LE MINISTRE DE LA POLICE
"Entrez !" dit le ministre, qui se trouvait alors à deux pas et en face du battant contre lequel on venait de gratter, ainsi que l'on disait jadis à l'OEil-de-Boeuf.
Un huissier se présenta discrètement et s'avança vers Fouché.
"Le citoyen Jacquet ! dit-il à voix basse.
— Là dans le cabinet vert !" dit Fouché vivement et en désignant une porte placée à droite.
Puis, se dirigeant rapidement vers un timbre ] ( se sur une table, il fit jouer le ressort ; un autre huissier apparut sur le seuil d'une troisième porte, celle par laquelle étaient entrés Gervais et Gorain.
"Laissez cette porte ouverte ! dit le ministre, et ; . rdez ces deux hommes à vue !
— Oui, citoyen!" répondit l'huissier en s'inclinant.
Gorain et Gervais, poussés par un même sentiment, la crainte de voir disparaître Fouché sans que leur sort fût décidé, se précipitèrent à la fois vers lui.
"Citoyen ministre ! s'écrièrent -ils.
— Attendez-moi ! je reviens !" dit Fouché avec un geste impérieux qui cloua sur la place les deux malheureux amis.
Le mini i ro t raver a le aîon el di jparut pai la porto qu'il avait indiquée on dé ignanl Le cabinet vert. Jacquel cnl rail préci émenl par ose aul re
•• l''.li bien ' lui demanda v ive m [Touché, i
marche?
\ merveille ! répondit Ja< quet.
( îelui don! i u m'a parlé?
I loi! 61 re fidèle, j'en répond \i.ii i u n'en réponde pas cependant . . • Je ue réponds que de moi. J'ai à vous communiquer des nouvelles de La dernière importance .'i qui u.'. eseiteronl mon dépari dans quelques heures peut -ê< re. . .
— Qu'est-ce donc?
Je suis sur la voie qui doii me conduire au lieu où sonl détenues Les citoyennes d'Herboie di; Renneville.
Tu as pu découvrir cela? s'écria Fouché avec étonnement.
— Oui... (.•cite nuit même, il y a une heure... au Gros-Caillou."
Jacquel raconta rapidement la scène qui venait d'avoir lieu dans Le cabaret entre les deux gabiers Carmagnole, la Cagnotte el Fleur-des-Bois. Q dit comment il était arrivé au moment où La Caraïbe venait de contraindre Les deux bandits à parler.
"J'avais Les nuit s de passe «'t do rencontre, continua Jacquet, tandis que le ministre l'éeoutait avec la plus grande attention; ces mots, qui m'avaient été confiés cri te nuit au terre-plein du pont ~Ne\\\'. je Les prononçai d'une voix ferme, ce qui détermina Carmagnole à parler.^ — Que t'apprit-il? demanda Fouché.
— Il me dit que Chat-Gauthier pouvait me faire des révélations importantes. 11 s'agissait donc de m'emparer adroitement de Chat-Gauthier et de l'interroger à propos de ce que je voulais savoir.
Je laissai Carmagnole et la Cagnotte à la garde des deux matelots. La vie des deux affiliés à la bande des chauffeurs devait répondre de mon existence et de celle de la Caraïbe.
Je partis avec Fleur-des-Bois et Eossignolet qui m'attendait. Je me rendis à l'endroit indiqué par Carmagnole, et je fis aussitôt les signaux convenus.
Chat-Gauthier vint lui-même me reconnaître. Comme je lui envoyai sans Hésiter les mots de passe et de rencontre, il m'ouvrit, croyant avoir affaire à un envoyé du chef.
C'était dans une allée noire ... je m'avançai franchement . . . Au rrfême instant, Fleur-des-Bois, tapie dans l'ombre, se rua avec la rapidité de la foudre et appliqua sur la bouche de Chat- Gauthier
le morceau di
paré Elle a une tel
telle adresse, une mde, 'ju<- <
Uaui hier ne pu! pou
suffoqué, comme frappé par le ûu . je
lin appuyai Le canon d'un
"< )n \;i te rendre La i m libre, :
mais si t u faie entendre le pi ■ • te brûle sana b
Fleur-des-Bois, pour plu- de précaution,
un peu Les narines -.m- di . lie.
Tandis que j'appuyais mon pistolet iur la irine du chauffeur, Rossignolei lui att oli-
dement Les mains derrière Le d
Nous finie-, relever < lhat-Gautbier. -1
i gauche, mon pistolet menaçant : ■••--
Bois tenait la corde qui lui liait les bras derrii Le dos.
■■ La lame esl empoisonnée avec du man-
cenillier, avait dit simplement la Caraïbe; une égral ignure est mortelle !"
J'avais ordonné à Chat-Gauthier d'avancer.
"Nous allons au Gros-Caillou, lui dis-Je. Tu connais Le chemin: ç'e-t ,ï toi à qoue conduire. 9 nous tombions par hasard dans une embuscade, tu mourrais avant que non- soyons attaqi
Sans doute Chat-Gauthier, qui m'avait reconnu, -avait à quoi s'en tenir sur une promesse de ce genre formulée par moi, car il baissa la tête et sembla résigné.
Nous le conduisîmes sans fâcheuse rencontre à la maison où nous attendaient les matelots et leurs deux prisonniers.
"Tu vas me révéler où sont à cette heure les deux femmes et les deux enfants enlevés à Saint- Cloud!" lui dis-je.
Et comme Chat-Gauthier hésitait:
"Il parlera !"' s'écria la Caraïbe.
Effectivement Chat-Gauthier fut contraint à parler. Alors il raconta longuement, minutieusement, l'enlèvement des deux femmes et des deux enfants qui s'est bien opéré ainsi que je l'avais supposé . . .
— Et Thomas? interrompit Fouché.
— C'est un chef ! dit Jacquet. C'est là tout ce que j'ai pu savoir.
— Après ?
— Bref, Chat-Gauthier finit par m'avouer que
. les deux dames et les deux enfants enlevés étaient.
à Thomery. dans la forêt de Fontainebleau. C'était
lui-même et les siens qui les y avaient conduits et
les avaient laissés sous bonne garde.
— Pourquoi cet enlèvement?
— Chat-Gauthier ne put me le dire, et je corn-
pris clairement qu'il n'en savait pas plus long qu'il n'en disait.
— Alors ';
Muni de ce renseignement, j'hésitai un moment sur ce que je devais faire. Je pensai à prévenin sur l'heure MM. d'Herbois et de Renneville, et à partir avec eux sans perdre un instant, ainsi que le voulaient Mahurec et le Maucot, mais une réflexion subite me retint ... et je suis venu près de voua. . .
— Tu as bien fait ! s'écria Fouché. Sans doute, . nous devons secourir ceux qui souffrent, mais avant de nous devoir à quelques-uns, nous nous devons à tous. La situation acquise est bonne, sachons en profiter. Avant que la nouvelle de l'arrestation ou de la disparition de Chat-Gauthier, de Carmagnole et de la Cagnotte se répande parmi les chauffeurs et les mette sur leurs gardes, il faut faire parler les prisonniers, profiter de leurs révélations et, les interrogeant séparément, faire vérifier les assertions de l'un par les deux autres.
— Je me charge de ce travail qui ne peut avoir lieu ici, dit Jacquet. Les chauffeurs doivent avoir leur contre-police: nous devons tous être surveillés. Aussi ai-je agi de ruse pour venir du Gros- Caillou ici. Mes traces n'ont pu être suivies, j'en réponds. Je vais retourner là-bas, faire' un nouvel interrogatoire en partie triple et agir en conséquence.
— Mais il te faudrait des hommes avec toi pour agir en cas de besoin !
— J'en ai; Mahurec et Maucot, Eossignolet et la Caraïbe suffiront dans tous les cas. Du reste, s'il le fallait, je vous ferais prévenir. Seulement si nous voulons partir, notre voyage est retardé de douze heures. Il est cinq heures du matin, nous ne pourrons nous mettre en route qu'à cinq heures du soir, afin d'être protégés par la nuit.
— Tl faudra veiller à ce départ, dit Fouché; qu'il ne puisse en quoi que ce soit éveiller l'attention. Il faut surprendre les chauffeurs. Je ferai prévenir les citoyens le Bienvenu et Bonchemin, afin qu'ils se trouvent prêts à l'heure fixée, mais sans que personne suppose leur intention de partir. Cela est de la dernière importance. Avec la merveilleuse organisation du chauffage, la moindre indiscrétion pourrait nous devenir fatale.
— Rapportez-vous-en à moi, j'agirai. D'ailleurs, j'ai les pouvoirs en blanc que vous m'avez remis.
Jacquet fit un pas comme pour sortir. Le ministre le retint du geste.
— Je viens d'interroger Gorain et Gervais, dit-il.
— Ah! fit Jacquet, on les a repris?
— Libres, cependant, ils pouvaient continuer à nous être utiles. ■
— Non. Les chefs du chauffage se défient d'eux sans doute, ou n'en ont plus besoin, car, ce tantôt, aux Tuileries, un homme que je suppose fort, d'après le signalement relevé, être ton ancien ennemi, ce Roquefort qui s'était fait passer jadis pour toi, cet homme enfin qui causait avec les deux amis, leur conseillait, dans le cas où je les ferais redemander, de me dire tout ce qu'ils savaient. Les deux niais sont surveillés depuis quelque temps. Lorsque ce soir je lus le rapport les concernant, je compris que désormais les chauffeurs pouvaient se passer d'eux, et que, si on les poussait à parler, c'est que les aveux devaient servir à quelque chose. A quoi? je l'ignorais, je l'ignore, et cependant j'espérais le savoir, le deviner en les interrogeant.
— Et rien? vous n'avez rien surpris?
— Peu de chose; ainsi, j'ai compris que les chauffeurs ont un intérêt certain à attirer l'attention sur l'affaire des draps d'Elbeuf.
— Eh ! fit Jacquet.
— Cela t'étonne?
—Non.
— Comment? dit Fouché avec surprise.
— On a attiré l'attention sur les draps pour donner le change. Le crime avait pour but de faire disparaître la famille entière des Renneville et des d'Herbois au lieu de celle qui a été immolée; cela n'est pas douteux.
— Et le coup manqué, pour donner le change, ainsi que tu le dis, on a mis l'affaire du vol en évidence ?
— Oui; telle est mon opinion.
— Cela peut être. . . mais. . . ce n'est pas tout.
— Vous croyez ?
— Certes ! Maintenant, pourquoi ce souper bruyant, dans cette même maison qui sert de dépôt, la nuit où un crime va être accompli ; un souper dont le retentissement dans le pays a pour résultat d'attirer l'attention de tous, quand, au contraire, l'auteur veut qu'on écarte cette attention?
— Cela est vrai, dit Jacquet en réfléchissant.
— Enfin cette liste de noms.
— Quelle liste?
Le ministre expliqua rapidement à Jacquet ce qui concernait cette liste trouvée sur Gorain et remise à Fouché. Jacquet réfléchit longuement:
— Cette liste de munitionnaires doit être uneliste de chauffeurs, dit-il.
— Evidemment, répondit Fouché.
Jacquet réfléchit encore :*
— Gorain et Gervais sont là ? demanda-t-il.
— Oui, dit Fouché.
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ble?
« lui, \ n n .
I II llluinrlil ! y nr \rl|\ |i., un- \c.n-Iil
Laia e .'- pa ser quelque minutes dan
mon cabinet, puii je revien . Veuillez recommen-
oer â les Interr ir el donner L'ordre qu'on ma
en! rer sans m'annonoer. \Toua verrez, je oroia avoir une idée.
l'.i Jacquet, clignanl de l'oeil en homme conh'ni de lui-même, quitta rapidemenl la pièce, tan dis que Fouché B'appTêtail à rentrer dans le salon où étaient demeurés Gorain ei Qervais.
FOUCHE.
s'il esl encore aujourd'hui une tâche difficile à remplir, c'est certes relie qui a pour but l'appréciation de ces hommes qui, après avoir traversé les oranges de la Révolution, o'nl eu «les existences différentes pouï ainsi dire. L'une en quelque sorte multiple, pleine de contraste, l'autre brillante et dorée, parée qu'elle reflétait les rayons glorieux de l'auréole d'un génie. Dans leur cours varié, toutes ees existences touchèrent à tant de passion?, à tant d'intérêts subsistants encore même, que l'heure de la postérité n'est pas encore venue pour elles, c'est-à-dire qu'on les traite encore avec passion, avec une injustice de parti pris soit en bien, soit, en mal.
A mesure que j'avancerai dans mon oeuvre, je serai a même de prouver ce que je viens de dire, et j'essayerai de me tracer une voie impartiale pour arriver à une appréciation juste et vraie. Ainsi à propos de Fouché, que n'a-t-on pas dit pour et contre cet homme qui fut le régénérateur, pour ne pas dire le créateur, de cette oeuvre utile entre toutes: la police de la France.
Pour les uns, Fouché est un monstre, toujours teint du sang des martyrs de Lyon; pour les antres. Fouché est un Eichelieu. Certains écrivains le posent en parjure, sans foi politique, en traître même ; certains autres font de lui, au contraire, l'homme méconnu du gouvernement qu'il servait. Des deux côtés même exagération.
Un mot de Napoléon 1er caractérise du même coup et Fouché et Tal^rand : "Fouché est le Talleyrand des clubs, disait l'Empereur, et Talleyrand le Fouché des salons."
Si la première partie de la vie politique de Fouché est blâmable, s'il est difficile de l'excuser au-
jourd'hui, même au p
• i de la folie révolutionnaire, il :
que
qu'il sauva plui d'une
coup de que parmi Bea dél n
acharnée il aurai! pu reconnal
i oe qualité, Indiscutable aujourd'hui, du meui mini ri re de la police, fut une exl rême té dan ■ tgemenl -. Qualité d
moyen employé considéré comme le meilleur, il certain que jamais Fouché o'abandonn quels il avail promis Bon appui.
( lomme homme privé, Pouché a dro éloges; il avait. Les qualité- précieuses de du père de famille. Comme homme politiq comme administrateur Burtout, il fit | un
»ir-faire porté au plus haut degré, d'uni cité presque infaillible dan- l< ha-
bileté soutenue dan.- L'exécution,
Entre autres qualités admire Fouché
en avail une prérieuse: il savait reconnaître la valeur des hommes qu'il employait, et il mettait chacun à sa place, B'effaçant lui-même au besoin, quand il le fallait. Ceux qui connaissaient bien le ministre de la police, comprenaient à merveille l'infaillibilité de son coup d'oeil, et Jacquet surtout était de ceux-là. Jacquet qui connaissait Fouché depuis quinze ans. Jacquet qui l'avait eu d'abord pour ennemi, qui avait presque lutté avec lui. et qui l'avait enfin deviné, Jacquet qui saisissait la pensée la plus secrète de son chef dans le reflet de sa prunelle voilée.
Aussi était-ce en devinant ce qui se passait dans l'esprit du ministre qu'il lui avait proposé de recommencer avec lui l'interrogatoire des deux bourgeois. Fouché avait acquiescé immédiatement à cette demande. Il savait que, mieux que lui, Jacquet était au courant de cette affaire qui, commencée avec les crimes accomplis jadis sur les Xiorres et l'enlèvement de la fille du teinturier Bernard, avait pris depuis quinze années des proportions gigantesques. Durant quatorze de ces quinze années, si Fouché. aidé de Jacquet, avait pour ainsi dire établi les bases d'une police occulte, il avait été trop entraîné par les événements publics pour accorder une grande attention à des événements particuliers qui, au reste, ne le concernaient personnellement point. Jacquet, au contraire, n'avait pas un instant taissé tomber dansl'oubli cette affaire dont il avait fait presque le but de sa vie. Fouché le savait ! aussi n'avait-il pas hésité à donner pleins pouvoirs à son agent alors que celui-ci les lui avait demandés, et n'hésitait-il pas davantage en lui abandonnant près-
que, en sa présence, la direction de cette affaire si difficile.
Fouché était donc rentré dans le salon où il avait laissé Gorain et Gervais éperdus et tremblants, à demi morts de frayeur et d'angoisses, et il allait recommencer l'interrogatoire, ainsi qu'il l'avarl dit à Jacquet, quand une pensée subite parut surgir brusquement dans son esprit. Tournant sur lui-même et revenant sur ses pas, il rentra dans le cabinet vert qu'il venait de quitter, laissant de nouveau, seules, les deux malheureuses dupes du citoyen Thomas.
Cette apparition si rapide du ministre, qui avait failli un moment réveiller les espérances des deux amis, denouvela au contraire leur douleur.
"11 ne veut plus nous écouter ! dit Gervais.
— Ah ! Jésus ! ma bonne sainte Vierge ! mon bon saint patron ! murmurait Gorain.
— Qu'est-ce qui va nous arriver?
— Tu n'as donc pas entendu?
— Quoi ?
— Ct qu'a dit le citoyen ministre ? . . . Ah ! voistu, Gervais, je ne sais pas comment je me tiens encore debout !
— liais qu'est-ce qu'il a donc dit ?
— Que ceux qui tenaient aux chauffeurs par le plus petit lien étaient passibles de . . .
—Ah! tais-toi!
— Vois-tu, c'est notre dernière heure ! . . . Eh bien ! ce n'est pas juste ! reprit Gorain après un silence gros de réflexions, s'il y en a un de nous deux qui doit être puni, il est sûr et certain que c'est toi et pas moi !
— 'Comment ! . . . et pourquoi donc ? s'écria Gervais indigné.
— Parce qu'au fond tu es peut-être coupable . . .
—Hein?
— J'ai mon idée !
— Gorain !
— Oui, j'ai mon idée ! D'abord c'est toujours toi qui m'as entraîné . . . moi, je ne voulais jamais, et puis, tu me poussais, tu me. . .
— Mais c'était pour ton bien !
— Oui, je le vois aujourd'hui; tu as fait mon malheur toute ta vie !
— Moi ? . . . peux-tu dire . . .
— Oui, toi ! quand dans l'ancien régime tu m'as fais dépenser déjà un tas d'argent pour me faire nommer échevin, j'ai été comme un imbécile... et crac ! la Révolution est arrivée, et comme nous avions voulu être nommés échevins, on nous a poursuivis, et pour ne pas être poursuivi j'ai prêté de l'argent à Danton qui ne me l'a jamais rendu,
comme il m'appelait son ami, j'ai failli être incarcéré quand il a été condamné.
— Mais est-ce ma faute?
— 'Certainement !
— Je n'étais plus à Paris alors. Est-ce ma faute encore si tu as été acheter la maison où demeurait Robespierre, pour être son propriétaire, et si tu es devenu acquéreur juste le 5 thermidor ? Tu as encore perdu de l'argent là, et ce n'est pas moi qui en suis cause.
— Oui, mais les oeufs rouges, est-ce toi?
— C'est-à-dire que . . .
— Tiens ! tais-toi ; je ne veux plus te regarder en face !
— Ah ! cela m'apprendra à avoir été bon pour toi.
- — 'Comment ?
— Oui ! car enfin tu as toujours l'air de me reprocher l'affaire des oeufs rouges ! Et l'argent que cela t'a fait gagner?
— J'ai travaillé.
— A quoi?
— Mais . . . mais.
— Tu n'as rien fait . . .
—Et toi?
— Moi non plus, mais je ne me reproche rien, c'est toi qui reproches et je trouve cela drôle.
— Drôle ! comment drôle ! Tu seras cause de ma mort et tu trouves cela drôle?
( — Tais-toi, tais-toi . . . balbutia Gervais. Si j'étais cause de ta mort, je serais donc cause de la mienne ! . . . Ca me fend le coeur !
— Eh bien? eh bien? chers amis, qu'est-ce que tout cela veut dire? fit une voix caressante. Vous vous disputez, je crois, vous vous désolez !
Gorain et Gervais se retournèrent à la fois: un personnage venait d'entrer par une porte derrière eux. "Le citoyen Roger ! s'écrièrent les deux amis en ouvrant les yeux et la bouche avec une expression de saisissement impossible à traduire.
— Toujours moi, votre ami, qui vous apparaît dans les situations difficiles. Ah ça! qu'est-ce que vous avez à me regarder ainsi?
— Mais . . . balbutia Gorain.
— Voyons, pourquoi cette émotion pénible peinte sur vos visages ? Ah ! je devine ... Ce cher Fouché vous aura fait peur. . . Allons! chers amis," je suis arrivé à temps pour vous rassurer, n'est-il pas vrai ?
— Monsieur Roger ! dit Gervais avec une lueur d'espoir dans les yeux.
— Mais vous ne savez donc pas? s'écria Gorain, que la peur faisait parler. Nous sommes accusés d'être des chauffeurs, d'avoir commis un tas de
crimes. . . Noua allon et n | ondamni
écuté . . . > i . i t la faute à G I Oh!
l"ivn\ ! c'est horrible !
Que diable me chantez-voufi là ? dit H étonnemont.
\l.;i la vérité, hélas ' La pure vi ' -t ce que le citoyen minist re non
l lui ! mu ' [Touché oe m'avail ps
moi, vol re ami !
Eh bien ? demanda ' tervais avec anxiété. Eh bien ! maintenant il m'a \ u ! . . . Et. . . alors?. . . dlrenl à La fois les deux amis es se Buspendant, pour ainsi dire, aux paroles qui allaient Bort ir des iè\ rea de Roger.
Uore... Voua étiez prisonniers toul à L'heure, u'esi ce pas? Il 3 avail dea gendarmes dans ce vest ibule. . .
—Oui!...
— Vous rie pouviez Borl ir d'ici ?
—Non ! . . .
— Alors maintenant, prenez mon bras tous les deus et venez avec moi !
Gorain el Gervais regardèrenl Roger avec un étonnemenl croissant, puis passant en même temps l'un son braa droit, l'autre son bras gauche sous les deux bras de leur interlocuteur, ils se laissèrent ont rainer. Tous trois gagnèrent ainsi la pièce servant de vestibule ou de salle d'attente.
— Où sont les gendarmes? dit Roger.
Gorain et Servais ouvraient de grands veux: la salle était absolument déserte.
— Voyons, cherchons-les ! reprit Eoger. Nous les trouverons peut-être!
Et il alla ouvrir une porte :
— Ah ! dit-il, c'est l'appartement particulier de Fouché ! Bah ! entrons !
Et il poussa devant lui les deux amis qui marchaient sans paraître avoir Conscience de ce qu'ils faisaient. On passa d'abord dans une fort belle pièce disposée en salon. Cette pièce était absolument déserte. Eoger la traversa et ouvrit une porte dissimulée sous une portière de velours, en homme connaissant admirablement les êtres du logis.
Il s'arrêta sur le seuil d'une jolie petite salle à manger au milieu de laquelle se trouvait une table merveilleusement éclairée et supportant le menu délicat d'un souper savoureux.
— Ah ! fit Roger, quelle aimable surprise !
— Quoi? demanda Gorain.
— Un souper ! nous allons souper !
— Souper! souper! répétaient les deux amis qui, après la frayeur terrible dont ils venaient d'ê-
Bhl oui,
nous qui préparer ce pet
Le citoy< n a tre prie l< cuaer, dit ' lermain, ei de vouloir bi< 1
;i aoupei sans Lui: il \i'-n<!
— Biais. . . mais. . . je ne comprei «lit Gorain.
Lee : prenant • bras, il Les entraîna à L'écart.
— Voua -avez bien, dit-il a voii b moi aussi je fais part ie de la grande a- ...
— Les chauffeurs ' fort pour -• reculer.
Roger partit d'un immense éclat de r
— Mais non! dit-il. Qui vous parle des chauffeurs? je dis la grande association. . . celle des nitionnaires.
— C'est donc vrai, alors? demanda
— Comment, - vrai? tu me demandes cela,
toi qui fais partie de l'association depuis qu'elle est fondée!
— Mais c'est que le citoyen ministre. . . Roger de la main imposa le silence.
— Ecoutez! dit-il à voix basse et avec un accent confidentiel, vous allez savoir la vérité. La grande association des munitionnaires est tellement importante qu'elle est sous la surveillance du ministre. . . Or, depuis quelque temps, on avait fait courir certains bruits sur certains membres de l'association ... Si bien même qu'on avait des doutes. On prétendait effectivement que des chauffeurs avaient eu l'audace de se glisser parmi nous. . .
— Ah ! fit Gervais en levant les yeux au ciel.
— Tu .comprends ? Le citoyen ministre a cru de son devoir d'interroger successivement chacun des membres et . . . il a voulu sonder les esprits, intimider. . .
— Oh ! fit Gorain en joignant des mains.
— C"est-il Dieu possible? dit Gervais.
— Mais oui ! le ministre vous a interrogés, il vous a reconnus innocents, il m'a envoyé vers vous pour vous le dire et il désire, pour effacer jusqu'à l'ombre du souci que vous a causé cette affaire, que vous soupiez avec lui. Vous comprenez tout à fait, hein ! Eh bien ! à table et à la santé du citoyen ministre !
Et poussant les deux amis, Roger les força à prendre place autour du souper servi.