LE GENERAL EX CHEF
C'était effectivement un général entouré rie ses officiers d'état-major, tous en costumes plus ou moins délabrés. Mais ce n'était pas le général en chef qui venait de faire son apparition sur la route de France. C'était Augereau, auquel Maurice avait porté l'ordre de se rendre immédiatement à Nice.
Augereau avait alors trente-neuf ans.
Nous avons été à même, dans nos deux précédents livres, de suivre les débuts, dans la carrière qu'il devait illustrer un jour, de ce brave enfant de Paris, au cœur ferme, à la main rude, à la franchise brutale, à la bravoure éclatante. Nos lecteurs se le rappellent sans doute, maître d'armes, lors de son voyage à Versailles, dans le carrabas de la place Louis XV, puis engagé volontaire, puis officier, puis enfin colonel, et protège;! ut loyalement les melheureuses demoiselles de Xiorres poursuivies par les terroristes brestois. Nommé général de Brigade en 17ï>4, Augereau avait justifié cet avancement rapide en décidant le gain du combat de Figuières. En 1795, il avait défait les Espagnols sur les bords de la Fluvia; enfin, au commencement de 1796, il avait reçu le commandement d'une division à l'armée d'Italie. C'était cette division, cantonnée dans la partie est du département du Var, à laquelle Maurice avait transmis l'ordre de se porter en avant et de franchir la rli 1ère pour venir se joindre à la masse générale de l'armée, afin que le général Bonaparte, en arrivant à Nice, pût trouver toutes les tioupes dont il avait le commandement agglomérées sur un même point, sous sa main. Augereau avait dans l'armée une juste réputation de bravoure éclatante, d'entraînement irrésistible. Les brigades, presque toutes composées d'enfants .de Paris, qu'il avait sous ses ordres l'eussent suivi sous la mitraille partout où il eût plu à leur chef de s'aventurer: aussi la division Augereau était-elle renommée, enviée et redoutée.
En arrivant devant la maison habitée par Berthier, Augereau mit pied à terre, et laissant traîner son grand sabre, dont l'extrémité arrondie du fourreau faisait cascade sur le pavé, il s'avança vers l'escalier en rendant aux soldats sous les armes les saluts qu'il en recevait.
Augereau monta l'escalier et ouvrit la porté de la salle du conseil, où se trouvaient réunis Berthier, Masséna, Sérurîer et Laharpe, les quatre généraux divisionnaires qui, avec Augereau, formaient le groupe des lieutenants que le nouveau général en chef allait avoir à commander.
Laharpe, Suisse expatrié, homme d'une grande instruction, réunissant le savoir au courage, avait alors trente-deux ans. C'était le plus jeune de tous ses collègues, mais
il y avait une grande différence d'âge entre lui et le nouveau général en chef. Chacun connaît la puissance de la hiérarchie militaire, chacun sait ce que vaut ce titre : droit d'ancienneté. On comprendra donc aisément à propos de la nomination d'un jeune homme de vingt-six ans comme chef supérieur, le mécontentement que noua avons déjà entendu manifester par quelques uns d'entre eux. Ajoutons à ceîa que Bonaparte était alors presque inconnu, c'est-à-dire qu'il n'avait donné aucune preuve de cet incroyable génie qui devait faire de lui, par la suite, le plus grand capitaine des temps modernes.
Augereau avait la mine renfrognée, pour nous servir d'une expression qui lui était familière. En entrant dans la salle du conseil, il lança sur ses collègues rassemblés uq regard ironiquement amer.
— Salut, citoyens, dit-il en prenant un siège qui fit lentement pivoter sur un pied. Eh bien! la campagne va donc s'ouvrir!
— Il paraîtrait! grommela Masséna.
— Et a-t-on des nouvelles du général en chef?
— On l'attends d'un instant à l'autre, répondit Berthier. C'est pourquoi je t'ai envoyé l'ordre de venir à Nice.
— Alors nous ne savons pas encore quelle sera la ligne d'opération à suivre?
—Non!
— Savez-vous ce que je crois, moi? dit Sérurier.
— Qu'est-ce que c'est? demanda Augereau. ,
— C'est qu'on a nommé le nouveau général en chef de l'armée d'Italie parce qu'il a accepté des instructions précises et positives du Directoire.
— Quelles instructions? dit Augereau.
— Temporiser pour occuper ici les Piémontais et les Autrichiens et laisser agir les armées du Rhin.
— Corbleu ! fit Augereau avec véhémence. L'armée d'Italie a-t-elle donc démérité de la patrie pour qu'on agisse ainsi envers elle?
— Savez -vous la nouvelle? dit Bertiher.
— Quoi encore? demanda Masséna.
— Beaulieu a fait renforcer les bataillons du général Bottiny qui gardent le passage de la Rochetta.
— Il veut donc nous attaquer ?
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— Oui! dans les premiers joun du moi* prochain.
Augereau fil entendre un juron telle iMcni énergique que les litres «1rs fenêtres en (dibrèrent.
El in mis n'avons ni livres, ai munitions,
ni souliers!
— Tonnerre! L'armée d'Italie a'a plus qu'à *<' faire i uer en pure perte !
— Vous vous trompez, général Augereau, «lit ane vois brève. L'armée d'1 ta lie a de grandes choses à accomplir !
Les <-iiK| généraux se retournèrent à la fois, l'n homme de baille moyenne, maigre, sec, au visage jauni, aux cheveux noirs el plats, aux traits romains, an menton fortement accusé, nu n-nni fixe <'i vif, se tenait
sur le seuil de ra porte.
Oel homme portail un costume usé de général de division, sans la moindre broderie apparente, car l'éclat de l'or avail disparu depuis longtemps. Il avail sur la tête un
chapeau à cornes. Sa main droit,, était enfoncée sous le revers de l'habit, il avait le bras plié sous la poitrine et le bras gauche sur le dos. Il se tenait immobile, et son oeil perçant embrassait dans un même rayonnement ie groupe des généraux:, qui s'étaient tous levés subitement.
— Le général Bonaparte! dit Berthier en s'avança ut et en saluant.
— Comment n'a-t-on pas prévenu ! s'écria Sérurier.
— J'ai défendu toute réception bruyante, répondit le jeune général en cbef. Les honneurs ne conviennent qu'aux vainqueurs que la patrie doit récompenser, et nous n'ayons rien fait encore. D'ailleurs c'est moins un cbef qui vient parmi vous qu'un ami, votre égal en patriotisme et en dévouement qui s'appuiera sur votre excellente expérience. Je remercie le Directoire en me confiant le commandement en chef de l'armée d'Italie, de m'avoir mis à même d'entrer en relations de chaque jour avec des hommes tels que vous. Je sais vous apprécier, citoyens, et j'espère que dans un avenir prochain vous m'appréicerai vous-mêmes!
En achevant ces mots, Bonaparte salua, prit un siège et s'approcha de la table. Quelques ^officiers d'état-major, qui étaient entrés à sa suite, se groupèrent derrière son fauteuil.
cinq généraux divisionnaires échangeaient entre eux «.' dj étonnés. Il était évident que l'impression produit eux par l'arrivée brusque de leur nom chef était profonde* Banc se rendre compte de ce qu'ila ressentaient, ils paraissaient dominés par l'ascendant étrange que ce j''l>ii' homme, presque inconnu i loin ce qui l'entourait Enfin, Berthier pe remit le premier, et, prenant la parole an nom de s,-s camarades, il formula quelques compliments de bienvenue.
Bonaparte l'interrompit du geste.
—Citoyens généraux, dit-il en s'àccoûdant sur la table, j'apporte avec moi de bien minces ressources, et l'armée manqué de tout. J'ai reçu du gouvernement de la Bépublique quarante mille francs en argenc, ce qui t'ait à peu près vingt sous par homme et un million en traites dont les deux tiers au moins seront impayés, j'en suis sûr. <|on<- ;i peu près douze francs par homme que nous avons pour entreprendre la campagne et nous avons tout à acheter, tout a créer, tout à faire! Général Berthier, vous connaissez le pays. Que peut-on espérer comme ressources?
— Rien! dit Berthier. La contrée est épuisée.
— Pas de vivres?
— Je ne sais pas comment l'armée mandera demain.
— Les chevaux?
— Manquent absolument. L'artillerie en est complètement privée, et la cavalerie a été obligée de se replier en arrière, sur le Rhône, pour faire ses fourrages.
— Nous n'avons que nos fusils! dit Masséna. u
— Cela suffit, dit vivement Bnoaparte.
— Et des munitions, général?
— Les soldats n'ont-ils pas leurs baïonnettes?
— Mais il faut qu'ils mangent!
— L'Italie est riche! Les magasins autrichiens sont admirablement pourvus : il ne s'agit que de marcher en avant!
—C'est vrai ! s'écria Augereau, dont ]e regard s'enflamma.
Une grande carte du Piémont et du Milanais était étendue sur la table. Bonaparte l'attira à lui, et posant le doigt sur les Alpes:
— Le plan à suivre est simple, poursuivit-
iUE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
51. Dès demain, nuos entrerons en campagne: le quartier général sera transporté à Albarga. Toutes les administrations suivront le littoral. Ce qu'il faut, c'est pénétrer, sans perdre une minute, par le col plus bas des Apennins, séparer les Piémontais des Autrichiens par une marche hardie.
Nous avons trois armées en face de nous. Ecrasons d'abord l'armée piémontaise :
nous forcerons ensuite la cour de Turin à faire la paix. Alors nous n'avons plus a combattre que Beaulieu et ses lieutenants, , mais nous scions en pleine Italie: les riches campagnes nous serons ouvertes, l'abondance sera parmi nous. L'armée d'Italie manque de tout! elle n'a ni pain, ni souliers, ni munitions, ni chevaux, pour conduire son artillerie, mais elle a du courage, de l'ardeur, du patriotisme, et de braves officiers pour la commander. Une seule victoire et nos magasins seront remplis, notre artillerie attelée, nos caissons approvisionnés.
Laissons l'armée du Rhin, riche et prospère opérer en Allemagne, et montrons au monde entier que des Français, sans solde et fans nourriture, n'ont besoin que de fusils pour courir sur la route de la gloire. Citoyens, notre mission peut être bien belle! Voulez-vous m'aider à l'accomplir?
— Oui ! oui ! répondirent à la fois les cinq généraux, électrisés par ces paroles entraînantes et tendant avec effusion leurs mains vers leur jeune chef.
C'est que chacun de ces hommes avait de grands sentiments au cœur; c'est que, si tous s'étaient un instant sentis froissés par la nomination d'un chef moins ancien qu'eux, ils avaient tous trop d'intelligence pour ne pas deviner dans ce chef un génie supérieur; c'est que l'orgueil chez eux était plus puissant que l'amour-propre , c'est qu'un même élan excitait alors toute la France : l'amour de la patrie.
— Vous m'aiderez? reprit Bonaparte.
— Oui ! oui ! répétèrent-ils encore.
— Eh bien ! dans un mois à pareille date, îe vous le jure, nous serons à Milan !
— Tonnerre! s'écria Augereau, voilà qui est parler!
— Et celui-là saura agir! murmura Sérurier à l'oreille de Masséna.
— Junot, dit Bonaparte en se levant et en «'adressant à l'un des jeunes officiers qui
raccompagnaient, tu as une belle écriture: mets-toi là et écris !
L'officier interpelé s'empressa d'obéir.
— Ecris, reprit Bonaparte; c'est ma proclamation aux soldais de l'armée d'Italie: "Soldats!
"Vous êtes mal nourris et presque nus.
Le Gouvernement vous doit beaucoup, mais ne peut rien pour vous. Votre patience, votre courage, vous honorent, mais ne vou#* procurent ni avantage ni gloire. Je vais rous conduire dans les plus fertiles plaines du monde: vous y trouverez de grandes villes, de riches provinces, vous y trouverez honneur, gloire' et richesse! Soldats d'Italie, manquerez-vous de courage?"
En entendant cet énergique langage les cinq généraux se regardèrent encore, mais cette fois l'admiration et la confiance brillaient dans leurs yeux.
— Fais imprimer cela à Nice, Junot, continua le général en chef et que demain cette proclamation soit placardée partout où il y aura un soldat françois.
Junot s'élança pour sortir: Augereau le suivit.
— Eh! Junot! fit-il en arrêtant par le bras l'aide de camp du général en chef. Quel diable d'homme est celui-là?
Et il désignait Bonaparte.
— Tu nie demandes quel homme c'est que le général Bonaparte? répondit Junot en se retournant. Je pourrais répondre comme Santeuil : "Pour savoir ce qu'il est, il faudrait être lui-même". Je te dirai seulement que, selon moi, c'est un de ces hommes dont la nature est avare et qu'elle ne jette sur le globe que de siècle en siècle!
Et Junot poursuivit rapidement sa marche, laissant Augereau tout ébahi.
— Je travaillerai cette nuit avec vous, Ber* thier, reprit le général en chef. Demain, notre plan sera entièrement arrêté.
' Et d'un geste amical il congédia les quatre généraux. Ceux-ci sortirent encore tout stupéfaits de la scène qui venait d'avoir lieu. Bonaparte demeura seul avec Berthier.
— Parlez-moi de l'armée, dit-il vivement. La discipline est-elle maintenue?
hua lgecarumial Var, à laquelle Maurice avait reçu ordre de
— Mal ! répondit Berthier.
lk TA.Mitont i»i; u i»i:
—Il faut la rétablir, ,r.\ veillerai. El le pays?.
Mauvais esprit !
— ( > 1 1 ne dous aime paar i/Aui riche a des espions qui excitent les haines cont re nous.
— Il faut agir conl re eus et éclairer le peuple italien. I bailleurs, la \ Ictoire, si nous la remportons, nous ramènera l » ïi • 1 1 des
gCllH.
Bans doute, général.
\\f/. vous an officier actif, Intelligent, sûr? demanda tout à coup Bonaparte.
( mi, général, répondit berthier.
Sur lequel \imis puissiez compter comme sur rous-même?
— T(»ul à toit.
— Faites le venir.
Bonaparte se promenait les mains eroi- Bées derrière le dos, en proie à une préoccupation visible. Berthier appela une ondonoance qui se tenait dans la pièce voisine.
— Cours prévenir le lieu|enant -Maurice Bellegrade que le général désire lui parler! dit-il.
Le soldat bondit et s'élança.
— Il s'agit d'une mission périlleuse! dit Bonaparte.
— Le choix ne pouvait pas être meilleur, répondit Berthier.
— C'est bien, nous verrons!
Quelques minutes après, Maurice, traversant la salle du conseil, faisait son entrée dans le cabinet où le général en chef était seul avec son chef d'état-major. Maurice était extrêmement pâle.