‹ Le roi du bagneChapitre 224 sur 243 · L'EXPLICATION · texte numérisé non relu

L'EXPLICATION

— Que vous ai-je promis depuis quinze ans? De vous faire possesseurs des millions des Niorres, de ceux des d'Horbigny et des Saint-Gervais, de ceux

des Surville, de ceux enfin des Courmont? Anjourdhui je veux tenir ma parole, aujourdbui, 19 liminaire, je riens vous dire: demain vous aurez enfin La récompense de vos travaux et de vos fa- -. demain vous aurez le bénéfice de mes ruées et de mon adn

l'u hourra joyeux accueillit cei exorde du discours qu'évidemment Thomas .-"apprêtait à prononcer devant cinq hommes rassemblés autour d'une table sur laquelle brûlait une grosse lampe.

Ces hommes étaient Pick. Roquefort, Chivasso, Bamboula et un dernier qui se trouvait dans l'ombre et dont le visage disparaissait entièrement, enfoui qu'il était dans une énorme cravate de mous: seline blanche empesée, tandis que des mècheé flottantes et les oreilles de chien d'une gigantesque perruque poudrée dissimulaient complètement le front et les joues.

C'était dans la salle d'un cabaret avoisinant des halles, que se passait cette scène. Il était minuit, et Paris était aussi calme, aussi tranquille que si les événements de cette journée du 19 brumaire ne s'étaient pas accomplis.

— Les millions des Niorres ! reprit Thomas après un silence. Commençons par ceux-là. Ces millions, qui trois fois furent presque nôtres et qui trois fois nous échappèrent par une série de circonstances étrangement fatales! Ces millions? où sont-ils aujourd'hui? Ils doivent être la propriété de Louis Niorres, mais Louis est mineur et il n'a pas la libre disposition de ses biens. Dernièrement, M. d'Adoré a été nommé son tuteur. En conséquence de cette position. M. d'Adoré a reçu du notaire les deux millions en or et en bijoux dont le comte de Sommes n'avait pu jadis se rendre maître.

- — Oui ! dit Bamboula, le second procès intenté cassa le premier, précisément au moment où j'allais toucher.

■ — -Je sais qu'il n'y a pas eu de ta faute.

■ — C'est ce que je tenais à constater.

— Ensuite ? ensuite ? dit Pick.

■ — M. d'Adoré est donc, à cette heure, dépositaire de ces deux millions,, reprit Thomas. Maître Raguideau l'a déclaré devant toi !

Thomas s'était tourné vers l'homme à la cravate gigantesque, s'adressant particulièrement à lui.

Celui-ci fit. un geste affirmatif, mais il ne prononça pas une parole.

— Et ces deux millions, où sont-ils? demanda Roquefort dont les prunelles ardentes flamboyaient.

— Vous le saurez tout à l'heure, dit Thomas.

ux million l1< il'( Irbigu} maintenant ! dit l»i.

ii m .i . i, .i i i!: apparte-

no ion l iï M. de Higncla, i femme. ( \t,

lay, i v pouvoii oin était, quitter P

et même la France en emportanl bu forl une el i l'Ile de .1 femme, Signelaj avail i onverl i une pari ie de cette forl une immen ■<• eu pierreries. 1 1 a\ ail |ilus de quai rc mil! ion i n fer-

mées dane un i offre qui ue le quittai! jan i coffre esl demeuré entre les main- de M. d'Adoré I Quai re million ' > • ria Pick.

i - ont chez !<■ vieux comte? dil Roquefort. \ oué Baure tout à l'heure où ils sont, repril Tho] i outez encore !

I /eg millions des < lourmont devenus ceux des Geoffrin maintenant ! dil Bamboula.

Pour ceux-là, l'affaire eel plus facile encore à expliquer! di< Thomas. Ces millions-là Beroni à nous dès que uous le voudrons, mais ils uous donneront plus que la puissance de l'argent, ils nous donneront la puissance de posil ion !

Thomas s'interrompil et appuyant Bon coude sur la table placée devant lui et encadranl Bon menton avec le pouce et l'index, il promena sur ses auditeurs un regard fin el dénonciateur.

— Laissez-moi vous rappeler l'histoire de ces millions, dit-il. Elle esl insl ructive.

deux millions trois cenl mille livre-, propriété de M. Romilly, devaieni toul d'abord revenir à sa soeur. Vous vous rappelez le procès Iïostange? Tu avais bien joué ton rôle, Chivasso, mais les circonstances Eurent contre toi, et Rostange fut battu.

— Cela esi vrai ! dit Chivasso.

—Le- deux millions trois cent mille livres revenaient de droit aux Courmont, à leurs femmes et à leur- enfants. Comment pouvait-on s'emparer de cette fortune? Aucun de vous n'entrevoyait le moyen de réussir. Ce fut alors cpie je découvris la filiation qui existait entre les Courmont et les Geoffrin. Ce fut alors que j'ébauchai cette affaire Charney, à laquelle vous ne vouliez d'abord rien comprendre.

Aujourd'hui que les chose? sont plus claires. que pensez-vous? Applaudissez-vous des deux main- à mon oeuvre?

Puis -"adressant à l'incroyable:

— Allons, Charney. continua Thomas, viens confirmer mes paroles, viens prouver que j'ai agi haiblement en allant te chercher au fond de la Syrie ?

L'incroyable se leva lentement, s'avança, et, abaissant d'une main sa cravate gigantesque, tan-

■ ruque poudn expr i icoffrin.

Ferdinand de> < i ail-

lion ent mille lii 0

Amélie, Cha

pour amener ce mariage, el l'avenir l'un de nos plug en môme temps qu'un j> i à courir.

I »c|)iii- longtemps, je vou de un Becond moi-même, p i main cette société la plus riche et la pi santé.

Moi, le l'"i du bagne, moi, Camparini, car je rejette ici, devant v< om de Thomas,

à tromper les dupes, je veux q i soit

pour l'association aujourd'hui ce que a été jad

Sous la monarchie, j'avais lancé de 9 dans le monde des grands seignei 9 >m-

mes a osé lutter contre son chef, que - i j »le

te Berve de leçon! Voici Bamboula, qui devrait être un autre moi-même, qui devrait être le p mier après moi. Vois-le, courbant li -ous

mon regard et reconnaissant ses faui

Ecoute. Charney! ton rôle est beau, et si tu sais le jouer, si tu le joues loyalement vis- ion

chef, tu peux rendre à l'association les plus grands services.

Epoux d'Amélie Geoffrin. par la position dans le monde de ta belle-mère, tu. peux continuer à fréquenter les meilleurs salons et les maisons les plus riches. Tu verras les puissants du jour et tu te feras leur ami.

Tu nous aideras dan? le tracé de nos plans pour l'attaque, et tu nous serviras pour protéger la retraite. Personne en dehors de ceux qui nous écoutent ne pourra soupçonner que tu n'es pas ce que tu parais être.

Tu vivras ouvertement, grandement, tu feras bon ménage, enfin tu auras pour toi tout ce que l'on appelle les honnêtes gens ! Tu m'as compris ?

— Oui ! dit Charney d'une voix ferme.

— Tu jouiras des revenus de ces deux millions trois cent mille livres; mais, poursuivit Thomas, ou pour mieux dire Camparini. je sais par expérience qu'un membre de l'assoeiat-ion ne doit jamais posséder un grand capital: de Sommes m'a instruit par son exemple à cet égard. Si tu as nourri jusau'à cetjje heure l'espoir d'accaparer pour toi cette fortune, tu t'es trompé!

Charney demeura impassible sous le regard ardent <lu Roi du bagne.

— Les deux millions trois cent mille livres, reprit Thomas en accentuant chaque mot, doivent rentrer en France au moyen de traites fournies sur le banquier allemand. Cette pensée vient de moi. Me servant de Grafeld, dont j'achetai l'obligeance au moyeu de nouvelles adressées à sa cour, je le fis mettre en relation avec le comte d'Adoré... vous savez le reste. Le clerc de maître Raguideau et le commis du banquier Chivry vous ont suffi- Bamment renseignés.

—Oui! dit Pick.

—Maintenant, où sont ces traites qui ne sont

pas encore négociée!

? Elles sont là où se trou-

vent les deux millions des Niorres et les quatre millions des Signelay.

—Huit millions! dit Roquefort,

— Huit millions! répéta Camparini, qui demain, à pareille heure, seront entre nos mains!

— Demain? où cela?

—Demain. Pick. tu seras avec vingt-cinq hommes, tes meilleurs, au bois de Vincennes.

— A quelle heure?

— A neuf heures du soir.

— Tous masqués?

Tous. Demain, le Boi du bagne s'efface encore

pour être le chef des chauffeurs.

— Et qui chaufferons-nous?

— La ferme de Fontenay-sous-Bois, car c'est là que sont les deux millions de Niorres, les quatre millions de Signelay et les traites du comte d'Adoré. Demain, nous toucherons entin le but, et demain, quand le soleil se couchera, nous n'aurons plus un seul ennemi à craindre !

Un quart d'heure après, Camparini et Chivasso étaient seuls dans cette même salle. Tous deux se levèrent sans mot dire, et, traversant la salle, gagnèrent une porte qu'ils ouvrirent. Cette porte donnait sur un escalier sombre.

Les deux hommes descendaient sans hésiter, en dépit des ténèbres qui les entouraient. Bientôt ils atteignirent la hauteur du sol, mais ils continuèrent à descendre encore comms s'ils eussent voulu s'enfoncer sous les fondations de la maison.

Un claquement sec retentit une lumière rongeât re jaillit : les deux hommes étaient sur le seuil d'une pièce voûtée éclairée par une lampe accrochée à la voûte.

Ils traversèrent encore cette pièce, et la quittèrent pour suivre un long couloir à l'extrémité duquel ils rencontrèrent les premières marches d'un escalier.

Ils gravirent lestement les degrés : une porte

s'ouvrit, et une petite pièce garnie à son centre par une grande table-bureau flanquée de deux sièges seulement, s'offrit à eux.

Les deux hommes une fois entrés, la porte se referma d'elle-même. Des bougies éclairaient magnifiquement cette petite pièce aux murailles peintes d'une seule nuance unie sans le moindre ornement.

Sur la table-bureau on voyait deux liasses de papiers. Camparini prit un siège et attirant à lui une liasse, il l'ouvrit.

— Nos ennemis! dit-il en lisant ces deux mots, placés comme titre sur la première page.

Puis tournant ce premier feuillet :

— Jacquet. d'IIerbois, de Renneville, reprit-il lentement.

— Morts ! dit Chivasso.

— Mahurec, le Maucot?

— Morts aussi.

— Maurice Bellegarde?

— Il mourra s'il ne devient pas fou.

— Rossignolet ?

— 11 sera mort demain.

— Louis Xiorres?

— Le piège est tendu à Saint-Mandé: il aime la jolie mignonne, il y tombera.

Camparini haussa les épaules en souriant.

— La fille de Bernard nous aura enfin servi, ditil. J'ai bien fait d'empêcher jadis Roquefort de la tuer!

Puis revenant au manuscrit qu'il frappa du revers de la main:

— Quant aux autres noms inscrits ici, dit-il, ceux qui les portent ne sont plus nos ennemis : ce sont des instruments dont nous saurons nous servir.

Un silence suivit ces paroles.

—Huit millions ! reprit Chivasso comme quelqu'un qui a réfléchi longuement.

— Huit millions ! répéta Camparini en regardant fixement son interlocuteur.

— C'est peu.

— Tu trouves?

— La fortune des Xiorres était autrefois de cinq millions au moins, celle des d'Horbigny de quatre, celle de la baronne de Surville de trois millions passés, cela fait douze millions, sans compter ceux des Courmont.

— Eh bien ?

— Aliandonnes-tu donc la différence qui est d'au moin.- sept millions?

— Je n'abandonne rien ! dit Camparini d'une voix ferme.

— Comment ?

\ mi ■ auron tout et tout n u l

il que j'aime ' I loin ? lii le li.ni'ln en ant.

Si domain ;i deux lieuroH el i u aura*

1 explii .11 i4>ji de mea pa rôle \ Sailli Mandé?

Oui !

Uora? demanda drivât Toul es! prêt '

l.\ Il

s \| \ T M \\ DE.

Aux premières limitée du bois de Vincennes, un jeune homme, enveloppé dans les plis d'un grand manteau, franchil La barrière du Trône renversé i comme on disail alors) . et, tournant pr< que aussitôt à gauche, B'engagea dans l'avenue de t-Mandé, qu'il remonta d'un pas rapide.

A l'endroil où cette avenue se croise avec la rue du même nom. s'élevail une haute bâtisse, maison isolée -'• dressant comme l'I -ans point de la ballade d'Alfred de Musset.

maison, au premier coup d'oeil, n'avait rien qui pût attirer le regard; elle ressemblait à toutes les maisons isolées, mais en l'examinant attentivement on demeurait frappé, au bout de quelques instants, par certains détails de sa construction régulière cependant dans son ensemble.

Cette maison n'avait que deux étages: toutes les fenêtres étaient fermées et les vitres étaient coloriées comme les vitraux d'église, ce qui ne pouvait permettre à l'oeil de deviner ce qui Be passait à l'intérieur.

Au-dessus des fenêtres du second étage, la muraille -<■ dressait nue et sans ouverture jusqu'à la corniche du toit. L'espace compris entre ces fenêtre- et cette corniche était assez élevé^et eût été suffisant pour la construction d'un troisième; mais si cet étage existait réellement dans la maison, il ne prenait aucun jour sur la rue.

• La porte était ce qu'on nomme une porte bâtarde: elle n'était flanquée d'aucune fenêtre: la muraille jusqu'au premier était nue.

Arrivé devant cette maison, le jeune homme parut chercher un moment, hésiter; la porte était fermée : il s'approcha, et peut -être allait-il frappeT quand la porte s'ouvrit d'elle-même; alors il franchit le seuil de cette porte, qui se referma sur sui. Le jeune homme se trouvait alors dans un couloir aéré et bien éclairé par une grande ouverture donnant sur une cour voisine.

Les marches de pierre d'un escalier se dres-

paient in

■ m. u rut

dan ^ tout

Mont< ' i' du

lier.

Loui pide un

ni, il renconl ml une port.' Km re ! dit-il ;i Lo Le maréchal des logi«j en(

moindre émotion : il .-<• tr i aloi

carrée d'assez belle dimen cour intérieure.

L'en, détacha -mi manteau, le rejeta en ai el il apparut alors <'ii uniforme de

Chasseurs a élu-val. BOB l'IMI,

crochet du ceint uron et du pis!

passé dans ce même ceinturon.

San- y et re invité, il prit an -

tiram -mi sabre entre ses jan », s'appuya la poignée.

Thomas rentra dan- la p • rma la p

et, s'asseyant à -mi tour en face du jeune soldat, il l'enveloppa dans un regard profond.

— Tu viens me demander de t'aider a n-trouver la jolio mignonne? dit-il.

— Oui. répondit Louis: cela n'a-t-il pas été convenu hier?

— Tu aime.- cette jeune fille?

• — Que t'importe !. . . je veux la délivrer, tu m'as promis de m'aider: tiens ta parole^

— Je la tiendrai, tout de suite, si tu le veux?

Louis bondit sur son siège.

— Tout de suite, dis-tu? répéta-t-il d'une voix rauque.

Thomas fit un signe affinnatif.

— Tu peux sauver Rose maintenant?... Alors tu vas le faire !

— Nous allons causer.

—Hein?

— Ah ! tu ne me comprends pas. mon jeune ami? Eh bien ! avant tout il faut que nous fassions plus ample connaissance, car il est essentiel que tu me comprenne?.

En achevant ces mots. Thomas se dressa vivement, et portant à ses lèvres un sifflet qu'il prit dans ses vêtements, il en tira un son clair et aigu.

Au même instant un bruit sourd retentit au dehors : on eût dit des masses de fer s'entrechoquant.

Louis s'était levé en portant une main sur la crosse de son pistolet, l'autre sur la poigne de son sabre.

— Ne crains rien, dit Thomas.

— Oh! fit Louis avec un regard de défi, je n'ai pas peur !

— Oui, je sais que tu es brave, mais personne ne songe à t'attaquer; c'est une simple mesure de précaution qui vient d'être prise : toutes les issues sont bouchées, alin que tu ne puisses même tenter de fuir.

— Je suis prisonnier? s'écria Louis.

—Oui.

— Et de quel droit attente-t-on à ma liberté?

— Du droit du plus fort: cela suffit. . . Oh! ne ie roidis pas ainsi, enfant, tu ne pourrais lutter; d'ailleurs, tu n'es pas prisonnier pour longtemps, bientôt tu seras libre, oui, tu seras libre, et tu emmèneras avec toi celle que tu cherches. Donc, patience !

— La jolie mignonne ! s'écria Louis, elle est ici ?

—Oui.

— C'est donc toi qui Tas fait enlever?

— Oui. Oh ! ne menace pas, dit Thomas impassible, tu ne saurais lutter. . . d'ailleurs, la vie de la jolie mignonne me répond de ton obéissance.

— 'Rose ici ! . . . répéta Louis en faisant effort pour demeurer calme.

— Oui, Eosc est ici, dans cette maison, reprit Thomas, et encore une fois il dépend de toi de la faire libre.

— Mais pourquoi l'avoir enlevée alors!

— Pour te prendre au piège, toi.

— Moi? s'écria Louis avec étonnement.

■ — Oui, il fallait que tu fusses une heure en ma présence.

— Mais qui donc es-tu?

Louis fit un pas vers son interlocuteur; celui-ci sourit railleusement.

— Qui donc es-tu? répéta Louis en fronçant les sourcil*.

— Tu ne me connais pas?

—Non !

— Tu m'as vu cependant autre part qu'à Paris.

—En Egypte?

— Non; cherche, enfant, cherche dans tes souvenirs.

—En Italie?

— Peut-être . . . mais tu m'avais vu à une autre éjx>cjuc . . .

— Aux Antilles?

— Je ne me souviens pas!

— Peut-être encore... mais remonte cependant vers une époque antérieure.

— Eh bien! je suis celui qui t'a préservé de la mort, celui qui t'a emporté enfant, celui auquel ton grand-père t'a confié une nuit . . . celle qui

précéda la destruction entière de sa famille ... je suis Saint-Jean enfin, le valet de chambre de M. le conseiller de Niorres.

Louis frissonna, un tressaillement convulsif venait d'agiter son être.

— Saint-Jean ! répéta-t-il.

— Oui, Saint-Jean, celui qui t'a emporté dans ses bras, continua Thomas.

— Saint-Jean, le valet de chambre de mon grand-père, Saint-Jean . . . mais Saint- Jean est celui qui a empoisonné mon père ! s'écria Louis dont les dents s'entre-choquaient de rage; Saint-Jean, c'est le Roi du bagne!

■ — -Ah! tu sais cela?. . . dit Thomas en sourianr.

— Saint-Jean! répéta encore Louis; oh! je crois que tu vas mourir!

Et. dégainant son sabre par un mouvement plus rapide que la pensée, Louis se rua en avant en poussant un rugissement sonore : la main haute, !a pointe menaçante, il fondit sur Thomas avec la rapidité de l'éclair traversant l'espace.

Thomas se baissa, évita le choc, étendit la main, saisit avec une adresse inouïe le pistolet passé dans la ceinture de Louis, et avant que le jeune homme eût pu le frapper, il fit en arrière un saut prodigieux.

La muraille- parut s'entr'ouvrir, ou plutôt s'affaisser sur elle-même : à la place de cette muraille de toile venait de surgir une grille qui le séparait du maréchal des logis.

Louis demaura un moment immobile et stupéfait. Il jetait un regard ardent sur cette cloison de toile si artistement dressée quelques instants auparavant, et ce regard se reportait ensuite sur la, grille dont la porte venait de se refermer sur Thomas, mue par un vigoureux resssort.

Thomas avait arraché sa perruque et avait redressé sa haute taille:

— Tu as dit que j'étais! reprit-il d'une voix rauque. Je suis Saint-Jean, celui qui a fait périr ta famille, je suis celui qui a livré Saint-Vincent aux Anglais, je suis celui qui a tout tenté depuis quinze ans pour s'emparer de ta fortune, je suis le Roi du bagne enfin, ce Camparini dont Jacquet a dû te raconter l'histoire et que l'on croit mort depuis deux ans. Tu comprends que si je te parle ainsi, c'est que j'ai un motif pour le faire.

Louis demeurait immobile, fasciné, comme sous l'empire du sentiment le plus puissant. Il froissait la poignée de son sabre, et ses yeux lançaient des gerbes d'étincelles lumineuses qui allaient se briser sur l'acier poli de la lame nue qui avait failli fendre le crâne du Roi du bagne.

■ — Ecoute-moi, continua Thomas. Si je me suis

dévoilé m tm aussi brusquement, i oui pour aller i ito en besogne, car l'heure presse et il faul que m retard.

l oui ue répondit p i Je suis le Roi du bagne, repril Thomas. Tu es bien certain de nie reconnaître, nV

île moi

i lui ! dit Loui« donl ' tnpourprait le

elui que j'ai \ u i ni , i u

ni que j'ai rel rouvi ô Veni • . celui que j'ai le i ner '

Bah ! lii ( lamparini en riant : bien d'aul res oni fait ce Berment, el personne n'a jamais pu le tenir.

I .. doigts de Louis craquèrent, tellement fort rraienl la poignée de cuivre du Babre de cava-

Regarde! reprit Camparini: tu vas comprendre enfin pourquoi j'ai bu t'attirer ici, tu va voir ce que je veux il»* toi.

El reportant Bon Bifflet à Bes lèvres, le Bot du bagne, qui Bemblail avoir reconquis tout l'éclat il'1 Bon infernale majesté, tira de l'instrument u modulé.

La pièce dans laquelle il Be tenait, celle que la grille surgissait à la place de la muraille de toile séparait de la pièce dans laquelle était demeuré le maréchal des logis, était carrée, mais d'un carré parfait.

Alors que le mur de toile était remis en ; cette pièce devait être plongée dans une obscurité profonde car ses murailles n'étaient percées par aucune trace de porte.

Les trois murailles (la grille formait le quatricôté) étaient absolument noires et nues.

— RegaTde! dit encore Thomas en s'adressant à Louis et en désignant du geste la partie la plus proche de la grille.

Une partie de cette muraille tourna sur ellemême, comme roulant sur un pivot mobile. Une excavation se lit, puis cette excavation s'agrandit ei permit à l'œil de pénétrer dans l'intérieur d'une sorte de petite cellule, ne possédant pour tout meuble qu'un lit garni d'un maigre matelas.

Sur ce matelas était étendue, les bras et le corps attachés, dans l'impossibilité de se redresser complètement, une jeune fille au visage pâli, aux yeux rougis par les larmes.

— Rose! s'écria Louis avec Un geste furieux.

Bondissant avec force, le jeune homme se rua sur les barreaux de la grille qu'il secoua frénétiquement sans parvenir à les ébranler même faiblement.

—Louis ! murmura la prisonnière.

'I ni,

pOUr deih

Et tu disp

'i , ie l'honni

Tu r< 'ii nom,

• » ' iter.

— Eh bien ! il faut plus • — Et que faut-il doue? demi — Tu va

uparini, repo] tira un nouveau Bon aigu et terminé par une dulation étrange qui d< r une

rignifical ion particule

LVII1 CAMTJABINI.

— Regarde! renarde. Louis de Niorn Camparini avec un geste impérieux.

Alors il se passa dans cette Balle dans laquelle se tenait le liai du bagne, quelque chose d'étrange et qui, au premier abord, pouvait faire douter de la réalité. On eût dit l'accomplissement de quelque rêve effrayant, rêve d'un.- imagination exaltée, d'un fou dans le paroxysme de son délire...

Tout autour de la grille, les murailles disparurent, se relevant sur elles-mêmes, comme les toiles de fond d'un théâtre. La pièce était évidemment machinée comme une scène de féerie de nos jours.

Louis porta les mains à ses yeux, comme s'il eût voulu s'assurer qu'il fussent bien réellement ouverts, et un cri d'étonnement expira sur ses lèvres crispées.

— Regarde ! regarde ! reprenait Camparini avec sa voix métallique. Regarde, Louis de Xiorres! et, puisque tu connais l'histoire de ta vie, remonte avec moi dans le passé pour te faire comprendre ce que j'exige dans le présent.

Je suis l'ennemi de ta famille ! . . . je suis le Roi du bagne, qui a juré d'engloutir à son profit la fortune de tes pères!... je suis Saint-Jean, ancien valet de chambre du conseiller, celui qui a ourdi si habilement la trame dans laquelle tous les tiens moururent enserrés. . .

Regarde ! voix-tu ces deux femmes, là . . . dana

cette pièce. . . ces deux femmes, qui se sont dressées jadis entre moi et la fortune que je convoitais; ces deux femmes qui m'ont échappé alors que je croyais triompher, les reçonnais-tu ? . . . regarde-les, si tu veux, car elles peuvent t'entend!'.'!

Camparini .-"était jeté de côté. A gauche de la grille, dans l'un des endroits ou la muraille s'était relevée, à travers l'ouverture pratiquée, on apercevait deux femmes étroitement garrottées, dans l'impossibilité de tenter un seul mouvement.

— Blanche et Léonore! mrumura Louis qui pant ne pouvoir en croire ses yeux.

■ — Regarde encore! poursuivit Camparini; là, en face des deux mères, ne vois-tu pas les entants en ma puissance !

Effectivement, en l'ace même (\o^ deux pauvres mères et séparés d'elles par une mince cloison de glaee. deux entant- étaient couchés dams un même berceau.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmurait Louis dont le front était baigné d'une sueur froide, tout cela est-il donc réel !

— Regarde encore ! regarde toujours ! poursuivit le Roi du bagne, que vois-tu maintenant, là. . . devant toi?. . .

Louis poussa un cri étouffé.

— Tu la croyais morte! reprit Camparini.

- -La femme de mon colonel !

— Et là!. . . et là! dit encore le Roi du bagne avec un double geste impérieux.

— M. de Signelay ! . . . madame Uranie ! murmura le maréchal des logis dont les doigts crispés, enfoncés sous le revers de l'habit d'uniforme, déchiraient les chairs de la poitrine.

— Ah ! reprit Camparini, tu te demandes si tu e« éveillé, si ceux-là que tu croyais morts sont réellement vivants!... Oui, ils vivent, ils respirent... Ceux-là que la société a rayés de sa liste sont en ma puissance! Ce sont les instruments dont il faut que je me serve pour atteindre le but que je me sui fixé !

Un silence suivit ces paroles prononcées d'une voix stridente. Louis demeurait immobile, fasciné, dans l'incapacité de tenter un seul mouvement. L'enfant qui, dès son premier âge, avait affronté les dangers de la mer, l'enfant oui avait dormi souvent bercé par les tempêtes, qui avait vu mou- Tir son père adoptif emporté par une vague furieuse, qui avait bravé sans frissonner les dangers de l'équateur, devant qui avait été poignardé la femme qui lui avait servi de mère, le tambour qui avait battu la charge sous le feu des ennemis, qui avait affronté la mitraillade des Autrichiens et le

cimeterre des janissaires de l'Egypte, était h letant et connue frappé de vertige.

Oh! c'esl que le spectacle qui fascinait ses yeux

était bien autrement saisissant que celui de fuis ces événements tragiques, c'esl que l'âme la plus fortement cuirassée contre les émotions eût compris Sa l'ai Messe.

boni.- était là. dans une pièce, emprisonné, car il avait entendu grincer dans leur gâchi rous de fer qui l'isolaient du reste du monde. En l'ace de lui une grille infranchissable lui barrait le passage, le contraignant à l'inaction, rendant impuissants ses efforts.

Puis, de l'autre côté de cette grille, hors Teinte (le sa main frémissante, cet homme, ce mon.'tre souillé de tant de crimes, ce bourreau de tant de victimes innocentes et qui s'avouait cyniquement l'auteur de tant d'abominables attentats.

Enfin dans des cellules, se succédant les unes aux autres, placées tout autour de cette pièce (sorte de cercle coupé en deux parties et dont la grille contre laquelle s'appuyait Louis eût été l'axe), séparées les unes des autres par des cloisons transparentes, étaient enfermés ceux qui avaient aimé le petit-fils du conseiller et que ce descendant des Xiorres aimait de toute la tendresse de son coeur.

C'était bien Blanche et Léonore, ses cousines, les premières victimes du Roi du bagne, qu'il voyait devant lui, c'était bien les enfants de Bonchemin et de Bienvenu, ces deux innocentes créatures couchées dans leur berceau... C'était bien la malheureuse Lucile. la femme du colonel Bellegarde, ipii semblait attendre stoïquement la mort; c'était bien Uranie, c'était bien Léopold, dont lui, Louis de Xiorres, avait cherché les cadavres au fond de la Seine. . . C'était bien enfin la jolie mignonne, cette Bose qu'il aimait et qui jetait sur lui des regards éperdus et suppliants.

Tout à coup, sur un appel strident du Roi du bagne, une trappe joua dans le plancher, et huit hommes, tous masqués, tous armés d'un fusil à double coup, apparurent lentement, montant dans la pièce comme poussés par un contrepoids.

Sur un geste de Camparini, sept de ces huit hommes s'avancèrent vers chacune des cellules et les canons menaçants s'abaissèrent dans la direction de Blanche et de Léonore. des deux enfants réunis, de Lucile, d'Uranie et de Léopold, et enfin de la jolie mignonne.

Louis rugit et secoua violemment les barreaux «les grilles... le huitième fusil menaça sa poitrine.-

Pas un des malheureux que menaçaient les hoin-

ii i m. i que n'avait pu faire un tnouveinenl ni jeter un cri : ton étaienl garrottés, attachés, ren-

iiij.ui .mi . tous étaienl bâillonnés, môme pauvres petit* enfants, don! une mousseline couvrait la bouclie,

Il i.i ne table placée .1 peu

de distance de la grille et sur laquelle étaienl poavec t • • 1 1 1 ce qui esl nécessaire pour écrire papier manu cri! - 1 angi I ri-

que ment.

L'ouverture pratiquée dans le plancher el par laquelle étaienl apparus les huit hommes ms sq

ur.iii béante. VCamparini, après avoir jeté un coup d'oeil rapide Bur le€ papiers placés Bur la table, .-f pencha aurdessua de l'ouverture: I «e clerc ! dit-il Bimplemenl .

qiies minutes B'écoulèrenl dans un silence profond. Aucun des malheureux bâillonnés ne pouvait naturellement articuler un Bon, aucun de ceux qui les menaçaient de leurs fusils abaissés ne proférai! une parole. Camparini attendait calme et impassible. Quant au jeune maréchal des lo^ s<>ii que l'émotion terrible qu'il devail resaentir le Buffoquât, Boii que le danger effrayant qui menaceux qu'il aimait paralysât Bes facultés, soit enfin qui] eût assez, de puissance but lui-même pour se dominer complètement durant ce moment terrible, il demeurait muet : Bes lèvres crispées B'agitaient Bans qu'un son. quelque faible qu'il fût, happât de sa gorge aride.

l'u claquement sec retentit au milieu du silence, et une tête apparut à l'orifice de la trappe, puis un buste monta lentement, et enfin un homme Ht son tu urée ila us la pièce.

Cet homme, c'était le jeune clore de maître Raguideau, que nous avons rencontré, il y a peu de jours, dans les caveaux souterrains de ["ancienne poudrier* de Grenelle.

Les vêtements en désordre annonçaient une lutte soutenue. Il avait les mains attachées derrière le dos. les chevilles liées ensemble, mais de façon à pouvoir marcher sans courir, et un bâillon lui couvrait le bas du visage.

Camparini leva le pistolet qu'il avait conservé dans sa main droite et désignant la petite table surchargée de papiers et devant laquelle était une chaise:

— Mets-toi là. lui dit-il. et ohéis sans hésiter,

sinon tu es mort !

1 Le clerc ohéit en tremblant de tous ses membres.

— Je vais te délier les mains et te permettre de

respirer, continua le Roi du bagne; mais si tu

tentes un seul mouvement sans mon ordre, si tu

murmun

brûle la cervelle I Tu ent< nd t

Alors, prenant un chante, < 'amparini 1 oupa

. pin- il lit 1 1/' |i;iu\ iv clerc respira, n r< une 'U pour ..

rétablir 1

( omb I d'années que 1 1

nuit r« liaguideau ? demai sans hésiter à voix haute, que ton ici puissent t'entendre clairement.

I tepuis qu'il ex<

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