphi

1 1 arder,

• •il du r< I n étonnemenl profond mêlé d'inq gnit -m- leur physionomie.

••Il me semble. . . qu'on

1 »ui !" dit inadaiix 1 ,

l n second coup frappé plus rudement q premier retent it aussitôt.

"Ah! mon Dieul qui ça peut-il être à pareille heure ' s'écria Ger

— Qui est là? que veut-on? demanda madame Gervais qui, plus hardie que -<>n ma avancée vers une pièce voisine (celle Bervant trée) et avait entrebâillée la porte de comm t ion avec la chambre.

— ()u\ rez ! cria-t-on du deho]

— Qui êtes-vous? répéta la marchande.

I «livrez, au nom de la loi !"

Gervais et >a femme se regardèrent encore en ouvrant des veux et une bouche énonrn

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