‹ Le roi du bagneChapitre 22 sur 243 · VENISE LA BELLE · texte numérisé non relu

VENISE LA BELLE

Ce qui étonne le plus en mettant le pied pour La première fois à Venise, c'est le silence qui y règne.

Au coeur même de la ville, au milieu de la place Saint-Marc, rendez-vous continuel de la plèbe et de la noblesse, on entend à peine un léger bourdonnement, qui, seul, révèle la vie de plus de cent mille hommes, La cause de ce phénomène, incompréhensible partout ailleurs qu'à Venise, c'est que, là, il n'y a ni voitures, ni chevaux, ni charrois d'aucune espèce. La race chevaline est complètement inconnue à Venise, et il y a vingt

ans seulement, avant que les moyens de « ommunical ion faciles et multipl i lent

mis le \ o\ âge ;i la portée des plus paui i des miniers de \ • avaient jam

vu d'au! rês coursiei -■ que ceux de bronze qui décorent le portail de Saint Marc.

De plus, les piétons n "' guère da-

vantage, car, bien que l'on pui [ue

entièrement parcourir la ville au trav< d'un labyrinthe Inextricable de petites ruelles et de quais exigus bordant les maisons, ces voies de circulation Interdisent, par leuç étroitesse, le passage a plus de trois personnes de front, et ' rois personnes fort mûn . encore. Elles font, en outre, iam de circuits, tant de détours, qu'elles triplent 'sèment le chemin que Ton ferait en gondole.

De cette absence 4e chevaux, de voitures et de piétons, de cette habitude, créée par le besoin de se i ra osport er partout sans bruit, on comprend qu'il résulte ce calme étrai inconnu qui frappe d'une sorte de stupeur le voyageur nouvellement débarqué. En y réfléchissant, on peut même hardiment conclure que ce silence majestueux d'une grande ville a été l'une des causes principal s de la réputation demi-fantastique que possédait Venise aux siècles derniers.

En sa qualité de république, Venise eut certes dû tendre une main fraternelle à la République française, et effectivement elle lui tendait bien une main ouverte; mais comme, en sa qualité de gouvernement bien constitué, Venise avait deux mains, tandis qu'elle offrait Tune, elle montrait l'autre fermée et menaçante, mais à demi-cachée clans l'ombre. Effectivement, dans les Etatf vénitiens, il n'y avait que deux classes: la noblesse et le peuple. L'une, ami du despotisme, baissait la liberté qu'adorait l'autre. Les paysans des campagnes étaient tout d'abord et tous disposés en faveur de la France, tandis que le Sénat promettait clandestinement son appui à l'Autriche. Mais ces paysans, simples, ignorants, grossiers, avaient prêté une oreille crédule aux faux bruits répandus par les agents du parti aristocratique et monacal. ,

L'Angleterre et l'Autriche semaient l'or à pleines mains pour nous susciter des ennemis, payaient les consciences difficiles et entraînaient les sots. Bientôt le nom français était devenu odieux en Italie, et dans tous les Etats vénitiens on entendait sur

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toutes les lèvres ce vieux dicton populaire: l'Italie est le tombeau des Français.

Puis à la noblesse vénitienne, cette noblesse orgueilleuse, hautaine, insatiable de domination, se joignaient des quantités d'endurés français, lesquels, détestant la République, jetaient feu et flamme contre leurs compatriotes et allaient jusqu'à souhaiter hautement que les armées autrichiennes et piémoutaises écrasassent les armées de la France.

Tout ce monde avait appris avec une joie immense et la nomination de Beaulieu comme général en chef de l'armée autrichienne, et celle de Bonaparte comme général en chef de l'année française. On portait aux nues les talents de l'un, on riait en parlant de l'ineptie de l'autre. Enfin, à l'époque où nous arrivons à Venise, c'est-à-dire le 14 avril 1796, la persuasion de l'anéantissement des Français de l'armée d'Italie était tellement accréditée que l'on comptait déjà les étapes de Beaulieu jusqu'à Lyon.

En raison de ses canaux et de l'absence de rues carrossales, Venise ne connaît qu'un moyen de locomotion : la gondole. Aussi la gondole est-elle au Vénitien ce qu'est le poney à l'Ecossais, le cheval à l'Arabe et l'habit à l'homme civilisé : elle fait partie de son existence, elle entre pour moitié dans ses moindres actions.

La gondole est une barque longue, un peu plus large que la yole, mais aussi élancée, d'une longueur variant de quinze à trente pieds. Ses extrémités recourbées comme les souliers à la poulaine du quinzième siècle, sa. proue armée d'une longue dent de fer ciselé, sa cabine étroite et basse à l'arrière, tout cela offre au premier coup d'oeil un aspect original et gracieux. Placez mainte, nant deux hommes, deux gondoliers à chacun des côtés de cette barque, une longue rame, une seule par homme, à la main; regardez les debout et manoeuvrant avec une dextérité incroyable, et vous verrez la gondole voler sur la langue avec une célérité qui laisserait bien loin en arrière un excellent attelage anglais.

La gondole est donc la voiture du Vénitien. Il y a la gondole particulière et la gondole de louage. On a des remises pour ses gondoles dans chaque palais comrce on en a pour ses voitures dans nos hôtels. Il y a des places de gondoles sur certains ca-

naux comme il y a des places de fiacres à' Paris, et c'est un curieux spectacle que celui de suivre sur les eaux bleues ces milliers de barques qui vont, viennent, s'approchent, s'éloignent, se mêlent, se croisent, se dépassent avec une précision et une adresse merveilleuses. Les gondoliers s'ont les dignes émules des cochers de Paris et de Naples.

La gondole admise comme unique moyen 'de transport, de locomotion, de charroi, on comprendra facilement que l'emploi de ce léger véhicule glissant doucement sur les eaux, transportant sans bruit les habitants et les marchandises, loin de troubler le silence, contribue à le rendre plus 'solennel encore. La nuit surtout, cette morne tranquillité a quelque chose d'effrayant et de lugubre, mais le soir les canaux offrent le coup d'oeil le plus féerique et le plus bizarrement animé.

Chaque gondole est pourvue de lanternes de couleurs, les plus riches seigneurs se dis* tinguent par le luxe de ce luminaire; les lanternes, armoriées, peintes aux couleurs de la famille, forment des grappes multicolores de l'effet le plus attrayant. Les gondoliers ordinaires même, conduisant les gondoles publiques faisant office d'omnibus et de fiacres, mettent leur amour-propre à éblouir leurs confrères. Bien n'est plus joli ni plus curieux à voir que ces myriades de feux éclatants glissant' silencieusement sur ces eaux sombres et profondes, sous ce ciel splendide, éclairé par des étoiles brillantes : on jurerait, de loin, voir ces gerbes étincelantes que lancent les chandelles romaines dans les feux d'artifice.

Le 11 avril 1796, ce jour où nous prions le lecteur de se transporter avec nous à Venise, deux gondoles, richement pavoisées, richement illuminées, se suivaient l'une et l'autre,' parcourant le grand canal dans toute sa longueur. L'une de ces gondoles ne contenait que les deux rameurs, l'un à l'avant, l'autre à l'arrière, le premier chantant avec une assez jolie voix une strophe du Tasse, à laquelle répondait son compagnon par la strophe suivante. La tente de damas de soie, aux rideaux relevés, laissait voir, vide de promeneurs, son intérieur tout garni de coussins de cuir oriental.

Dans la gondole précédente, au contraire, il y avait nombreuse société, à en juger par le bruit de voix qui s'échappait du salon.

!,!■: TAMIBOUR DE l,\ :: ..'■• DEMI BRIGADE

Sc|ii hommes étaient là, en effet, en compagnie d'une tVin l'une grande beauté e1

d'une gronde disj ind ion. Le plus jeune de

C6fl hommes ;iv;iij |icii I ri iv \in^l linil ans,

le plus âgé cinquante : les au1 res séparaient l'intervalle ;i distances û peu | îles ;

tons étaient richement \riiis ei paraissaient appartenir ;> l'élite «l»' la société de la ville; ils parlaienl français.

En passant s.. us le Ponte-Rialto, la conversation très animée, dégénérait eu «lis cussion, car tous parlaient à la fois avec une verve ext rême.

Permettez, messieurs, dit, en élevant (a voix, l'un des personnages les | »l us âgés, ce que \<ais ilii Le marquis Camparinj est parfaitement exact, et nous devons douter d'autant moins de ses paroles qu'il connaît à fond et par expérience ions ces parvenus de la Révolution, ces citoyens qui prêchent un système impossible et dont la France se lassera, vite.

— D'autant plus vite, cher comte, ajouta un second personnage, que l'Autriche y mettra Itou ordre; avant un mois nous serons à Taris.

— Evidemment! dit la dame, j'en suis tellement convaincue que je n'ai pas voulu faire faire une seule robe à Venise; les couturières italiennes ne savent pas travailler. Là-bas, je retrouverai tous mes fournisseurs.

— Mais, monsieur Camparini, mais, mon cher comte de Roiquefeuille, mais, madame la marquise, répondit le plus jeune des promeneurs, vous ne savez donc pas qu'il y a en Frftnce trois cent mille hommes sous les armes?

— Qu'importe ! dit le comte.

— Des soldats sans officiers! ajouta le personnage qui avait déjà parlé.

— >Sans officiers ! s'écria le jeune homme, dont les yeux lançaient des éclairs. Que dites-vous donc, monsieur de Grafeld? Comment nommerez-vous Hoche, Moreau, Jourdan, Masséna, Joubert, Augereau et tant d'autres?

— Penh ! je ne les nommerai pas, . cher monsieur de Signelay, ces gens n'ont pas de noms, cela a-t-il un titre?

— Mais oui.

—Bah! Lequel?

— Celui de brave! monsieur le baron.

— Niaiserie que tout cela, cher vicomte. Pendant que vous y êtes, pourquoi n'ajou-

t< /. vous pa - à voi re liste le pet h .1 1 en

chef de l'armée d'Italii

Le général Bonaparte?. . . je ue le (,<>naais pa

Mais je connais sa famille, moi! s'écria le comte de Roquefeui'lle; une excellent mille même, qui doil être dans la désolât ion rie \ oir l'un de ses rejetons end onser un uniforme républicain. Les Bonaparte sont aussi nobles que le roi, messieurs; ils peuvent luire leur preuve de i LOO tant qu'ils le voudront, et nu d'eus s'en va Bervir le Directoire Ah : fi !. . . . je suis sur que tous ses amis doivent lui tourner le >\>^.

— Laissez faire, comte, reprit le baron allemand, le général Bonaparte ae jouira pas longtemps de Bes épaulettes fraîchement étoi'lées. Beaulieu le battra sans peine, n'estce pus cher monsieur Camparini*?

— Sans doute aucun, monsieur le baron, répondit le marquis interrogé.

—Que peul faire l'armée française ? ajouta le comte; il n'y a pas un gentilhomme dans tout ce ramassis! Ma parole d'honneur! savez-VOUS que tout cela tourne à la plaisanterie?

— Je ne trouve pas! dit le vicomte de Signelay.

—En vérité! dit le comte avec étonnement. Prenez-vous la situation au sérieux? Ce serait impardonnable: Non, très cher, la comédie a assez duré; aujourd'hui nous allons agir, et toutes ces prétendues armées républicaines vont s'évanouir dès qu'on va souffler dessus. Dans deux mois, au plus tard, je serai installé dans mon hôtel du faubourg Saint-Germain et, pardieu ! messieurs, et vous, ma belle marquise, je vous invite tous à dîner pour le 14 juin!

— Accepté! répondirent en riant tous les promeneurs, à l'exception du vicomte, qui haussa, les épaules.

— Voyons, Camparini, reprit le comte, répétez-nous un peu ce que vous disiez tout à l'heure, afin que nous prenions nos arrangements en conséquence.

— Je disais, mon cher ami, répondit le marquis, que nous sommes aujourd'hui le 14 avril; or, la campagne a dû s'ouvrir ces jours derniers: si je suis bien informé, Beaulieu a fait attaquer Bonaparte, le 10, du côté du col de Àlontenotte. . .

— Si Beaulieu a attaqué le 10, interrom-

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pit le baron de Grafeld, le 11 l'armée française a dû être en pleine déroute.

— Donc, l'armée française battue, Beaulieu la pousse l'épée dans les reins; le 12, il a dû être à Nice, et il a passé le Var le lendemain. . .

— Il doit être aujourd'hui à Toulon ! interrompit le comte.

— A moins qu'il n'ait juge convenable de marcher immédiatement sur Lyon, fit observer le baron.

— C'est possible, mais mettons les choses au pis; admettons que Beaulieu ait pris le plus long: ces jours-ci il va remonter le Rhône; le 20 il sera à Lyon; le 22 à Châlons. . .

— Et le 1er mai à Paris! dit Camparini.

— Très bien!

— Mais les armées du Rhin, qu'en faitesvous? demanda le vicomte, qui contenait à grand peine son impatience.

— Les armées du Ehin? reprit le baron, il n'y a pas à s'en préoccuper. Beaulieu. à Paris, la République n''est plus, la France est soumise et le trône relevé. D'ailleurs,' les armées autrichiennes sont là-bas sous les OBdre de l'archiduc Charles, et je vous demande s'il est seulement supposable que des gens de rien comme ce Moreau et ce Jourdan puissent tenir tête une seule minute à un homme qui a dans ses veines du sang de la famille impériale d'Autriche?

— Supposer cela serait insensé ! dit le marquis. Donc, les armées du Rhin sont également anéanties, et, tandis que nous rentrons par le midi, nos amis de Coblentz rentrent par l'est.

— Mais, dit la marquise, croyez-vous que nous puissions être à Paris avant la fin de mai?

— Evidemment! s'écria le comte.

— La saison d'hiver sera passée.

— Oh! nous aurons fêtes sur fêtes pour célébrer notre retour!

Le vicomte laissa échapper un geste d'impatience tellement brusque que, cette fois„ il fut remarqué.

— Comment, vicomte, vous doutez encore? reprit le baron de Grafeld.

— Comment ne douterais-je pas, monsieur? répondit le jeune homme, que Beaulieu traverse victorieusement la France entière en quinze jours, quand, depuis quatre

années, la France a toujours et constam- « ment battu l'Europe réunie?

— C'est que jusqu'ici on s'y était mal pris! s'écria le comte en se démenant sur son siège.

■ — Mais, cher monsieur, ajouta le baron de Grafeld, examinez donc l'état des choses ! Vos Français d'Italie n'ont seulement ni souliers, ni pain; ils sont dans une misère extrême. Que voulez-vous que fassent ces petits malheureux conscrits qui manient un fusil depuis deux ans à peine, contre nos magnifiques grenadiers allemands, ton* vieux soldats qui n'ont jamais manqué de rien?

— Ils peuvent faire ce qu'ils ont fait depuis quatre ans, monsieur, répondit vivement le vicomte, c'est-à-dire les battre partout où ils les rencontreront.

Le baron se mordait les lèvres.

— Xous ne nous entendons pas! dit-il.

—C'est mon avis! répondit le vicomte.

— Signelay, vous déraisonnez, mon cher enfant, fit observer le comte d'un ton conciliant. Quelle idée vous prend de nous contredire à tous propos dans nos espérances, je veux dire dans nos certitudes. Que diable "n'êtes-vous donc plus gentilhomme?

— Je suis Français, monsieur.

— Eh -bien! vous devez désirer le rétablisseraen. de 7a royauté et ne. fui des antiques; prérogatives de la noblesse?

— Je désire comme vous revoir la France, messieurs, répondit le vicomte. J'aime mon roi et je ne faillirai pas à la cause de l'honneur, mais j'avoue que je ne puis étay£r ma joie de revoir ma patrie sur le désir de voir battre les Français par les armées étrangères.

Tous firent un mouvement.

— Oh! comprenez-moi bien! continua le vicomte avec une véhémence extrême. J'ai souffert comme tant d'autres des horreurs révolutionnaires ; mon père a été tué en Vendée, mon frère a été massacré en septembre. Emprisonné moi-même, jugé et condamné, je n'ai échappé au supplice que par miracle. Mes biens ont été saisis, mes bois coupés, mes châteaux vendus: j'ai été ruiné par la République. On ne saurait donc me reprocher d'être payé pour aimer le gouvernement de la France. . .

— Et cependant, interrompit le baron avec ironie, vous souhaitez son triomphe.

U-ï TA.UHOUR \>i: I.A 32.ï I>KMI URK1

— rie s<»iili;iiic, moniteur, Le triomphe des armées françaises. Oui! j<" l'avoue! si mes

intérêts s. .m avec Les ennemie d<e mon pays, mou coeur est avec ces vaiUauti enfanta (pii, dénués <i<' tout, luttent avec énergie ei courage. H tant le reconnaître: la Révolution ;i éié splendide aux frontières.'.

— Ah! vicomte! s'écria la marquise.

— Pardonnes-moi, madame; mais si mon désir est bien grain I »le revoir fia patrie, je vomirais rentier en France par une autre route que celle qui serait souillée du sang Ira nrais verse par uYs mains autrichiennes ei anglaises!

— De sorte, dit le baron de Grafeld, que si, par hasard, vous vous trouviez sur un champ oie bataille où l'armée des révolutionnaires fût eu présence d'une armée libératrice . . .

— 'Si je me trouvais à cette heure entre Beau-lieu et Bonaparte et qu'il nie fallût prendre un parti, interrompit le vicomte, je n'hésiterais pas, monsieur. Je combattrais avec mes compatriotes!

Un silence profond, décelant une sorte de gêne ressentie par tout le monde, accueillit cette déclaration si précise faite d'une voix ferme et nette.

En ce moment, la gondole, longeant l'une des deux rives du grand canal, arriva à la hauteur de l'un des innombrables escaliers de marbre qui sont semés de ^distance à distance sur les quais, pour la plus grande facilité des embarquements et des débarquements. Le vicomte ordonna au gondolier de l'avant d'accoster. L'homme obéit aussitôt et la gondole demeura immobile, maintenue bord à bord avec la première marche de l'escalier à l'aide d'un cordage que le gondolier de la proue avait lestement passé dans un anneau scellé à la muraille.

Le vicomte s'était levé, et saluant succès-" sivement, la marquise d'abord, les hommes ensuite :

— Veuillez nrexcuser de vous quitter si brusquement, dit-il, mais me voici près de ma deumeure; j'ai de nombreuses lettres à écrire, et le courrier de Vienne part demain de grand matin.

— Nous nous verrons demain, aux régates, vicomte? dit avec empressement Oamparini.

— Sans doute, monsieur le marquis, ré-

pondit le jeune homme en. saluant ans <Jer« aière Ms.

Puis, s'inclinanl encore, il quitta le petit salon, sauta vu l'escalier, ei disparut bien* tôt Mans l'ombre de l'une de ces ruelles multiples qui sillonnent les Ilots de Venise. La -ondoie, refpi au large, reprit sa route

descendant le grand canal dans la direction

de ''arsenal.

Depuis le brusque départ du vicomte,

personne n'avait prononcé un mol.

— Messieurs, dit tout a coup le baron de Grafeld, je crois qu'il sera prudent a l'avenir de non . abstenir de toute espérance devant le vicomte

— 'C'est mon avis! dit le comte.

— Cela n'est pas suffisant! ajouta Camparini en baissant la voix.

— Comment? demanda un autre personnage qui n'avait point pris part encore à la conversation.

— Le vicomte nous trahit!

— Hein? firent tous les auditeurs.

— Le vicomte nous trahit! reprit Camparini d'une voix ferme. Je n'ai pas de preuves matérielles à donner de sa trahison, mais les preuves morales abondent. Il aime le gouvernement républicain. Je vais vous confier, à ce sujet, une chose que j'ai hésité jusqu'ici à vous communiquer: Je sais, à n'en pouvoir douter, que deux fois déjà, le vicomte de Signelay a été sur le point de courir s'enrôler dans les rangs de l'armée révolutionnaire.

— Votre parole? dit le comte.

— Ma foi de gentilhomme! répondit Camparini avec noblesse.

— Mais alors il faut veiller sur lui.

— Avec des précautions infinies. Il connaît la plus grande partie des intentions du comité royaliste de Venise. Sa trahison pourrait nous nuire.

— Mais c'est horrible! s'écria la marquise. Un si bon gentilhomme.

— Le vertige l'aura pris! dit Camparini en haussant les épaules. Le malheureux n'est pas le seul, mais néanmoins nous devons veiller à ce que cet écervelé ne nous embarrasse pas la route.

— Je m'en charge! dit le baron.

— Comment ?

— Le gouvernement vénitien n'a rien à refuser en ce moment à mon pays : je verrai le doge, je parlerai au nom de l'Autriche, et

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j'obtiendrai 'dès demain un ordre d'emprisonnement. La nuit prochaine, le vicomte réfléchira sous les "Plombs" aux avantages du triomphe de Farinée de Bonaparte sur celle de Beaulieu.

— C'est cela dit le comte. Une petite détention de quelques jours peut le corriger et le ramener dans la bonne voie. Cela lui rappellera le bon temps de la Bastille. Pauvre Bastille ! Quand je pense que tous ces sots l'ont détruite !

— 'Mais l'arrestation pourra-t-elle se faire sans trop de bruit? demanda Camparini. .

— Sans doute, répondit le baron. C'est demain jour de fête : les régates amèneront une affluence considérable sur les lagunes. Rien n'est plus facile que de faire disparaître un homme dans la foule.

— 'Nous voici a. l'extrémité du grand canal, fit observer Camparini; Mon ami et moi allons prendre congé de vous.

Et le marquis se leva en désignant du geste son voisin Vie droite, lequel n'avait point ouvert la bouche.

— 'Vous passez au Lido? dit le baron de Grafeld; voulez-vous me remettre chez moi?

— Très volontiers, cher baron! répondit Camparini.

Puis, se tournant vers l'un des gondoliers :

— Pietro! ajouta-t-il, appelle ma gondole!

Le gondolier obéit, et l'embarcation vint de suite se ranger bord à bord avec l'autre gondole. Camparini, st>n ami et le baron de Grafeld passèrent d'une gondole dans l'autre. Puis, les deux véhicules nautiques se séparèrent, des saints furent échangés, et chacun glissa sur la lagune laissant entre eux un long et phosphorescent sillage. '

Camparini, son compagnon et le baron s'étaient assis au fond du salon.

— Demain, dit vivement le marquis, le vicomte de Signelay sera arrêté aux régates?

— Je l'affirme!

— Il sera mis sous les Plombs?

— Je vous le promets.

— Très bien, mais. . .

Camparini parut s'arrêter avec embarras.

— Quoi? demanda le baron.

— Il ne faudrait pas que cette détention fût par trop courte! dit Camparini avec un sourire d'une expression impossible à rendre.

— Oh ! dit le baron avec une négligence af-

fectée. On entre sous les "Plombs", vous savez, mais. . . on n'en sort p'as!

— En vérité? fit Camparini.

— J'en suis sûr !

— Alors, tout est pour le mieux. Parlons maintenant de nos affaires !

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