‹ Le roi du bagneChapitre 220 sur 243 · XXXI V LE RETOUR · texte numérisé non relu

XXXI V LE RETOUR

Louis regarda Rose : celle-ci avait ses joues empourprées et deux larmes brillaient dans ses beaux yeu.v.

— Vous dites que si le colonel venait à mourir, reprit-elle, d'une voix émue, vous seriez seul sur la terre et que personne ne vous aimerait ?

Le jeune sergent-major fit un geste d'assentiment douloureux.

— Hélas oui, reprit-il, ma pauvre Rose, je dis cela et ce que je dis encore, c'est que je crois que je porte malheur à tous ceux qui m'aiment ou que j'aime !

— Louis, s'écria la jeune fille, comment portezvous malheur à ceux qui vous aiment ou que vous aimez?

— Comment? Le sais-je? mais cela est! Songez à mon passé, ma pauvre Rose. Rappelez-vous les événements. Enfant, je devais être la joie de ma famille et je fus une cause de douleurs pour tous ceux qui m'entouraient ! Je fus l'instrument dont on se servait pour torturer les miens. Enlevé, volé, emporté avant que j'eusse même l'âge de comprendre, je fus donné à un vieux pêcheur qui m'éleva b coups de garcette. Le pauvre homme finit par m'aimer, cependant, à sa manière, il est vrai, mais

tit. . . quand il ruourul dann au

luul'i

Oui ! 'In tto ' "'•

.1 , i, reprit Loui . quand Etoile du-

\l.ii m m i icueillii . . . Kilo aussi m'aimait . . . '■Il'' i mourut de mort t iolente, bouc me* jeux, en voulant me défnedre I. . . Vo Ro e, com

bien j'étais déjà fatal a ceux qui m'aimaient .... Ne 'ii'' ila, Louis! 'lit la jeune fille

avea émoi ion.

!i pourquoi ae le dirais-je pas, puisque cela esl ': Qui donc m'a aimé encore -.m- aouffrir? Pleur des Bois, ma seconde soeur? Elle a vu livrer ;iu\ flammes son carbet, assassiner Bon père et sa Bœur, mourir mi capl urer les sien ' I . citoyens I,. Bienvenu ri Bonchemin? Blanche et Léonore, mes cousines: Oui! ceux le m'ont aimé aussi... et que sont-ils devenus? Henri el Charles Boni morts. . . Léonore ci Blanche Boni mortes aut peut-être... El Mahurec et le Maucot? Mort.-. aussil Enfin mon colonel ne va-t-il pas mourir? el puis-je le plaindre? Il Bouffre tant ! Vous voyez bien, Rose, que je porte malheur à tous ceux qui m'aiment. . .

— Mais pourquoi dire cela, Louis? est-ce |>;ir votre faute, .-i ces malheurs arrivent?

— Oui! car c'est relui qui a voulu me frapper d'abord qui lf- a frappés tous, parce qu'ils voulaient me défendre! Oh! vous connaissez toute nette lugubre histoire el aussi celle de vos parents. Tous deux nous avons été t'ait orphelins par les mêmes mains infâmes. Nos mères sont mortes 'I douleurs, ces chagrins ont été provoqués par 1» même monstre... Aussi, Wose. ai-je l'ai; un serment . . . .le suis jeune, et je n.' mourrai pas avant uV l'avoir accompli.

Puis, changeant de ton brusquement :

— A'ous voyez bien, ma petite Rose, reprit le sergent-major eu souriant doucement et avec mélancolie, vous voyez bien que je porte malheur à tous ceux qui s'intéressent à moi.

Rose secoua doucement la tût-'.

— Ce que vous dites là ne peut être. Louis, répondit-elle. Pourquoi, vous, qui n'avez jamais fait de mal a personne porteriez-vous malheur à ceux qui vous aiment?

— Hélas! Rose, ce que je vous dit est-il vrai?

— Oui ! les malheurs dont vous parlez sont arrivés mais êtes-vous la cause de ces malheurs? Je ne le crois pas!

— Cependant. Rose. . .

La jeune fille interrompit du geste le jeune soldat :

■ Naturellement. Quelle pn que r lonne de

' est de me jurer de i

jour-- m. .-n dehors de - m m. pr< enir.

imment ?

i omprenez-moi bien, Louis. \ votre colonel, vous demeun irez chez le généra] Bonaparte • I «•i i •■ sera tout.

- — Je oe vous comprends |>a-. B

La jeune fille fit un geste d'impatience.

— .Jurez-moi qu'en dehors d< au colonel et des visites à faire au , vous

ne ferez rien Bans me prévenir.

—Mais...

•- V oulez-vouB me jurer?

< ependant, -i le colonel me donnait un or- 1 1 re . . .

— Avant de l'exécuter, vous viendrez me pi nif . . .

--Mais si le général me commande. . . .

— La même eh"- .

— ( ependant . . .

--Ah! .1,- le veux!"

Et la jolie mignonne, fronçant les -oureils et avançant le doigt avec un geste impérieux, tourna pour se mettre bien en face de Bon interlocuteur; Louis secoua la I

— Ma petite soeur! fit-il avec un accent qui dénotai! l'intention de lutter.

Rose joignit les mains.

— 7e vous en prie! dit-elle avec des larme- dans la voix.

— Ah ! s'écria Louis, je jure tout vous

voudrez

Rose lui saisit )es mains.

— Merci! dit-elle en les lui pressant. Ainsi, il est bien convenu qu'en de1; - 3 soins onner à votre colonel, des visites à faire à votre général, vous ne ferez rien, mais ahsolument rien, -ans que je sois prévenue avant?

— C'est convenu !

— Vous ne ferez pas même une promenade*. ans m "avertir ?

— Je vous le jure !

— Enfin. Louis, quoi qu'on vous dise, quoi qu'il vous arrive, vous me promettez de ne suivre aucun

conseil de n'écouter aucun ordre, de ne rien tenter enfin sans être venu me demander conseil?

— Mais, pourquoi?

— Jurez !

— Je jure! ma petite Rose. A partir de cette heure, vous êtes mou eihef de file, comme dit Rossignolel ; je ne ferai rien sans votre permission... Mais, dites-moi pourquoi vous me faites faire cette belle promesse?

— Je ne veux pas vous le dire, Louis, mais j'ai votre serinent et je le garde, et pour le mieux sceller. . . embrassez-moi.

— -Oh ! bien volontiers !

Et Louis se penchant vivement vers la jolie mignonne, déposa un baiser sonore sur chacune de ses joues.

— Ah! satané freluquet! je t'y pince encore! cria une voix vibrante.

La porte venait de s'ouvrir précisément au moment où Louis embrassait Rose, la générale Lefebvre faisant irruption dans la boutique, s'avançait de l'air le plus menaçant.

— Tiens ! ma générale ! cria Louis.

— Ali ça ! petit je ne sais quoi? reprit la citoyenne, je ne pourrai donc pas entrer ici une fois, sans te voir embrasser ma jolie mignonne?

—Dame! c'est ma soeur.

— Ta soeur. . . ta soeur. . . Et moi, est-ce que je suis ta soeur?

— Dame!... non! dit Louis en riant, mais je vous embrasserai bien tout de même, allez!

— Eh bien! viens m'embrasser alors, blanc-bec!

Et la générale, ouvrant ses deux bras, ce qui lui fit brandir dans les airs le ridicule et l'ombrelle qu'elle tenait de chaque main, sourit au petit servent, de ce sourire franc et si charmant qui indique l'excellence du coeur.

Louis embrassa la générale avec une émotion véritable : la générale appuya sa main droite sur l'épaule du sergent, et le regardant fixement:

— Je l'aime, ce gamin-là! dit-elle.

Et se tournant vers Rose qui était demeurée, elle aussi, éinue et rougissante:

— T'a-t-il raconté comment son général l'avait reçu? dit-elle.

— Le général Bonaparte ? demanda la jeune fille avec étonnent ent : non, Louis ne m'a rien dit.

—Comment ! il ne t'a pas dit qu'il avait soupe chez le général?

— Oh ! si. . . mais il ne m'a pas dit autre chose. — Ah ! si tu avais vu le gamin, comme il était fêté, entouré, cajolé ! . . . toutes les belles pimbêches de l'endroit lui faisaient des amabilités. . . — Vraiment ? dit Rose en pâlissant un peu.

— 'Eh oui! poursuivit la générale; ce freluquetlà était devenu la coqueluche du salon: c'était à qui des plus belles et des plus callées ferait dea grâces au citoyen. . .

— Ah! lit Rose, en cessant de regarder Louis.

— C'est qu'aussi, poursuivit madame Lefebvrej le général lui a tiré L'oreille et l'a présenté à l'assemblée d'une façon un peu numéro un!. . . Il a raconté un tas de choses sur Bibi... Ah! c'était une belle soirée pour toi, pas vrai, petit? C'est malheureux que tu n'aies pas été plus grand et que tu n'aies pas de moustache sous le nez, sans cela, je suis sûre qu'on t'aurais demandé en mariage.

— Oh! fit Louis en riant.

Puis, changeant brusquement d'expression:

- — -Citoyenne générale, reprit le jeune homme, ne me faites pas sourire. . . j'ai le coeur trop gros

Madame Lefebvre lui tendit la main:

— C'est gentil ce que tu dis là ! répondit-elle avec émotion. Oui, mon garçon, je sais tount ce que tu dois avoir là ! Ah ! les Bonchemin et les Bienvenu, c'étaient des crânes gaillards!... Lefebvre les regrette, et son ami Mahurec donc ! Pauvre homme t. . avoir fait cinquante fois le tour du inonde, pour venir se noyer comme une grenouille. . . J'ai pleuré comme une bête quand j'ai appris cela !. . .

— -Alors, dit Rose, c'est décidément bien vrai?

— Bien certainement.

— C'est singulier, je ne puis me le persua 1er !

- — Et le Servais? reprit madame Lefebvre, après un silence.

— Il n'est pas revenu, répondit Rose.

— Pas depuis la nuit de son arrestation?

— Non, citoyenne.

— Ah ! voilà qui est fort ! Qu'est-ce qu'il a pu faire ce cornichon-là, pour que Fouché s'en soit emparé? Et le Gorain?

—Pas de nouvelles non plus.

— Celui-là, je m'en moque, et je ne le regretterais guère., . et quant au Gervais. si je le regrettais, ce ne serait pas pour lui. ce serait pour sa femme et encore. . .

La porte, en s'ouvrant, coupa la restriction qu'allait évidemment formuler la générale.

— Ah ! s'écria madame Lefebvre, c'est toi, citoyenne Gervais?. . . Eh bien! et ton homme?

— Est-ce qu'il n'est pas ici? demanda madame Gervais.

— Mais non, maman, dit Rose.

— Comment! il n'est pas rentré?

— Mais il est donc libre?

— Oui, depuis deux heures; je viens de l'ap-

prendre nu m de la police, où j'étais allée

le réi lamer encore. 1 1 .1 enfin été relâché ce ma- 1 m môme, avei on ami I lorain : et je le croyaJ

ivnt ré

M.11 , dil la ■' aérale, pourquoi l'avait -on ar rêté, qu'e 1 1 e qu'il avail fa

Madame Oervai ban a '• épaul Je crois qu'il n'en util rien lui môme, dit-elle. Madame ' madame ' cria Antoine, voilà mon* sieur !

Et, levanl le bras, le commis désignai! l'autre côl é de la rue. I ios t rois femmes ei le soldai avaieni tourné la tête vers l'endroii indiqué.

Antoine ne s'étaii pas trompé: c'étaii (Servais qui B'avançait, mais Qervaia changé, métamorpho se, transformé, presque méconnaissable; Qervais, «|iii d'ordinaire marchai! les mains dans ses poches le nez baissé, se faufilant en craignanl toujours de bousculer ou d'être bousculé, Gervais qui se faisait petit, humble pour éviter toute discussion, Gervais, cette fois, portail La tête haute, il avaii le nez au vent, le visage épanoui, l'air dominateur; Gervais, brandissant sa canne comme s'il eui tenu une épée, marchail les coudes écartés, le jarrei tendu, sans paraître se préoccuper de ceux qu'il bouscula il au passage ei les accablant du poids de son regard méprisani ei protecteur.

Rose, madame Gervais ei la générale, après avoir examiné le bourgeois, se regardèrent entre elles avec une expression d'étonnement manifeste.

— Ah! mon Dieu! dit Rose. Qu'a donc M. Gervais? Il paraît toul fier e! toul heureux!

— Allons! qu'est-ce qu'il y a encore? dit madame Gervais en haussant les épaules.

Effectivement Gervais, au moment de traverser la rue. venait de s'arrêter devant une marchande qui traînait une petite voiture remplie d'oranges naturelles et de fleurs artificielles, qu'elle débitait l'une portant l'autre à la plus grande joie des enfants.

Gervais avait acheté un bouquet, et mettant l'orange dans sa poche, il passa la queue du bouquet dans la boutonnière de son habit.

— Il a l'air d'un marié ! dit Louis.

— Il est fou! murmura madame Gervais.

— Mais qu'est-ce qu'il peut avoir pour être ?i content de lui-même ! s'écria la générale.

— Nous allons le savoir ! le voici !

Gervais mettant alors la main sur le bec-de-cane de la serrure et, faisant tourner la porte, il entrait : Rose courut au-devant de lui : Gervais la considéra un moment en clignant les yeux comme s'il ne l'eût pas complètement reconnue, puis lui adressant un petit signe protecteur :

Bonjour, petite! bonjour! lui dit-il.

M.el..

madame Lofebvre parti! d'un

île:

Oh! 1 to enn< remcnl . Knchanté de r. . .

:ii-n ion aucun 1 1 même, pla ;i marcher dan- toi te- la longueur de la bo en bomme Bubitemeni absorbé dan les plus Bérieu

Ah <M qu'est-ce qu'il lui prend, à 1 < >u imbécile de mari ? dit madam .no Gi rvais.

Celle-ci lit -igné qu'elle ne comprenait 8'avancan! vers Gervais, elle de mani<

ù l'arrêter au pi G en

face de 3a fei •. l'écarta ave rte empreint

d'une supériorité écrasante.

— Dis donc! dis donc! qu'est-ce que tn madani. Gervais. cramoisie Je colère.

— chut ! lit Gervais avec solennité.

— Veux-tu me répondre?

— Chut ! madame Gervais.

Qlfe-t-ce que e'e-t ? VCUX-tU lll'ilJ:

lence .à présent? vociféra la bonnetière. Ah! m'empêcher de parler quand je voudrai! voilà qui serait fort !

— Au fait! qu'est-ce que tu a.-, fi ria la

générale de l'autre côté. Tu as l'air d'être enflé comme si tu avais avalé un potiron!

— Chut! chut! chut! fit Gervais en secouant la tête.

■ — Mais il a un coup de marteau, ce grand nigaud-là ! cria la générale.

Gervais s'arrêta en se redressant avec une expression de dignité supei

— Citoyenne! dit-il, je vous prie d'être assurée que je jouis en ce moment de toute- mes faculté- !

— Alors, tu vas me répondre ! reprit Madame Gervais.

Gervais se tourna vers elle et avec un petit geste protecteur:

— Chut, madame Gervais! fit-il encore.

Cette persévérance à lui imposer silence parut pousser au paroxysme l'état d'irritabilité dans lequel était la citoyenne Gervais.

— Ah ! s'écria-t-elle. ce'st un peu fort. Gemment ! monsieur mène, il paraît, une vie de bonnet de coton, on vient l'arrêter dans son domicile. . . on l'emmène sans que sa mall.mreuise femme puisse savoir seulement ce qu'il a fait, et quand monsieur revient, quand il a l'air de sortir

de je ne sais où... quand >a pauvre épouse l'interroge, monsieur lui fait: "chut! avec des airs de matou fâché! Mais je veux savoir où yous venez, entendez- vous ! Je veux savoir ce que vous

vez îint et ce que vous voulez faire, car je suis sûre que vous ruminez encore quelque niaiserie comme vos oeufs rouges, qui n'étaient seulemenl

pas bous à mettre dans mie salade!...

— Madame Gênais! madame Gervais! Je crois que vous allez vous oublier! dil Gervais qui paraissait être dans le septième ciel.

— D'où venez-vous? je veux le savoir! ah! parlez, répondez, Gervais, ou. jour de Dieu! je ne sais pas de quoi je serai capable.

— Kl: oui! dites donc d'où vous venez, ce ne doit pas être de commettre un crime! ajouta niadame Lefebvre.

— D'où je viens? reprit Gervais avec nue pose emphatique. Je vienes de passer quelques instants avec un homme d'une haute capacité, j'ose le dire !

—Qui?

— Vous le saurez plus tard !

— Voyons! vous avez été en prison? reprit madame Lefebvre après un moment de silence et en faisant signe à madame Gervais de se calmer.

— En prison? répéta Gervais, mais jamais, au grand jamais. . .

— Cependant on t'y a conduit ! cria la bonnetière. On est venu t'arrêter, je l'ai bien vu ! J'ai assez crié, pleuré et gémi. Ah! je le regrette bien, même !

— Et vous avez raison, citoyenne Gervais, il eût fallu vous r-jouir!

— Ah ! si je n'étais pas si bête, certainment que je me fusse réjouie. Mais pourquoi vous a-t-on arrêté ?

— Par exemple! Et les soldats...

— Encore une fois, on ne m'a pas arrêté !

— C'était une garde d'honneur!

Madame Gervais. Madame Lefebvre et le jeune sergent se regardèrent: les deux derniers sans pouvoir conserver leur sérieux.

— Une garde d'honneur ! s'écria la générale. Et pourquoi faire!

— Pour me conduire souper !

Tous se regardèrent encore, avec une expression qui voulait dire clairement: il est fou!

Madame Gervais. exaspérée, courut à son mari, lui prit les bras qu'elle secoua vigoureusement et lui criant dans les oreilles :

— Voulez-vous me dire tout de suite ce que cela signifie !

— Chut! chut! fit Gervais.

— Madame Gervais!

— Il n'y a pas de chut ! je veux savoir!

— Je veux savoir!

— Mais. . .

— Jour de Dieu! parlerez-vous !

— Non! ilit Gervais avec résolution! c'est un secret !

Madame Gervais était cramoisie. La colère et l'impatience mettaient son sang en ébullition. Saisissant sou mari par ]<■ bras, elle l'entraîna pré cipitamment.

Gervais Be laissa emmener sans opposer la moindre résistance. Sa femme le traînant toujours à sa suite, lui fit traverser la boutique, monter l'escalier conduisant au premier étage et, poussant une porte, elle le contraignit à pénétrer avec elle dans une chambre dépendant de leur logement particulier.

Là. quittant son mari et se croisant les bras sur la poitrine avec un geste d'une grande énergie:

— Monsieur Gervais. dit-elle, maintenant que nous voici seuls, j'espère que vous allez ni'expliquer le mystère de votre conduite.

—Chut! chut! fit Gervais.

— Ah ! ne recommencez pas ; vous allez parler.

— Mais, ma bonne amie . . .

— Vous allez parler.

— Cependant. . .

—Parlez ! parlez ! cria Madame Gervais au corn ble de l'exaspération.

Gervais fit un geste comme pour calmer sa femme; puis se redressant et prenant sa pose d'homme important :

— Citoyenne Gervais. dit-il enfin, qu'est-ce que vous diriez si je vous disais que peut-être à cette heure le général Bonaparte s'entretient de ma personne.

— Qu'est-ce que tu me chantes-là?

— Que. peut-être, poursuivit Gervais. il se félicite intérieurement, l'illustre général, de m'avoir pour admirateur.

— Mais tu es fou !

— Enfin. Madame Gervais, je vous prie d'avoir dorénavant pour moi, votre mari, le respect et les attentions auxquels peuvent et doivent avoir droit des citoyens de ma compétence. Car. sachez-le bien, je consens à vous le dire: tel que vous me voyez en ce moment, moi votre époux, moi qui vous parle, moi Gervais. je suis sur le point de rendre à la patrie un de ces services qui gravent votre nom en lettres d'or sur les tables de la postérité.

ERNEST CAPENDU

Grand roman dramatique illustre, en quatre parties Publié en fa u iculei de ,■•■ p i •■ DIMANCHE, LE 10 DECEMBRE 1905

EN VENTE A 5cti. LE FASCICULE

A LITTERATURE MODERNE

iôio, RUE NOTRE-DAME.

^ONTREHL

Madame Gervais ouvrît de grands lu-as et de us et elle considéra boii mari comme ou considère un phénomène.

Gervais secoua doucement la tête de haut en bas, comme un homme enchanté de lui-même et qui se félicite intérieurement.

— Maintenant, reprit-il. ne m'en demandez pas davantage, vous n'en saurez pas plus.

— Mais, dit madame Gervais, pourquoi me cacher. . .

— Les lois de l'association s'y opposent, chère amie.

— Quelle association ?

— Eh! la grande, la fameuse la seule!

— Encore ! s'écria madame Gervais. Comment ! tu crois encore. . .

Et en tournant sur ses talons en levant les bras au ciel.

— Ah ! décidément, il est fou ! ajouta-t-elle.

Gervais haussait les épaules avec un air de dédain superbe. En ce moment, et tandis que dans la chambre des deux époux avait lieu la scène qu'on vient de lire, le sergent-major prenait congé dans la boutique de la générale Lefebvre et de la jolie mignonne.

— Adieu, mauvais sujet, disait la générale en souriant. Tâche de grandir vite pour mériter les épaulettes que le général t'a promises l'autre soir. Allons! dis adieu à la jolie mignonne et dépêehe-toi. e

Et l'excellente femme, pour ne pas embarrasser les adieux des deux jeunes gens par sa présence, se retourna, et. s'adressant à Antoine, elle se fit montrer quelques échantillons de marchan-

- - tandis que Louis s'approchait de la jolie mignonne.

■ — Louis, dit la jeune fille à voix liasse, souveliez-vous de votre serment. Vous allez en ce moment auprès de votre colonel: ne quittez sa demeure que pour venir ici. quelque ordre que vous avez reçu, quelque impérieuses que vous paraissent les circonstances qui pourraient se présenter. Vous me l'avez promis.

— Je vous le jure ! Eose.

— Alors, au revoir.

Louis lui adressa un geste amical, puis il sortit. Madame Lefebvre revint vers la jolie mignonne, et s'asseyant près d'elle familièrement dans le comptoir:

— Il est gentil, hein! le petit? dit-elle.

— Mais... sans doute... répondit Eose en rougissant.

La générale la regarda bien en face.

— Quand j'ai dit que. l'autre soir, chez le gé-

néral, les dames s'arrachaient le sergent, reprit la générale, qu'est-ce que tu as ressenti là? La générale la prit dans ses bras et la

sur le front.

- C'est tout ce que je voulais .-avoir, dit-elle. Puis se levant pour quitter le comptoir:

- -Maintenant, ma petite Rose, côntinua-t-elle, quand tu verras Louis, tu me l'enverras, j'ai à lui parler.

En ce moment madame Gervais, descendant précipitamment, entrait comme un ouragan dans îa boutique.

— Eh bien! et ton imbécile de mari? demanda madame Lefebvre.

— Plus fou qu'auparavant, dit madame Gervais en levant les yeux au ciel. Cette fois, il a totalement perdu la raison.

- -Il se figure être l'ami du général Bonaparte, et il prétend que lui, Gervais, va sauver la France! è

— A quel propos ?

— Ah! voilà; je n'ai pas pu lui arracher autre chose. Il y a là-dessous un mystère auquel je ne comprends rien !

Page 1