LE BLESSE
L'homme masqué s'était arrêté en regardant fixement le malade.
"Ah ! dit-il, tu crains de réveiller les voisins, maintenant ?
— Oui, oui, parlons plus bas.
— Sois tranquille, tous les lits qui t'entourent sont vides.
— Comment ! mais ce soir encore ils étaient garnis.
— Oui, mais cette nuit je devais venir, j'avais à causer avec toi, et je ne voulais pas d'oreilles indiscrètes autour de nous.
— Mais qui es-tu donc?
— Tu n'as pas besoin de le savoir. Demande-moi, non pas qui je suis, mais qui j'étais, et je te répondrai qu'il y a dix ans, à Beyrouth, j'étais l'ami de ce misérable Ali le renégat."
Le malade tressaillit encore, et plus violemment que la première fois.
— Qu'as-tu donc?" demanda l'homme masqué.
Le malade ne répondit pas.
— Un soir, poursuivit l'homme en se penchant sur le lit afin que pas une de ses paroles ne fût jDerdue, un soir, Ali et un chrétien nommé Dowski, réfugié russe, se promenaient sur la plage. Ali paraissait sombre, inquiet, tourmenté; parfois il regardait Dowski et il entr'ouvrait les lèvres comme un homme qui a une confidence à faire et qui s'apprête à parler; mais ses regards se détournaient et sa bouche demeurait muette. Dowski remarquait sa pantomime sans en deviner la cause. Il attendait, ne voulant pas provoquer une explica-
tion que cependant il désirait fort voir commencer. Enfin Ali parut prendre une résolution, et se penchant vers son ami, après l'avoir conduit dans un endroit désert-:
— Veux-tu gagner mille sequins? lui dit-il.
Dowski regarda Ali avec une expression d'étonnement qui fit deviner ce qui se passait en lui, car Ali ajouta aussitôt :
■ — Nous les aurons demain, si tu le veux.
— Tu en auras donc deux mille? lui demanda Dowski.
— Oui, répondit-il.
■ — Et que faut-il faire pour gagner cette somme ?
— Obliger un chrétien en en faisant disparaître deux autres.
■ — Deux assassinats ! s'écria Dowski.
— Non, dit Ali en souriant, deux accidents qu'il faut provoquer.
Dowski réfléchit longuement, et il dit ensuite à Ali:
— Je refuse. Je n'ai jamais fait couler le sang dans un guet-apens, je ne commencerai pas pour mille sequins.
■ — Et pour deux mille non plus.
Ali lui prit les mains et les serra avec une tendresse hypocrite.
— C'était une preuve, dit-il; pardonne-moi. On avait voulu me faire douter de toi, mais maintenant que je t'ai sondé et que j'ai pu t'apprécier, je saurai répondre à tes calomniateurs.
Les deux hommes se séparèrent alors. Les circonstances les éloignèrent l'un de l'autre depuis ce moment, et ils furent longtemps sans se rencontrer.
L'homme masqué s'interrompit.
— Je ne sais, dit-il en regardant Alcibiade, si ce que je te raconte là t'intéresse beaucoup?
— Oui, murmura le malade d'une voix rauque, mais on peut nous entendre.
— Non, les lits qui nous entourent sont vides, je te l'ai dit, et je parle assez bas pour que mes paroles ne puissent aller frapper aucune oreille indiscrète, lors même que ceux qui sont dans cette salle ne dormiraient pas.
Alcibiade poussa un soupir qui ressemblait à un grognement sourd.
— Les années s'écoulèrent, reprit l'homme masqné ; on atteignit 1791. Il y a donc huit ans maintenant, Dowski s'était fait marin, et il était devenu même assez bon pilote pour avoir une réputation à Beyrouth.
Dowski était économe de sa nature, et le peu d'occasions de dépenses qu'il avait dans sa profession joint à cette économie naturelle, lui avait
permis d'amasser quelques centaines de sequins à l'aide desquels il avait frété un petit navire pour faire le commerce des marchandises asiatiques entre les côtes de Syrie et l'Adriatique.
Dowski avait un but : il voulait amasser trois mille sequins, puis, cette somme acquise, il devait cesser son commerce et aller s'établir à Tarente, où une belle jeune fille l'attendait, prête à accepter son nom et sa main.
Cette jeune fille était d'une excellente famille et assez riche pour que ses parents exigeassent que son mari apportât de son côté une belle fortune. Dowski était jeune : il avait vingt-deux ans, il en paraissait dix-huit au plus, et il était joli garçon. Dès qu'il avait vu la belle Italienne, il en était devenu passionnément épris. Elle, de son côté, l'avait trouvé fort à son goût, et il avait été convenu que l'union aurait lieu aussitôt que le marin aurait trois mille sequins dans la caisse de son navire.
En 1791, Dowski était à la veille d'être propriétaire de cette somme. Il avait deux mille sequins à lui, en numéraire, et il était certain de réaliser plus de douze cents sequins de bénéfice avec la vente de sa cargaison. Il arrivait donc à Beyrouth, le coeur joyeux, comptant faire sa vente sous peu de jours, réaliser la somme ambitionnée, et remettre à la voile pour retourner à Tarente épouser enfin celle qu'il adorait.
Le jour où Dowski jetait l'ancre dans la rade de Beyrouth, le temps était superbe et la mer tellement calme qu'on eût pu laisser le navire sans amarres.
Dowski était descendu à terre, empressé de se mettre en rapport avec les marchands juifs qui devaient acheter sa cargaison. Après quelques démarches infructueuses, Dowski se rendit chez Abraham, le juif le plus riche de Beyrouth. Là, il entama l'affaire, mais l'on était loin de s'entendre, lorsque survint Ali, que Dowski n'avait pas revu depuis le soir' où avait eu lieu la conversation que je viens de citer.
Ali témoigna la plus vive joie en revoyant Dowski: il lui dit qu'il arrivait de Damas où il avait longtemps séjourné : puis, quand il fut au courant de l'affaire qui se traitait, il se mêla de l'opération, et il fit si bien que le juif consentit au marché aux conditions que voulait Dowski.
Paroles échangées pour terminer l'affaire le lendemain, Ali emmena Dowski et lui demanda pour tout remercîment de venir dîner avec lui. Dowski ne pouvait refuser; d'ailleurs, il était tellement joyeux en pensant à son avenir qu'il était enchanté de rencontrer quelqu'un dont il pût faire le confident de son bonheur.
Le dîner i'ui donc pour l >ou ici I d'un
long récit, doni la belle [talienne étail l'héroïne. Ah complimenta on ami, le fêta el déboucha pour lin lei meilleur Qacoa di
I lowekî bui ,i "ii bonheur fui ur, .1 ta belle dan imille à ranir, bref, il bui banl el à banl il'ui •< .1 ion qu'il B'enii ra el qu'il î'endormil la table.
'I'.mh .1 1 oup, I »"\\ 1.1 fui 1 iré de oe sommeil par deuj tnaina qui le secouaienl éenrgiquement, entend il une voix crier à son oreille : Ton uavire brûle 1
I towski fui dans la rue en an clin d'oeil ; il coueut à la rade comme un fou, el il arriva pour voir ion navire embrasé, coulanl Bans qu'on pûl Bauver un cordage.
Le malheureux demeura comme fou: le navire contenail toul ce qu'il possédail : Les deux mille Bequins amassés, les marohanidises qu'il devait livrer le lendemain à Abraham, tout, jusqu'à ses vêtements el ses bijoux !
Plus tard on apprit que l'équipage B'étail enivré, et que c'étail dans un momenl d'ivresse <i"c l'un des hommes avail mis le feu au navire.
Ali amena son ami dans sa maison el essaya de lui prodiguer des consolations, mais Dowski ne pouvait rien entendre: il étail hébété, il ne pensait plus.
Enfin il reprit conscience de la situation, et sa douleur éclata, terrible. Son mariage était rompu. Il ne pouvait retourner à Tarente, et sa future l'attendait cependant... Tout ce qu'un liomme dans une pareille situation peut souffrir, Dowski le souffrit.
Enfin ue voyant plus de remède à ses maux, il était résolu à se tuer, quand Ali. s'approchant de lui, prit sa main et lui dit à voix basse:
— Console-toi, Dowski. tout n'est peut-être pas perdu !
— Comment? s'écria Dowski.
— Tu peux encore épouser ton Italienne.
— Non ! non ! la famille me repoussera. D'ailleurs, quand je dirai que j'avais les trois mille sequins, lorsque mon navire a brûlé, on ne me croira pas; on dira que je veux profiter de la circonstance ! Oh ! non ! non !
— Mais que te fa ut -il pour épouser ton Italienne ? Trois mille sequins ?
Si un ami t'avançait cette somme?
Dowski bondit sur son siège : une lueur d'espérance illumina son cerveau :
— Toi ! s'écria-t-il. Tu pourrais . . .
— Non, pas moi, répondit Ali : malheureusement
j'- ne qui Le
Bont, un
' )li ! dit I ».
rendait un tel
demande]
Lora iiiem.
Quoi donc ? demanda-t-il.
parut hésiter, pu rti.
1 1 1 tel dit-il. [/ami dont ]
• lie. mais il pourra II y
a en ce moment, dam
[ent de mourir. I dont je !.• parle une fortune magnifiq tout. L- monde ignore
— Comment ? demanda Dowski.
• !ee deux hommes -ont le père et le fils, chrétien- ton- deu ■
corn ri r. dana le royaume de !' meraudee d'une grande ricl pour le r<
cier de sa découverte, le shah lui a ' à lui
-<ui fila oe qu'ila pouvaient em res brutes dan- leu aux. 11 y en avail
six millions de-francs!
— Six million-! répéta Dowski.
— Oui. Les deux hommes ont accepté et i! quitté la Perse avec leurs millions en pierreries. Le shah leur avait l'ait donner une ■ qni les
accompagna jusqu'à Latakieh. Là, ils se sont embarques sur un navire qui fait voile pour Alexandrie, car à Alexandrie ou au Caire, ils trouveront facilement le moyen de vendre leurs pierre:
— Eh bien ? dit Dowski en voyant Ali s'arrêter.
— Eh bien !. . . ce navire va relâcher à Beyrouth, je sais que son pilote vient de mourir en mer. . . si tu t'offrais pour le remplacer?
— Moi ? . . . dit Dowski.
— Eh ! oui. toi ! n'es-tu pas assez bon matelot pour faire un pilote présentable?
— Si, mais pouqruoi . . .
— Le navire est petit, dit Ali, il n'a pas d'autres passagers que les deux hommes, son équipage se compose de huit matelots . . .
—Eh bien ?
— Six millions de pierreries sont faciles à sauver en cas de naufrage, et. . .
Ali s'arrêta encore en regardant Dowski et en attendant l'effet produit.
Bref, l'infâme renégat finit par proposer clairement au pauvre marin le plus affreux des crimes." Dowski et Ali devaient se rendre à bord du navire quand il relâcherait à Beyrouth, Dowski se présentant comme pilote, ce qui lui serait facile, puis-
qu'il avait exercé effectivement cette profession, et Ali comme passager.
Une fois embarqués, on profiterait d'un moment favorable pour empoisonner l'équipage, puis on volerait les pierreries et on ferait échouer le navire, en se sauvant dans la chaloupe. De cette manière, la mort des deux hommes et celle de l'équipage seraient mises sur le compte d'une catastrophe maritime, à laquelle Ali et Dowski auraient échappé par miracle.
En entendant ces propositions faites d'une voix insinuante, Dowski demeura atterré ... il ne pouvait répondre. Ali parla longuement, il lui exposa dans des termes chaleureux l'horrible de sa situation présente ... il lui fit voir sa fiancée l'oubliant, en aimant un autre . . . Bref, il lui tourna la tête. Dowski, rendu déjà presque fou par ce qui lui était arrivé, oublia qu'il avait été jusqu'alors un honnête homme ... il accepta l'infâme proposition) qui lui était faite . . .
Le lendemain le navire signalé touchait à Beyrouth et prenait à son bord les deux associés. Le soir même il reprenait la mer, confiant dans la science de Dowski, le nouveau pilote.
Le commencement de la navigation fut heureux: le temps continuait à être superbe et calme. Cette pureté de l'atmosphère, en rendant toute pensée de naufrage simulé impossible, faillit sauver Dowski, car la réflexion en surgissant le détournait de l'action qu'il devait commettre; mais Ali était toujours là. . . il excitait l'amour, la jalousie, toutes les passions enfin qui peuvent exalter les plus mauvais sentiments comme les plus sublimes.
Le navire cepandant avançait rapidement vers Alexandrie, on eût dit que le ciel voulût le protéger, en s'opposant à tout prétexte de tentative de perte, quand une saute de vent subite vint tout à coup provoquer l'événement si impatiemment attendu par les deux complices.
Le navire chassé par un vent du sud irrésistible, fut obligé de revenir sur sa route. La tempête augmenta de fureur et dura plusieurs jours, l'équipage était épuisé. Le capitaine du navire fut tué par accident. Dowski, en sa qualité de pilote, dut prendre le commandement.
Enfin, la nuit vint où tout était préparé par les deux complices pour l'accomplissement de leur oeuvre infernale. . . Un narcotique violent avait été mêlé par les soins d'Ali aux boissons alcooliques de l'équipage . . . Dowski appela sur le pont les deux passagers en réclamant leur aide dans ce moment critique: ceux-ci accoururent avec empressement.
Tandis que le pilote les occupait, Ali descendait dans leur cabine, forçait les meubles, brisait les serrures et s'emparait des pierreries et de tous les papiers des voyageurs.
Alors, remontant sur le pont, il se rua sur le père qu'il précipita dans la Méditerranée... Puis, tandis que le fils, surpris, affolé, cherchait à sauver son père, les deux complices, poussant le navire sur un écueil, l'abandonnaient en s'élançant dans un canot préparé.
Poussé par le vent, le navire avait rétrogradé, et au moment où il sombra, il se trouvait à la hauteur de Beyrouth.
UN SOUVENIR D'OEIEXT.
— Eh bien? reprit l'homme masqué après un silence, que penses-tu de cette histoire?
Alcibiade ne répondit pas. Se soulevant peu à peu à mesure que son compagnon parlait et attiré, pour ainsi dire, par une action magnétique, il s'était presque dressé et il se tenait sur son séant, suspendu aux lèvres de l'orateur. Son visage était devenu* cramoisi: ses yeux étincelaient, il avait la main frémissante et les secousses imprimées aux draps du lit attestaient les commotions nerveuses qui agitaient tout son être.
— Ah çà ! dit l'homme masqué, avec un ton de voix persifleur, cette aventure paraît t'intéresser au suprême degré? Veux-tu que je continue?
— Oui, murmura le blessé.
— On retrouva sur la plage le cadavre de l'un des voyageurs, celui du père, et l'on constata son identité, puis on constata également la mort du fils, que l'on put reconnaître, bien qu'il eût eu le corps déchiré par les aspérités des brisants sur lesquels l'avaient jeté les vagues.
Les autorités du pays dressèrent les actes de ces décès et la perte du navire fut mise sur le compte du naufrage.
Quand aux deux amis, les deux seuls qui eussent échappé au désastre, jmisque l'équipage entier avait péri, ils atteignirent la plage à quelque distance de Beyrouth.
Us avaient pu, racontèrent-ils aux habitués du pays, se sauver dans une petite chaloupe, après avoir fait tout au monde pour sauver leurs compagnons. Au reste et par suite de l'un de ces hasards qui viennent quelquefois en aide aux crimes, un navire était passé en vue de celui qui se perdait, au moment du désastre.
L'équipage de ce navire n'avait pu supposer un
seul instant que le naufrage avail Lieu eau ■>'• par
mie (a\3 -' t r i ,i 1 1 < m ■ 1 1 \ iv ; mi avait cru a l'un de 06
événement! si fatademenl fréquent en mer e( on a\;nt toul l'ail, mail en ?ain, pour easayer d'envoyer «In secours : le temp 'j étail opp
L'incident de oe vaisseau pa jani iut Le lien 'lu sinistre, la déposition des officiera el des matelote venant confirmer le dire de Dowald «•! d'Ali, furent d'un effel puissant. Personne ne lavait à Beyrouth que les deui voyageurs étaient possesseurs d'un trésor aussi coneidérable que celui des pierreries, '!'• Borte que pas l'ombre du plue Léger soupgon ne vint planer sur la trie des detu Bien au contraire, ils se virent accueillis, fêtés, entoures, recherchés par La société européenne de Beyrouth pour le dévouement don! Us prétendaient avoir l'ait preuve en voulant sauver Les deux voyageurs qui avaient péri sous leurs yeux.
Dowski et Ali ne s'étaient pas quittés un seul instant depuis l'heure où le crime avait, été accompli; aucun des deux n'avaient confiance en l'autre: il fallait faire le partage... On y procéda. . .
Une nuit, dans la maison d'Ali, les deux hommes firent venir Abraham. Le juif, sans s'enquérir de la façon dont Dowski et Ali étaient devenus propriétaires des pierreries, se contenta de les estimer et d'en offrir un prix. Il procéda minutieusement, puis il offrit d'acheter le tout cinq cent mille livres de France.
C'était le dixième de la valeur à peu près. Dans son premier mouvement, Dowski refusa : il voulait le double au moins, et il proposa à Ali d'aller à Smyrne, mais le renégat s'opposa à ce dessein: il fit ressortir tous les dangers d'une solution retardée.
On pouvait, disait-il, finir par connaître la vérité ou du moins la soupçonner: il fallait donc quitter le pays au plus vite et aller vivre heureux en retournant en Europe. Bref, Ali convainquit son complice.
Plus tard, continua l'homme masqué en changeant de ton, Dowski apprit qu'Ali l'avait volé : qu'il avait passé un marché avec le juif, sans que Dowski le sût, et que, par ce marché, il s'engageait à faire accéder son compagnon au prix de cinq cent mille livres, à condition qu'Abraham l'indemniserait en arrière par une somme égale à la moitié qu'il devait légalement toucher.
Ali était donc doublement misérable: après avoir volé les deux voyageurs, il volait son complice !
— Ce n'est pas vrai ! s'écria le malade avec indignation.
—Ah! fit-il.
ESfa bionl ? «lit-il.
\/- marché fui fait, poursuivi! L'homme ma Abraham compta L'argenl : D rèrent. Depui ce moment, je crois qu'ils ne vironl plu-.
Dowski t'embarqua le lendemain pour M comptant de la gagner facilement Tan 1
I 11-' chose diffk re aujourd'hui el
pendant . c'est que I ton ski, tout en aid I accompli! !<• crime, toul en prenant sa pan <i avail ignoré Les noms des deui 1
\an que c'étaient Le père '-t le était tout
('cla s'explique cependant, car Dowski, ao
coup <lu terrible événement qui, en le frappant, L'avaii précipité dan- la voie fatale, Dowski
L'esprit malade... Il n'avait pas songé 'm seul instant a s'enquérir «lu nom de ceux dont . tait l'héritage. Ali ne les avait jamais nommé
vant lui autrement que les deux voyage:, pour Les désigner séparément, il avait employé les deux qualifications de père et de fils.
En s 'embarquant pour Malte, Dowski s'aperçut qu'il avait emporté avec lui tous les papiers relatifs aux voyageurs, papiers qu'il avait pris à bord du navire et qui étaient demeurés depuis ce jour dans la poche de l'un de ses vêtement-.
Dowski interrogea alors ces papiers avec une curiosité avide : il les lut, les étudia, les classa et il finit par établir la position sociale de ses victimes. Les deux .voyageurs étaient deux gentilshommes français se nommant MM. de Charney et appartenant à une vieille famille à peu près éteinte.
II sut qu'ils avaient quitté tous deux la mère patrie plusieurs années auparavant, que le fils était alors un tout jeune enfant et qu'il avait grandi en Orient près de son père.
Il y avait, en outre des déclarations de naissance, actes de mariage du père, etc.; il y avait de nombreux papiers, des lettres, des notes donnant les détails les plus précis sur la famille, les relations, la position sociale. Dowski classa ces papiers, et, sans se rendre compte de la pensée à laquelle il obéissait, il les serra précieusement, bien décidé à les garder.
Dowski arriva à Malte, puis il partit pour Tarente, heureux de revoir sa fiancée . . . Mais en Italie, un malheur terrible l'attendait ... La jeune fille était morte . . .
Dowski comprit que c'était Dieu qui le punissait : alors les remords, qui à peine s'étaient fait jour, déchirèrent son âme et son coeur. Il eut peur, il se sauva ne sachant où aller pour calmer ses souffrances et ses angoisses.
En proie à la plus violente douleur, Dowski en
était arrivé aux pensées de suicide, quand il fit la rencontre d'un homme . . . dont le nom ne doit pas être prononcé ici, continua l'homme masqué en baissant la voix. Cet homme, je me contenterai de le désigner par son titre : le marquis.
Le marquis parut touché de la situation pénible de Dowski ; il voulut le consoler, et, pour lui faire oublier ses malheurs, il le lança à pleines voile: sur la mer des plaisirs. Dowski se grisa dans une folle orgie. . . il vit qu'en se grisant il pouvait oublier, et comme Dowski était lâche, comme il avait peur de la mort, comme, en pensant au suicide, il avait songé à échapper aux tortures morales et qu'il avait reculé en présence du sacrifice matériel, Dowski songea à se griser chaque jour pour oublier et être heureux !
Il était riche; il quitta Tarente avec le marquis son ami et il se rendit à Naples.
Là, la vie de débauche fut continuée avec plus d'entraînement encore. Dowski fut présenté partout comme un riche seigneur étranger; le marquis le forma aux belles manières et acheva de le perdre en lui faisant obtenir quelques succès d'amour-propre.
On jouait chaque nuit. Dowski finit par tout perdre; au bout de six mois de cette existence de débauche, il n'avait plus rien!
Un matin, le marquis le trouva pâle, défait, et ses regards anxieusement fixés sur un sequin de Venise placé sur une petite table. Ce sequin, c'était toute la fortune de Dowski.
— Tu n'as plus rien ? dit en riant le marquis.
■ — Un sequin, répondit Dowski. Il me faut donc abandonner la vie que je mène.
— Non pas; il faut la continuer, au contraire.
—Par Dieu ! comme tu l'as menée jusqu'ici. Et pour cela faire, écoute-moi, carissimo ! Connais-tu Florence ?
— Non, répondit Dowski.
— Eh bien ! je pars pour Florence. Prépare-toi, ma voiture viendra te prendre à dix heures. A Florence, il existe un banquier fort riche et fort célèbre, nommé Capricci. Il y a douze ans aujourd'hui, c'était donc avant que la révolution n'éclatât en France, Capricci vit entrer, un matin, dans son cabinet, un gentilhomme français voyageur qui, à la veille de se lancer dans une pérégrination lointaine, voulait déposer une partie de sa fortune liquide entre les mains d'un banquier sérieux. Il remit à Capricci deux cent mille livres de France sans vouloir accepter de reçu.
— Ecrivez sur vos livres, dit-il, simplement que je dépose cette somme entre vos mains. Je n'ai
qu'un fils : lui ou moi viendrons vous réclamer cette somme un jour, capital et intérêts. Si dans vingt ans aucun de nous n'est venu, c'est que nous serons morts. Alors vous garderez la somme; je vous déclare mon héritier.
— Le gentilhomme partit ; il n'est pas revenu.
— Eh bien? dit Dowski.
— Eh bien ! il faut qu'il revienne, lui ... ou son fils. Ce gentilhomme se nommait de Charney.
En entendant prononcer ce nom, Dowski devint plus pâle qu'un linceul.
— Mais, balbutia-t-il, ces hommes sont morts.
— Je le sais, répondit le marquis. La preuve c'est que voici leurs extraits d'acte mortuaire qui me sont arrivés hier de Be}routh.
— Tu les avais fait demander? s'écria Dowski avec effroi. Mais tu sais donc. . .
— Je sais que tu es fort intelligent, carissimo, et je vais mettre à profit cette intelligence dont t'a doué la prodigue nature. De ces deux actes mortuaires, nous allons en conserver un, celui du père, et brûler l'autre, celui du fils. Tout le monde, en Italie, ignore la catastrophe dont ils ont été les victimes. Tu as tous les jjapiers de la famille, tu peux te donner l'âge du fils. . . Tu iras trouver Capricci à notre arrivée à Florence, tu te présenteras comme le seigneur de Charney, tu établiras ton identité à l'aide des papiers que tu possèdes, tu montreras l'acte de décès de Charney père, et, si tu es adroit, tu ne sortiras de l'hôtel du banquier qu'avec les deux cent mille livres et les intérêts accumulés dans ta poche.
Comprends-tu ?
Dowski comprit effectivement, et, comme il était sur une pente fatale, il accepta. Le lendemain, il partait pour Florence, et huit jours après, il faisait revivre le nom de Charney en se déclarant leur unique héritier. Capricci n'avait aucune raison pour douter de l'identité du jeune homme; il paya...
Depuis ce moment, Dowski s'effaça complètement pour faire place à M. Annibal de Charney. Que devint-il, depuis ce moment ? il est inutile que tu le saches. Qu'il te suffise de savoir qu'il apprit, lui, ce qu'était devenu Ali, le renégat de Beyrouth, son infâme complice ou l'instigateur du crime accompli.
Ali avait quitté l'Orient pour rentrer en France; il était arrivé au commencement de la révolution. Ali, qui avait habité Paris jadis; Ali, qui avait même été militaire et qui s'était fait chasser de son corps pour escroquerie; Ali avait renoué bientôt avec toutes les mauvaises connaissances de sa jeunesse.
Il gaspilla l'argenl provananl du roi es foliée de tou genre . el bientôt la mi ère le prii à la
; il ;i\;ut ri nu niriirr \<:iv tiabitOI un apparl-
int'iii doré, el aujourd'hui iil est. . . .1 l'hôpital.
\ \ 1 1 1 la SIGNAT1 1:1:.
l/l une masqué .-'était arrêté. Alcibiade se
]■ mena vers lui avec des regarde 61 Incelani
— Mais i|iu donc es-i a P demanda-! il. — Qui je suis? Tu le sais bien: je suie celui qui t'a fait relever sur le terrain humide 'lu bois de Boulogne; alors que !<■ citoyen Thomae fabandonuait comme n'étant plue qu'un cada\ ne.
Alcibiade lit entendre un rugissemenl sourd. L'homme masqué ae pencha plus encore vers lui :
— Je l'ai parlé d'un acte passé jadis avec Abraham, le juif de Beyrouth, dit-il à \oi\ très acte par lequel Ali était assuré de recevoir le double de la somme offerte à lui et à Dowski pour la vente des pierreries volées: cet acte, le voici : regarde-le.
Et, tirant un papier de sa poche, l'homme que le présenta tout ouvert au malade, mais sans lui permettre d'y toucher.
— Or, poursuivit-il, suppose qu'en ce moment quelqu'un aille trouver le citoyen Fouché, ministre de la police, et lui dise, après lui avoir raconté les particularités que tu connais et d'autres encore: Cet Ali, ce misérable voleur, cet infâme assassin, est devenu un spadassin mettant son épée au service de tous ceux qui veulent fouiller dans leur bourse ; cet Ali est affilié à une bande de malfaiteurs; cet Ali se nomme iVlcibiade, et il est, à cette heure, cloué par la souffrance, sur un lit de l'Hôtel-Dieu. Qu'est-ce que tu penses que ferait le citoyen Fouché?
— Mais qui donc es-tu? répéta Alcibiade.
■ — Pardieu ! je suis celui qui peut te faire rendre un terrible compte à )a société, ainsi que tu le comprends.
— Oh! fit le malade en se rattachant à une suprême espérance, si tu es venu me trouver, c'est que tu as un intérêt quelconque à ne pas me livrer !
— Cela est possible.
— Tu ne me livreras pas ? Vois, ce serait une lâcheté, je ne puis me défendre.
— Peste ! il paraît que tu en as lourd sur la conscience. Tu as peur de la justice ?
— Tu ne me livreras pas?
— Cela dépend.
I >■ quoi '. de qui ?
llépoiu . te je
m |i 1 tarai < » •: • Ucibiade. I que, pla mu eût
<ût pu '. - près l'un pour l'a',
repoussé, ni ,1- prétendu :
nu piège, il : déjà de M M.
Que gagnerai-je a te répondre? dit Alcibis Si 1 h me réponde franchenu a nu- tromper, ce dont je m'apei jhv\ iens, je te lii par
Abraham, el qui est L'une dee pre câblantes de ta culpabilité.
■—Interroge, j'- répondrai.
— Eh bien! il s'agissait de MM. de Charn —Oui.
— La pensée de les assassiner venait-elle alors de
toi?
— Xon, elle venait . . . du chef.
— Et ce chef d'une association formidable dont le siège était en France, ce chef qui continuait à correspondre avec toi en Orient et qui t'envoyait aes instructions, n'était-ce pas le Roi du bagne?
— Oui. dit Alcibiade en courbant la t-
— C'est lui qui t'avait engagé à pousser Dowski dans la voie du crime ?
— C'était lui.
— Et pourquoi ?
— Parce m"'' Dowski ressemblait au fils de M. Charney et que cette ressemblance pouvait être utilement exploitée.
— Maintenant . . . réponds encore. X'est-ce pas toi qui as fait mettre le feu au navire de Dowski après avoir enivré l'équipage?
— Oui, dit encore Alcibiade.
— Toujours par l'ordre du chef?
— Toujours.
— Il était donc à Beyrouth alors?
— Non, mais il avait là quelqu'un qui le représentait et auquel je devais obéir.
— Quand Dowski te fit part de ses projets de mariage en dînant avec toi. quelqu'un écoutait ces confidences, n'est-ce pas?
— Cela est vrai.
— De sorte que la fiancée de Dowski a. été empoisonnée?
— Je le crois.
— Oui, il fallait contraindre Dowski à entrer dans l'association pour y jouej le rôle qu'il devait remplir. "
Alcibiade fit un mouvement affirma tif. L'homme masqué se leva.
— C'est tout ce que je voulais savoir, dit-il.
Alcibiade tendit vivement la main.
— Et le papier que tu m'as promis? dit-il.
— Le voici, répondit l'inconnu.
Le blessé prit la feuille, la parcouru^ rapidement *des yeux et la cacha ensuite sous sa couverture. Puis, redressant 'la tête avec mie certaine expression de fierté :
— Ecoute, fit-il d'une voix ferme, je ne sais pas qui tu es, car si tu étais Dowski, il y a certaines choses que tu as dites et que tu te fusses certes bien gardé de dire. Je ne sais pas qui tu es, mais je ne veux pas cependant que tu emportes de moi une opinion contraire à la vérité. Je puis un chenapan, je l'avoue, mais je n'ai jamais eu peur ni du diable ni des hommes. Si j'ai répondu à tes questions tout à l'heure, sache donc que ce n'est pas tout à fait par l'intimidation que me causait cet acte. Qu'est-ce que ça me fait d'être jugé et condamné: je saurai mourir. Non, en agissant ainsi que je l'ai fait, en te disant la vérité, j'obéissais un peu à la crainte, mais beaucoup au désir de la vengeance.
— Ah ! ah ! fit l'homme masqué.
— Oui, poursuivit Alcibiade, le jour de mes deux duels, Thomas, qui croyait que je n'en reviendrais plus ou du moins que je n'entendais pas, Thomas m'a laissé comprendre ce que j'étais pour lui . . . et j'ai juré de me venger !
L'homme masqué sourit sous son masque.
— Je savais cela, dit-il.
— Comment? fit Alcibiade avec étonnement.
— J^ai assisté aux deux duels, caché derrière un buisson. Personne ne m'a vu, pas même Thomas que je voyais, moi. J'ai entendu ce qu'il disait, j'ai compris ce que ses paroles produisaient sur toi, à L'expression de ta physionomie. Aussi, après le départ de Thomas, t'ai-je relevé évanoui et emporté pour te prodiguer des soins. C'est précisément parce que je t'avais deviné, Alcibiade, que je suis venu aussi cette nuit ici. . . Tout ce que tu viens de m'apprendre, je le savais. En veux-tu la preuve? Tiens, lis ce papier qui relate tous les événements que tu viens de raconter.
Alcibiade prit un cahier de papier tout chargé d'écriture que son interlocuteur plaçait sous ses yeux. La pâle clarté de la lampe-veilleuse qui éclairait cette partie de la salle permettait au blessé de lire. Quand il eut achevé de parcourir le ca-
liifT. il Laissa retomber ses bras avec un geste de stupéfaction profonde et ses regards se relevèrent anxieusemeni inquiets sur son compagnon.
— C'esl bien cela, dit-il; mais qui donc es-tu?
— Celui qui peut te perdre ou te sauver, à ton choix, tu Le comprends?
— Comment sais-tu?
— N'interroge point, je ne répondrai pas; seulement puisque tu trouves cette narration écrite, conforme à la vérité, approuve4a et signe-la de tes deux noms: celui que tu portais à Beyrouth et celui que tu portes à Paris; signe en écriture arabe et en écriture française, là et là.
En achevant ces mots, l'homme prit, dans la poche de son gilet, un encrier portatif dont il dévissa le couvercle, et une plume qu'il présenta au malade après l'avoir trempée dans l'encre.
Alcibiade tenait le papier de la main gauche, la plume de la main droite, mais il hésitait à signer.
— Ce qui est écrit là est-il l'expression la plus exacte de la plus stricte vérité? demanda l'homme masqué.
— Oui, dit Alcibiade.
— Alors approuve et signe, et n'hésite pas, ou, je te jure, quoique tu aies entre les mains ton acte signé avec Abraham, je saurai trouver assez de preuves de tes crimes pour te faire punir ainsi que tu le mérites. Approuve et signe, et, au lieu de te livrer, je te protège.
Alcibiade parut hésiter encore, mais enfin il prit son parti et il signa.
L'homme au manteau reprit la déclaration, la replia et la remit dans sa j)oche; puis adressant un signe d'adieu au malade, il quitta la salle, après avoir répété le pan de son manteau sur son épaule et avair abaissé son chapeau afin de dissimuler le masque qui lui couvrait le visage.
Ei passant devant le chef des inspecteurs de nuit, il reçut un profond salut qu'il rendit avec une certaine légèreté et il disparut en s'élançant sur la place.
— C'est un employé supérieur du ministère de la police ! dit l'inspecteur avec un accent de profond respect en s'adressant à l'un de ses subordonnés qui avait regardé avec étonnement sortir de l'hôpital le nocturne visiteur.
—Un employé du ministère de la police! répéta-t-il, comment sais-tu cela?
— Tiens, voilà son laissez-passer qu'il a oublié de reprendre; lis un peu ce qu'il y a écrit là-haut.
L'autre lut à haute voix:
— Ordre à tous les fonctionnaires publics, à tous les employés du gouvernement ou de grandes administrations en dépendant directement ou indi-
rect ornent, d'obéir ans ri • porteur du pré-
r de lui aucun n
i iiMin. .1 po m ion île et • intenl ioi
Signé l 'ouché, minist re de la police généra
le de La Uôpublique ui i indi> isible.
Bigre ! di1 le lecteur en 'arrêtant) en voilà un qui peu! faire toul ce qu'il voudra avec un pareil papier! Faut le garder ce papier-là el ue le perdre, car on re\ iendra le chercher.