LES DUCATS DE L'EMPEREUR
— Avez-vous vos rapports ? demanda le baron en se tournant vers Camparini.
— Oui, répondit celui-ci, Pick les a apportés. ;
— Les voici, dit à son tour le troisième personnage en présentant une liasse de papiers.
— Le baron prit les papiers, s'approcha de la lampe qui éclairait intérieurement le salon' de la gondole et les feuilleta avec une attention minutieuse. En s'arrêtant à l'un de ces volumineux manuscrits, il fit un geste brusque comme s'il eût éprouvé un sentiment de désagréable surprise.
— Quinze mille ducats pour trois mois de séjour en France! dit-il.
— C'est peu, n'est-ce pas? dit tranquillement Camparini.
— Cinq mille ducats par mois! Plus de cinquante mille livres en France!
—Eh bien?
— Mais c'est énorme!
— Vous trouvez?
— Jamais Son Excellence ne consentira à accepter un tel chiffre !
— Alors Son Excellence le refusera.
— Mais qu'arrivera -t-il?
— Que nous cesserons de nous entendre!
— Le baron regarda Camparini, qui paraissait impassible.
— Mon cher marquis, dit-il, songez donc 'que. . .
— Ma parole d'honneur ! baron, interrompit Camparini avec un geste superbe, je crois que vous allez me marchander! Etablissons la situation, je vous prie ! . . . Qui est-ce qui risque sa tête dans l'affaire en question, est-ce moi ou vous?
— C'est vous, c'est vous! se hâta de dire l'Autrichien.
— Et vous estimez ce risque un peu trop cher à cinq mille ducats par mois, soit environ quinze cents francs par jour ! Du dia-
i.K TAMBOUR DU DŒM1 WUOÀDH
ble s] vous trouverez & plus bas prii une tête connue In mienne!
Je s;i s bien que. . .
I bailleurs, conl Inua < ïamparinj d'une \<>i\ brève, quelles ont été les propositions
laites? quelles nul ele celles acceptées? J'ai
eu carte blanche, ri a tua dispestt ion l< fonds secrets sur l'emprunt fait ;i l'Angleterre. Le cabinet autrichien voulait avoir deux oreilles fines et deux y< pcés à
Paris auprès de deux part s opposés. Il s'agissait de renseigner Son Excellence et sur les intentions du Directoire et sur les menées du parti vaincu, mais toujours sur 1. brèche «les Jacobins exaltés. Ces renseignements exacts, sérieux, vrais, je les ai promis el je les ai donnés. J'ai abdiqué mon rang, j'ai quitté mon titre, j'ai consenti à descendre les degrés sociaux pour mieux jouer mon rôle; bref, depuis trois années, je me suis Eait l'ami, le se de, le dévot des terroristes. Lié avec Robespierre, Saiht-Just et les autres, j'ai été accusé e1 proscrit avec eux. Depuis ce temps, j'ai couru les provinces, faisant de fréquentes apparitions dans la capitale, toujours poursuivi, souvent traqué, sans cesse accusé et maintes fois sur le point d'être pris, Ce qui m'eût conduit infailliblement ou à être déporté comme terroriste ou à être guillotiné comme agent autrichien, si on eût découvert la vérité. Mais depuis trois années je n'ai pas cessé un seul instant de vous fournir les renseignements les plus précis sur ce qui vous intéressait...
— Sans doute, sans doute! dit le baron.
— Ne pouvant jouer à la fois les deux rôles, poursuivit le marquis, ne pouvant être ù la fois et dans le camp des Jacobins et daus celui des Thermidoriens d'abord et des modérés ensuite, je me suis adjoint un autre moi-même, ce cher Pick, mon ami, mon compagnon, qui, dans les bonnes grâces des puissants du Luxembourg-, au mieux avec Barras, a été à même, depuis plusieurs mois, de vous rendre d'importants services.
— Je ne nie pas ! dit encore le baron.
— Or, Pick risque sa liberté et sa tête tout comme votre serviteur, cher baron, et il est juste qu'il touche pour ses risques et ses peines, une part égale à la mienne; donc, cinq mille ducats par mois. . .
— Ne font jamais que deux mille cinq cents ducats par tête, interrompit Pick. Et
monsieur le baron oublie lé énormes
dans Lesquels uous somnn ■ entrai]
^f a intenant, reprit < lamparini, si cet te explication ue voua suffit pus, baron nous! sommes tout prêts a rompre nos relations L'Angleterre et la Russie payenl leurs agents |dus dur que l'Autriche.
— Permettez, permettez! dit, vivement baron, j<- sera s désolé de voir rompre des
relat ions si bien établies.
— Alors, pourquoi vous arrêter a un chiffre?
— J'ai tort, je le reconnais. .Mais von tes bien certain de ce que vous m'apprenez? Le généra] Bonaparte n'a apporté que quarante mille francs eu or et un million en traites?
—I)..nt deux cent dix mille francs ont; seuls été payés! dit Cnniparini.
—Il est impossible qu'il fasse campagne alors!
— Je le crois.
— Passons donc sur les quinze mille ducats.
— Et sur ces cinq mille autres, ajouta Pick, qui ont servi à exciter les soldats italiens contre les Français et à répandre dans les campagnes les bruits les plus propres à nuire à l'armée de Bonaparte.
— Très bien! dit le baron.
— Ici des bagatelles, reprit Camparini en désignant des papiers que le baron tenait de la main gauche, séparés des autres. Des imprimés répandus pour animer les esprits, des agents des campagnes augmentant et propageant la terreur qu'inspirent les préparatifs de guerre. •
— Passons, passons! dit le baron, tout cela est bien.
— Eeste la grande affaire.
— Ah.! ah! fit de Grafeld en relevant la tête, cela marche?
— A merveille.
— Avez-vous des détails?
— Beaucoup.
— Il y a eu des crimes commis?
— De nombreux.
— Vous savez que cela est pour le compte de l'Angleterre?
— Naturellement, aussi ai-je mis le chiffre en livres sterling'. Vous voyez: quatre mille livres sterling! L'effet a été foudroyant. Avant trois mois, partout, en France même, dans les provinces, aux environs de
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
Paris, dans les grandes Tilles, des associations multipliées répandront la terreur.
— Quel nom ont pris ces hommes?
— Un nom qui caractérise leur manière d'agir: ils se nomment les Chauffeurs.
— Et ils ont l'uniforme des soldats?
— Oui. C'est une idée qui est excellente. Je vous le répète, avant trois mois la terreur sera partout. Pas une ville ne sera respectée, pas une grande route ne sera sûre. Ces attentats multipliés exciteront les esprits, alarmeront les cœurs les plus solides et démontreront l'impuissance du gouvernement. C'est une grande affaire, c'est un moyen infaillible d'arriver au but!
— Je le crois, marquis, dit le baron d'un air sombre. Pitt vous a-t-il fait compter de l'argent?
—Dix mille livres sterling d'avance.
— Il agit grandement.
— Il a raison, l'invention est impayable.
— Maintenant, il ne nous manque que des nouvelles de l'armée.
— Nous en aurons demain.
— A quelle heure vous verrai-je?
— A cinq heures du soir, si vous voulez, après les régates.
— Pourquoi pas plus tôt?
— Je veux vous laisser le temps d'agir en ce. qui concerne le vicomte de Signelay.
— N'ayez aucune crainte à cet égard: demain il sera sous les Plombs, avant que la fête soit terminée.
— Et demain à cinq heures, je serai chez vous.
— L'agent anglais s'y trouvera également.
— Très bien.! Vous débarquez?
— Oui, voici le palais Contarini, et ma maison est proche..
Cinq minutes après, Camparini et Pick étaient seuls dans le salon de la gondole. Les gondoliers poussèrent l'embarcation au milieu du grand canal; puis, après l'avoir amarrée à une sorte de bouée qui devait la retenir, ils quittèrent l'un l'avant, l'autre l'arrière, et ils pénétrèrent à la fois familièrement dans le salon.
— Causons, mes enfants! dit Camparini d'un ton joyeux.
Les gondoliers s'étendirent sur les banquettes de damas ; Pick tira de sa poche une courte pipe, la bourra, l'alluma ; puis, se renversant mollement en arrière, il attendit,
— Eh! eh! fit Camparini en reprenant la
parole après un moment de silence, les affaires marchent, mes chers amis, et duper les hommes est très certainement la chose la plus facile du monde! L'Autriche paye, l'Angleterre paye, les émigrés payent, les Italiens payeront : tout entre dans notre caisse, et rien n'en sort! Que dites-vous de ma manière d'entendre la politique?
— Nous disons que tu es un grand homme! dit Pick sans bouger.
— Et que tu tiens tes promesses! ajouta l'un des gondolier-.-.
— Lin neu mieux que tu n'as tenu jadis les tiennes, mon cher Roquefort, répondit Camparini avec un mauvais sourire.
— Peuh ! fit notre ancienne connaissance de l'Hôtel de Niorres et du Roi des Gabiers, autres temps, autres mœurs. Je n'avais pas pu t'apprécier comme aujourd'hui. Et puis, Bamboula m'avait trompé.
— C'est possible! dit Camparini. Il en ' avait trompé de plus fins que toi. Il y a des instants où je regrette le pauvre diable. Il avait du bon ! De la tête, de l'entrain, de la résolution! Hélas! l'amour-propre l'a perdu ! Il s'est cru fort, il a voulu lutter, et j'ai été obligé de le briser! Enfin, Satan ait son âme, n'en parlons plus. Il s'agit des affaires de l'Autriche et de celles de l'Angleterre !
— Crois-tu que les choses marchent comme tu le disais? demanda Pick.
— Ouais ! je n'en jurerais pas ! J'ai la prétention de connaître les hommes: j'en ai assez vu de tous les rangs, de toutes les classes, défiier sous mes yeux : bons et méchants ont été jugés par moi sans que je me sois trompé. Eh bien! j'ai vu ce général Bonaparte en lequel personne n'a confiance, pas même les directeurs qui l'ont nommé... Il v a dans son regard quelque chose d'étrange. Son front est superbe et plein de pensées... Enfin, voulez-vous savoir mon avis? Il y a du génie dans ce jeune homme là !
—Alors? dit Pick.
— Il pourrait bien battre Beaulieu.
— Mais si cela arrive, la mine autrichien-' ne est épuisée !
Camparini se mit à rire.
— Au contraire! répondit-il. Que Bonaparte batte les Autrichiens, et la veine n'en est que plus riche pour nous à exploiter. L'Autriche et l'Angleterre se cramperont à la France pour la faire tomber: elles s'épui-