‹ Le roi du bagneChapitre 222 sur 243 · XU LA SALLE BONDE · texte numérisé non relu

XU LA SALLE BONDE

La descente B'opéra avec précaution. L'homme garmtté et suspendu tournait sur lui-même, obéissant au mouvement de rotation que lui imprimait le cordage. Bientôt ses pieds atteignirent la terre: alors la corde qui avait Bervi à le descendre fut lâchée d'en haut. Elle tomba en s'enroulant sur ellemême, ayant toujours l'une de ses extrémités fixée au corps du prisonnier.

La trappe du dôme qui s'était ouverte se referma sur elle-même. Un silence profond régna dans la pièce voûtée. Les cinq hommes assis dans les tribunes, le président les dominant dans la sienne, paraissaient autant de statues bizarres placées là pour l'ornementation de cette salle basse. Pas un ne faisait un mouvement, pas un ne prononçait un mot, et on n'entendait même pas le bruit de leur respiration. C'était à se croire dans un palais d'enchanteur.

Rien, en effet, ne pouvait être plus extraordinairement étrange que l'aspect que présentait cette salle ronde, au dôme arrondi, avec ses sept portes de for et ses sept tribunes dont la dernière dominait les autres.

Puis, dans six de ces tribunes, un personnage enveloppé dans une robe noire ornée de flammes rouges et dont un énorme capuchon de pénitent recouvrait le visage. A voir l'immobilité de ces six personnages, on pouvait se demander si ces robes

étranges recouvraient des corps vivants ou enveloppaient des cadavres.

Les lampes attachées à La muraille éclairaient scène qui avait quelque chose de fantastique.

Le personnage qui venait d'être introduit (l'une straordinaire demeurait placé au milieu de la salle. à L'endroit même <>ù la corde Pavait descendu.

Ce personnage étaii an jeune homme pouvant avoir de vingt-cinq à vingt-huit ans, aux traits paraissant réguliers, aux yeux qui devaient être intelligents du regard, ce reflet de bonté et d'amabilité L'on pouvait deviner aisément encore, disparaissaient à demi alors pour faire place à une ex-

- ion île terreur profonde.

Le visage était décomposé: les yeux étaient presque hagards, le teint verdâtre, les veines du front et du cou tendues, les cheveux hérissés, les traits boule. ■ bs dents qui claquaient attestaient toute l'horreur de l'angoisse que devait éprouver l'âme.

Le costume était celui adopté à cette épocpie par cette classe de jeunes gens de la bourgeoisie aisé:' qui aspirent à jouer un rôle dans le maniement des finances : mais l'état de ce costume décelait ou une lutte récente soutenue avec énergie, ou les fatigues d'un pénible voyage accompli depuis peu, ou même peut-être les deux cas réunis.

La cravate blanche était déchirée, défaite, en lambeaux, le gilet était déboutonné, l'habit marron foncé avait des crevasses aux manches, non causées par la vétusté, mais très certainement par quelque accident.

Les cheveux étaient défaits, épars. Enfin une épaisse couche de poussière blanchâtre, comme en rapportaient, avant l'établissement des chemins de fer. le- voyageurs revenant d'une "extrémité de la France, se voyait des pieds à la tète sur toutes les partie? des vêtements et du corps.

Le jeune homme demeura immobile, mais cette immobilité ne pouvait être attribuée à sa volonté. Une forte corde lui garrottait les jambes et soudait les chevilles l'une à l'autre, tandis qu'une autre, entourant le torse, fixait les deux bras le long du corps et ne permettait pas de tenter un mouvement.

Tel qu'il était placé, le prisonnier se trouvait précisément en face de la grande tribune du président.

Un silence lugubre continuait à régner dans

salle, silence que troublait seule, à intervalles

irréguliers, la respiration rauque et sifflante du

jeune homme garrotté et placé au milieu de la

Un bruil de froissement d'étoffe retentit enfin; ■ e président venait de lever la main droite:

— Jeune homme! dit-il d'une voix lente et dont le capucbon rabattu, en en tamisant le son, devait changer le caractère: jeune homme, tu sais en quelles mains tu te trouves! Tu n'ignores pas que ceux-là qui sont aujourd'hui tes maîtres ne menacent jamais en vain et ne pardonnent jamais! Tu dois la vérité au tribunal (pie je préside: cette vérité, tu vas la dire. Réponds sans hésiter à mes questions! D'abord, es-tu prêt à m'entendre et à nie comprendre?

Le jeune prisonnier avait écouté ces paroles avec une émotion croissante: sa physionomie avait reflété les expressidns les plus bizarrement opposée-, et son visage avait passé par une succession de teintes démontrant le cours étrange que suivaient le sang et la bile. Tout d'abord, il voulut parler, mais il ne le put pas. La terreur à laquelle il était en proie paralysait évidemment la langue.

11 demeura un moment immobile, les lèvres agitées par des contractions nerveuses. Enfin, il fit un effort violent.

— Oui ! murmura-t-il d'une voix à peine distincte.

— Rassemble tes idées ! reprit le président.

— -Oui. . . citoyen.

A] très un nouveau silence, le président reprit:

— Comment te nommes-tu?

— Alfred Paulin, répondit le jeune homme. . — Quel âge?

— Vingt-sept ans.

— As-tu ton père et ta mère?

Le jeune homme hésita.

— Réponds ! dit vivement le président avec un accent impérieux.

— J'ai perdu mon père, murmura Alfred, mais j'ai encore ma mère. . Oh ! continua-t-il d'une voix suppliante, ne lui faites aucun mal, messieurs! Elle est si bonne!. . . Et puis, elle est toujours malade te . . .

— Est-elle riche? interrompit le président.

— Non . . .

— Tu mens !

— Mais. . . je. . . jure. . .

— Elle a une fortune de trois cent mille livres et tu es son fils unique.

Alfred courba la tête et un soupir rauque se fit jour à travers ses lèvres à demi fermées.

■ — Ta mère est riche ! reprit le président. Et toi que fais-tu?

— .Je suis employé dans les bureaux du citoyen Chivry, banquier.

" — D'où revenais-tu quand on t'a arrêté?

l •<■ I <ondre . où j'él a i allé depuis quelque* jours.

l lomment . toi, Fran< ai i pu te rendre

• •H Angleterre et en sortir encuite, quand La guerre s'oppose à toute relat ion enl re i e paj et h-

J'avais obtenu un sauf conduit.

Par quelle en! remi

Pa r celle de madame Chivry, qui es! L'ami de l.ulv El Ion.

Pourquoi allais-1 u en Angleterre?

Pour accomplir une mission dont m'avait chargé le citoyen ( 'ln\ r\ .

Raconte bette mission en détail.

Le jeune homme demeura un moment plongé dans des réflexions profondes, évidemment il -'efforçait de recueillir ses idées pour mieux répondi

— De quoi s'agissait-il? reprit Le président.

— D'une somme importante à faire centrer en France. C'était maître Raguideau, le notaire, qui avait chargé le citoyen Chivry de ce soin. Une cliente de maître Raguideau venait d'hériter d'une somme de 1.32,000 livres sterling.

— Sais-tu le nom de cette héritière?

— Madame Geoffrin.

— Continue.

— La succession établie, il s'agissait de faire passer d'Angleterre en France la somme énorme qui revenaii à L'héritière. Emporter cette somme en bank-notes n'était pas possible, car. en traversant la mer outre les risques maritimes qu'il fallait affronter, en dehors des accidents naturels, il y avait Les chances de tomber entre les mains ennemies: sur un navire français, on pouvait être capturé par un navire anglais qui eut certes fait retourner l'argent en Angleterre. . . Sur un navire anglais on eût pu être pris par un corsaire français, pour qui les bank-notes anglaises eussent été d'excellente prise. . . Pour faire entrer cet argent en France, il n'y avait qu'un moyen en ce temps de guerre, et ce moyen était l'emploi des traites.

—Il avait donc été convenu, dit le président, que des traites seraient lancées de Paris sur Londres.

— Oui, et ce sont ces traites que j'emportai pour les faire accepter.

— Qui les avait tirées?

— M. d'Adoré.

— Pourquoi M. d'Adoré?

— C'était le résultat d'une combinaison financière faite par maître Raguideau. La somme à négocier est de deux millions trois cent mille francs, argent de France. Or, aucun banquier ne pouvait accepter une telle responsabilité, car l'état de

guerre rendait ment, mi

acceptation. Poui

péril, il fallait agir par l'entremise d'un, m en pa

inn. femme d'un

blique, madame Geoffrin dont on conna

t ion pour le gouvernement, ne

cilement à entrer en relatio

la France, car tout Lee an

te heure. < le fut r< Rag tideau pensa è M. d'Adoré. .M avait émigré, il avait cona rvé de i ions avec d'autres nobles demeurés en Allem enfin. M. d'Adoré est au mieui on de

Urafeld, L'envo d L'Autriche. L.

avait promis de faire accepter cette n< par une maison de banque allemande, m i ondition que le nom de madame Geoffi .mirerait pas sur Les tra

— Apn

— Madame Geoffrin accep - Raguideau fit faire Les traite- par M. et je fus chargé d'aller, moi, !< • ; l'ac-

ceptation à Londn gui di -au.

— Ces traite- accept* - par la maison de

banque dépositaire des fmeN. qu'en i - - fait?

— Je les ai remises au clerc de maîl deau.

— Vous n'êt>

— Non.

— Est-ce là tout ce que tu as à dire sur cette affaire.

—Oui.

— Tu le jure- ?

— Je le jure !

— Si tu as menti, malheur à toi!

— Suis-je libre maintenant ? s'écria le jeune homme. Oh! citoyen. . . par pitié!. . .

Un coup sonore frappé sur une plaque de métal interrompit Alfred. Une des porte- de fer.* celle placée à la gauche de la tribune du président, vrit : deux hommes masqués apparurent sur le

Le président leur fit un geste en désignant le jeune homme. Les deux hommes s'élancèrent, saisirent Alfred et, l'emportant en dépit de ses cris, disparurent avec lui.

— Sa mère l'aime ! dit le président. Elle *?st riche. Xous avons l'enfant, nous aurons la fortune. Un échange sera proposé demain. Elle n'hésitera pas!

Le président . en achevant ces mots, fit un geste : l'un des personnages placés dans les tribunes

:jo-

inférieures agita le cordon qui pendail sur sa ta-

Aussitôt un craquement sourd retentit : La plaque fermant le sommet du dôme s'ouvrit et un second prisonnier l'ut descendu comme l'avait été le preni

Celui-là, tin peu plus âgé que le précédent, et comme lui. paraissant sous l'empire d'une terreur qui ne lui permettait pas de chercher à éluder les réponses nécessitées par les questions, celui-là déclara être second tien- «le maître Raguideau le notaire. ■

Ses réponses, relativement à l'affaire des traites, furent en tous points semblables à celle d'Alfred Paulin, ("était lui qui avait accompagné Alfred à Londres pour faire faire les acceptations.

— C'est toi uni as rapporté les traites? dit le président.

--Oui.

— Quelle route as-tu suivie? .

— ( elle de Boulogne à Paris.

— Tu as pa-sé par Amiens? demanda le président avec une expression d'intérêt qu'il ne chercha pas à cacher.

— Non, répondit le clerc. Je devais passer par Amiens, mais ma famille habite Péronne et. sans que maître Raguideau le sût. j'ai fait un détour pour aller embrasser les miens.

— Qu'as-tu fait des traites?

— Je les ai déposées à l'étude.

— Maître Raguideau a vu le citoyen Adore aujourd'hui même, lui a-t-il remis ces traites?

— Il le voulait, mais le citoyen Adore a regusé obstinément.

— Pourquoi ?

Le clerc garda le silence.

— Parle, dit le président.

— Ces secrets ne sont pas les miens, dit le second clerc.

- — Il faut qu'il soient nôtres.

■ — Je ne puis parler!

Un silence suivit ces paroles.

■ — Parle? reprit le président.

— Je ne puis, dit le clerc d'une voix assez ferme.

— Que sont devenues ces traites?

—Demandez-moi tout autre chose me concernant personnellement et je dirai tout, mais ce secret que vous me demandez n'est pas le mien, je ne puis le livrer !

— Veux-tu me contraindre à employer la violence ?

— Xe me forcez pas à parler ! s'écria le clerc d'une voix lamentable.

Le président prit un des pistolets placés sur son

bureau et eu abaissa le canon dans la direction du

clerc.

Celui-ci devint pâle comme un linceul et se mit à trembler de tous ses membres.

— Veux-tu parle]'? reprit le président.

— Non ! balbutia le clerc.

-—de vai.s l'interroger trois fois. . . Si, à la troisième question, tu n'a pas donné de réponse, je fais l'eu sans t'averlir.

— Grâce ! dit le clerc.

Le président maintint son arme à la hauteur «le la poitrine de celui qu'il voulait interroger.

— Que sont devenues ces traites? dit-il.

Le clerc garda le silence.

— Que sont devenues ces traites? reprit le président .

Le clerc frissonna ... les nerfs de son cou se tendirent. . . une sueur froide inonda ses tempes... il parut sur le point de s'évanouir.

- — Qu'est-ce que le cito}ren Adore a fait de ces traites? reprit le président en accentuant ses paroles avec une expression terrible.

Un silence de mort suivit cette question. . . on entendait le bruit rauque de la respiration sifflant dans la gorge. . . Le pistolet fit un mouvement.

— Il a demandé à ce qu'on fît un paquet cacheté de ces traites, s'écria le clerc sous l'empire de la plus effrayante terreur, et à ce qu'on les gardât en dépôt jusqu'au moment où il pourrait les expédier sans crainte.

■ — -Ah ! fit le président avec un geste de satisfaction. Aprrès?

— Je ne sais. . .

■ — Continue... ou je ne t'avertis plus!

— Eh bien ! maître Raguideau a refusé d'accepter un dépôt de cette importance, alors le citoyen a donné l'ordre d'envoyer ce paquet cacheté à un endroit désigné.

— Et cet endroit, c'est?... Parle... réponds! c'est oi qui as porté les traites, tu dois le savoir.

— Fontenay-sous-Bois.

■ — C'est tout ce que tu as à dire?

■ — Oui, citoyen.

Et comme le jeune clerc semblait faillir et ne plus même avoir la force de se soutenir sur ses jambes, une autre porte s'ouvrit et il fut entraîné comme l'avait été le commis du banquier.

— Numéro 3 ! dit le président.

Un autre des membres de la silencieuse assemblée agita le cordon de soie placé devant lui. La voûte de la salle s'ouvrit encore et un troisième personnage fut descendu. Celui-là ne ressemblait en aucune manière à ceux qui l'avaient précédé.

C'était un gros paysan dans l'acception la plus

DIBI TAPIN

ru i ifjuo du mol loutc il a

dément 11 étroitement garrotté, mail encore un épaii bâillon lin i ou\ rail la boucho. el d iliôre-

îiiriii i.i respiration, car il avait le olacé

' ■ taire croire qu'elles allaicnl le rompre.

< lomme le paj -in touchail lo Bol de -■■- pieds garni de souliers ferrés, l'une des portes s'ouvrit <-t un homme masqué apparut. Cel homme tenail d'une main uu pistolet, de l'autre un couteau à lame courte el lai

Appuie le canon de ton pistolet Bur le coeur de ce drôle ! dit le président : i a vas t rancher les liens du bâillon: s'il pousse un cri, tu fera€ feu!

L'homme obéi! aussitôt; le paysan tremblaitjj comme la feuille d'automne agitée par le vent : ses dents claquaient convulsivement: il avail l'air d< ne povoir Be tenir debout.

Tu habites Fontenay-sous-Bois ? demanda le président.

Le paj Ban ne répondit pas.

— S'il hésite à parler, feu! cria le président. a reprenant :

— Tu habites Fontenay-sous-B

— Oui! dit le paysan d'une voix étranglée; mais mon bon citoyen, je. . .

— Tais-toi!... Réponds!... Tu connais la forme?

— Oui ... je.. .

— Tu y es employé ?

— Comme garçon de charrue, parce que. . .

— Combien gagnes-tu?

— Oh!... je suis si malheureux... vingt sous par jour. . .

— Veux-tu être riche?

— Si je veux être riche?. . - s'écria le paysan en changeant de ton. Oh ! que oui !

- — Veux-tu gagner cinq cents livres?

■ — Cinq cents livres! s'écria encore le paysan avec un acres de joie suinte. Ah! seigneur! et moi qui criais, qui gémissais, qui croyais. . . Cinq cents livn-!... mais qu'est-ce qu'il faut faire?

— Sais-tu suivre un plan?

— Un plan de quoi, 'fnon bon monsieur?

— Un plan. . . de pays. . . de ferme. . .

— Oh! que oui! Je suis un savant, moi!... Quand le maître d'école a, dans les temps, tiré un plan pour rebâtir l'église, c'est moi qui l'ai aidé! Je connais cela les plans !

— On va t'en présenter un de la ferme de Fontenay: sauras-tu reconnaître s'il est exact?

— Et j'aurai cinq cents livres si je reconnais ça ?

—Oui.

■ i tolel lcv(

L'homni

'l'expression : la terrei de cou

Le plan de la ferme ! commanda le L'un des cinq hommes occupant lova, descendu

-"ii capuchon rabattu, ver; le paysan que l'homme masqué conl inuai!

LE < «>\( [LIABULE.

— Comprenez-vous enfin où je voi

comprenez-vous où m'ont conduit «juin/ de peines, de labeur, de réflexion- et d'invent Combien de tais ai-je failli être vaincu dura' quinze années de Lutte!. . . Je me Buis courbé, mais jamais je nai été r 1 1 aujourd'hui je me re-

rt, plus puissant, vainqueur enfin!

Et rejetant en arrière, avec un geste emp d'une énergie dominatrice, sa robe de soie, le président prom ma sur la petite

lée - • regards ardents qui filtraient vers les 1 - du capuchon rabaissé comme deux i >e incandescente.

Les cinq personnages formant auditoire demeuraient dans la même attitude calme

Une demi-heure s'était écoulée depuis l'instant où on avait présenté au paysan le plan de la ferme de Fontenay. Le paysan venait d'être emmené à son tour après qu'il eut donné tous les détails qu'il était capable de fournir. Maintenant la salle voûci mtenait plus que les six hommes revêtus de la longue robe noire au capuchon rabaissé sur la poitrine. Tne tribune, la dernière des six petites, celle placée' à la droite du président, demeurait toujours libre.

Après cet exorde prononcé d'une voix sonore, le président, qui s'était levé, reprit sa place dai fauteuil.

— Avant d'aller plus loin, messieurs, reprit-il avec un accent plus calme, il faut procéder au parlage du trimestre: avant de rappeler le parte songer à l'avenir, faisons les comptes du pré-

sent, car d'ici à huit jours la répartition doit avoir été faite dans toute la France.

Un achevant ces mois, le président ouvrit le tiroir de sa table; y prit un cahier de papiers manuscrits, et. descendant lentement, se dirigea avec majesté vers une table de chêne qui, lors du départ (Mi paysan avait été apportée par dos hommes masqués et avait été placée au centre.

1] déposa sur cette table le cahier qu'il ouvrit. Ce cahier avait l'aspect d'un grand livre de commerce; il portait sur ses pages rayées des dates, des désignations, des chiffres, des comptes enfin.

Laissant le cahier sur la table, le président se recula, regagna sa tribune et reprit place dans son f; uteuil.

Vous cinq, messieurs, dit-il, êtes les cinq têtes

des cinq branches dont la réunion forme la grande association dont je suis le seul et unique chef! Il v a six semaines encore, vous étiez six: le sixième est mort.' Celui que j'ai nommé pour le remplacer a'esl pas encore connu de vous, n'assistera pas à celte séance. Tout à l'heure je vous expliquerai la - iuse de cette absence. D'ailleurs, cette présence n'est pas absolument nécessaire, puisque, d'après nos lois, la délibération est valable quand cinq membres sont réunis en conseil, et nous som-

: • Six.

IM, achevant ces mots, le président ouvrit un grand registre relié en maroquin rouge et placé devant lui:

—Suivant l'usage, reprit-il, je dois avant tout vous lire les articles du règlement qui vous concernent, afin qu'ils soient toujours présents à votre mémoire.

Le président posa un doigt sur le livre de maroquin rouge.

lo. Article premier de la constitution des chauffeurs ! lut-il à haute voix. Outre le chef suprême, reconnu roi par tous les enfants des galères, six chefs secondaires seront nommés.

2o. La France sera divisée en six parties, et chacune de ces parties aura pour chef un des six désignés.

3o. Tous ces six chefs ne correspondent qu'avec le chef suprême ; ils n'auront jamais aucune relation entre eux ; ils ne se prêteront jamais aide ni assistance sans un ordre exprès du chef suprême: ils ne doivent pas se connaître.

4o. Tous les bénéfices résultant des travaux de l'association seront dirigés vers la caisse commune. Le chef suprême sera dépositaire de cette caisse qui ne pourra être ouverte qu'en présence des six chefs secondaires.

?o. Chaque trois mois, le conseil s'assemblera:

les résultats des trois mois écoulés seront mis au jour, et le partage des bénéfices sera fait.

b'o. Pour se rendre à cette assemblée, chacun des six chefs prendra une route différente : ils arriveront tous à des heures différentes, afin de ne pas se rencontrer; ils seront tous masqué» et ils revêtiront l'uniforme adopté pour la séance. Aucun ne doit connaître les autres. Ils doivent pouvoir se rencontrer le lendemain sans se reconnaître. C'est là la cause principale de la sécurité dont doit jouir l'association.

7o. Le chef seul aura le droit. sMl le trouve bon, de se montrer à visage découvert. Lui seul, a dressera la parole à chacun des six autres: ceux-ci lui répondront à lui seul, mais ne parleront jamais entre eux. Us ne doivent même pas échanger un seul signe.

80. La séance terminée, le partage fait, chacun des six reprendra la route qu'il aura parcourue, tous ne devant partir que successivement et sur l'ordre du chef.

9o. La plus légère infraction à ces lois sera punie de mort.

Le président s'arrêta et referma son grand registre; puis il frappa deux coups sur le timbre qu'il avait placé près de lui.

Aussitôt sur la façade de chacune des cinq tribunes occupées, apparut une bande lumineuse, un transparent de verre de couleur sur lequel un nom était peint en rouge sur fond noir.

Le nom que portait la première tribune était : Mesnard le Boucher ; celui de la seconde : Dragon de Bouvray; celui de la troisième: le Poitevin grêlé; celui de la quatrième: Charles de Lyon; de la cinquième : Ville sauvage.

— Yoici vos noms de correspondance pour les trois mois qui viennent, reprit le président. Mesnard le Boucher, vérifie les comptes du Xord.

Le premier personnage, c'est-à-dire celui occupant la tribune à la droite du président, se leva, descendit, et se dirigea vers la table où était le cahier de papiers manuscrits. Il prit dans sa poche une liasse d'autres papiers et parut compulser avec soin. Ce travail dura près dMm quart d'heure, sans que rien ne troublât le silence qui régnait dans la pièce.

Quand Mesnard le Boucher eut achevé, il se tourna vers le président et prononça à voix très haute et très distincte la phrase suivante:

— Je jure que les lois de l'association ont été observées, et je déclare n'avoir aucune observation à faire.

— Signe ta déclaration, dit le président.

DIBI-TAI'IN

L'homme obéil .il ■• mil .1 éi rire, pui il retourm ilaoe,

I Iragon de 1 '■ • • 1 1 \ raj , vérifie les compta 1 ' 1 1 1 • • ii ■ f < \

prij lu pré -iili'Mi .

1 . chef indiqué se [e\ .1 .1 sou tour el il alla pro- 1 la vériiical ion du Quand il eul aehevé, il B'avança vers le préaident, comme l'avail fait son prédécesseur, ot, comme lui, il dit de la môme voi \ sonore el bien accent uée :

Je jure que les lois de l'association d< - chauffeurs onl été observées, el je déclare n'avoir aucune j faire.

*j ne ta déclarai ion, dH ensuite le président.

<>ii de Bou> i';i\ obéil ej il retourna ensuite • place.

Puis, après celui-là, »••• fui au troisième. Les cinq chefs présents allèrenl enfin tour à tour vérifier les comptes, el tous firenl le même Berment, tous signèrent la même déclarai! ion.

— Maintenant, reprit le président, le partage.

Quittant alors sa place, il appela, du geste, autour de lui les personnages, qui obéirent avec un ensemble parfait. Le président revint vers la tribune de laquelle il venait de descendre: la façade de cette tribune était en chêne massif; au centre du panneau était une grande plaque de fer percée

j entrées de serrures différentes, plai intervalles inégaux; au centre de cette plaque était un trou rond, offrant à son orifice des découpures bizarres: saillies et creux tracés le plus capricieusement qu'il soit possible d'imaginer.

Sur un signe du président, l'un des cinq chefs s'avança, prit une clef qu'il tenait à la main et l'introduisit dans l'une des entrées, puis il fit jouer un ressort et il se retourna sans enlever la clef qui demeura dans la serrure.

Après celui-là, ce fut au tour d'un autre: tous cinq firent jouer la serrure avec une clef différente dans cinq des six entrées. Ensuite le président introduisit la sixième clef dans la sixième sergnre.

Alors, soulevant sa robe, il rira de d

vêtements une tige d'acier, longue de six pouces au moins et assez forte: il présenta cette tige en face de l'ouverture dentelée placée au centre de la plaque et l'introduisit.

Opérant des pesées en sens différents, il se livra pendant quelques instants à un travail incessant. Puis, réunissant ses forces, il saisit la tige d'acier Œè ses deux mains réunies et appuya avec une vigueur de muscles soutenue.

Le panneau de chêne formant la façade de la

I, doublé de

L'OIII

combina

el un Bpectacle 1

resplendit ;i la lueur 1

railles.

Ko s'om rant, la .

rieur d'une 1 1 fond 1

toute doublée de pliait un am 1- de métaux aux rui lingots .d'or

métal, bijoux, diamants, argenté pré

!.• - • • s'avança et procéda au pari puis après avoir laissé dan- la caiss 'pii,

prélevé sur chaque par;. . -tituait 1

de l'association, on se mit en mesure de r<

les deux porte-, et on agit dans le même ordre que celui qui avait rvé pour leur ouverture.

Chacun i\r< six personnages repl ments la clef qu'il retira de la serrure. Durant l'opération du partag . - une objection n'a .iit<- : le président seul avait parlé.

Sur un signe de lui. tous reprirent leur et la séance continua.

■ — Messieurs, commença le président en se tenant debout devant son fauteuil, il y a quinze ans, 1785, deux affaires furent - --'da-

tion. Ces deux affaires étaient: l'une, celle Niorres, l'autre celle des d'Orbigny. Vous vous rappelez tous comment ces deux affaires ont tournées avec des péripéties sans nombre, et. en 1 î vous tous les considériez comme à jamais perd Moi seul, votre chef, votre roi. moi seul j'espérais. Cependant alors, et comme compensation à ces affaires que vous regardiez comme terminées, je vous proposai celle de la famille de Cantegrelles. Vous savez encore comment cette opération, si habilement menée vous échappa par deux fois. Cellelà aussi vous la considérez comme perdue pour nous '.

Les cinq personnages firent à la fois un nênie geste affirmatif.

— Reste l'affaire des Geof frin : celle-là est en bonne voie, ainsi que vous venez de l'entendre.

Quant aux affaires précédentes que vous avez considérées comme perdues, et auxquelles je n'ai jamais renoncé cependant, ces affaires-là sonj en aussi bonne voie que la dernière; et si j'ai su aitendre quinze aHS, si je n'ai jamais désespéré, si j'ai toujours poursuivi avec acharnement le même but, j'étais eertain de l'atteindre. . . et à cette heure, je le vois, je le touche. Savez-vous bien, que les millions des Niorres, joints à ceux des d'Horbigny et des Cantegrelles, forment avec ceux des Geotïrin, plus de quinze millions de francs? Savez-vous qu'une partie de ces fortunes réalisées représente, à cette heure, six millions au moins tant en numéraire, qu'en bijoux et en pierreries. Or, ces quinze millions sont à nous, et cette fois nous les tenons; ils ne sauraient nous échapper. A cette heure, Signelay, Luci'le et Qranie sont morts pour le monde, et le colonel .Maurice Bellegarde va mourir; à cette heure, nous tenons entre nos mains tous ceux qui sont dépositaires des trésors que nous voulons posséder; à cette heure, nous sommes vainqueurs, ainsi que je vous le disais. L'instant est venu d'agir, et d'agir sans tarder, sans perdre une seconde; l'instant est venu où vous allez recevoir chacun communication du plan qu'il faut suivre.

Et le président, s'interrompant brusquement, frappa sur le timbre trois coups sonores : aussitôt six des sept portes s'ouvrirent, et un homme masqué apparut sur le seuil de chacune d'elles.

— Aux cellules! commanda le président d'une voix forte.

Les cinq personnages placés dans les tribunes descendirent à la fois; chacun d'eux se dirigea vers la porte placée à sa gauche et sur le seuil de laquelle se tenait l'un des hommes masqués qui venaient d'apparaître.

Tous disparurent à la fois et les cinq portes se refermèrent; la sixième demeura seule ouverte, l'homme masqué, auquel avait donné accès en s"ouvrant, était toujours sur le seuil. Le président quitta à son tour sa tribune, et, descendant lentement, il se dirigea vers la porte demeurée ouverte.

— Le clerc de notaire? demanda-t-il.

— Là, répondit l'homme masqué en désignant le fond.

—Veille sur lui et prépare-le au rôle qu'il faut qu'il joue!

L'homme masqué fit un signe d'assentiment.

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