LXI1 LA CONTESTATION
Il étail quatre heures el demie, on étail al l'époque des jours des plus courts de l'ann< ( ie] étail sombre h la nuit descendail rapide
|)an~ les anciens quartiers du vieux P -tout,
l'obscurité était presque compli
[Jne voiture venait de 8'arrêter devant la porte de la gargotte de la rue des Mauvaises-Paroles: cette voiture étail une équipage de bonne m mais moins cependant un véhicule de luxe qu'un véhicule utile: c'était bien certainement la voiture d'un médecin ou d'un homme d'affaires.
La portière s'ouvrit, un homme s'élança lestemenl but le pavé: c'était le citoyen : mais
un autre le suivit aussitôt: c'était le docteur Corvisa rt.
— ("est dans cette espèce de taverne que VOUS l'avez fait transporter! dit le docteur, en lançant un regard de dégoût sur la boutoque à l'apparence mi -érable.
— Naturellement, docteur, répondit Thomas : puisque c'est en franchissant le seuil de la porte île cette taverne que le malheureux est tourné.
Thomas poussait la porte du cabaret.
— Entrez, docteur! ajouta-t-il en s'effaçant.
Corvisart pénétra dans une pièce très pauvrement meublée : un lit de sangle, une table de bois blanc, deux tabourets de paille, un mauvais poêle en faïence, au tuyau outrageusement contourné, composaient tout l'ameublement.
"Une chandelle éclairait tout cela, chandelle plantée dans le goulot d'une bouteille, dont le suif avait coulé en abondance, décrivant sur le verre de fantastiques arabesques, et dont la mèche à l'extrémité charbonnée semblait implorer avec instan-
ce l'emploi des mouchettes de fer placées sur la table près de Ja bouteille.
Sur le lit, un homme étail étendu: cet homme, qui gisait là tout habillé, portait le costume des forts de la halle. 11 était sans mouvements, et ses membres paraissaient avoir la roideur cadavérique.
— Voilà le malheureux ! dit Thomas.
Corvisart s'approcha du lit.
— Eclairez-moi! dit-il d'une voix brusque.
Thomas prit la bouteille servant de porte-chandelle et s'apprêta à éclairer le docteur.
Corvisart procéda à la constatation de l'état du fort de la halle avec ce calme imperturbable du médecin, même en présence de la mort. Il interrogea successivement le pouls, la poitrine, les tempes; puis, après un minutieux et attentif examen, il laissa retober le bras inerte qu'il avait saisi.
— Cet homme est mort! dit-il. et la mort remonte à t\ii\\x heures au moins.
— Cela est vrai, dit Thomas; à quoi attribuezvous cette mort?
— A la rupture d'un vaisseau : la mort a dû être foudroyante, instantanée. . .
— C'est cela, dit Thomas d'un air de grande bonhomie: quand je l'ai vu. ce pauvre garçon, il n'avait lias l'air d'y penser: il était là à causer, et crac . . . tout à coup il s'est affaissé sur luimême. . .
— Où causait-il? demanda Corvisart.
— Dans la rue, là, avec moi.
— Ah! vous le connaissez?
— Mais oui. j'ai été à sa noce il n'y a pas si longtemps, c'est Spartacus. le fort de la halle, celui qui a épousé la belle écaillère. vous savez, celle qui a été si singulièrement enlevée.
— Oui ... oui . . . je sais, dit le docteur.
— .le ne l'avais pas vu depuis cette nuit-là même, quand je l'ai rencontré aujourd'hui, il y a deux heures dans cette rue. Je lui ai demnadé de ses nouvelles, il m'a répondu; nous avons parlé de Rosette. Il avait l'air tout pâle; je lui ai demandé ce qu'il avait, il m'a répondu qu'il n'avait pas mangé depuis la veille. Le chagrin d'avoir perdu sa femme lui coupait l'appétit. J'ai voulu le faire dîner devant moi, et. comme je ne voyais pas d'autre endroit' que cet établissement, je l'ai invité à entrer. Il a accepté, il est entré et, comme il venait de franchir le seuil de la porte, il est tombé foudroyé dans cette chambre, croyant d'abord à une indisposition, nous avons employé tous les moyens pour essayer de le faire revenir, et ce n'est qu'après avoir usé de tout et ne voyant rien réussir que j'ai couru vous chercher.
— Il était trop tard ! dit Corvisart.
— Alors le pauvre garçon est mort?
— Et bien mort.
Puis, se retournant \ers Thomas:
; — Puisque je n'ai plus rien à faire ici, dit-il, je
VOUS quitte.
Et il se dirigea vers l'escalier qu'il redescendit. Thomas l'accompagnait.
— Demain matin, dit Thomas, j'irai faire la déclaration de mort à la municipalité. Vous viendrez la signe i'. docteur?
— Sans doute, dit Corvisart en montant dans sa voiture.
La voiture s'éloigna rapidement. Thomas la regarda jusqu'à ce qu'elle eût disparu, puis rouvrant la porte de la gargotte et avançant seulement la tête :
— A l'heure! dit-il à un homme qui dînait assis j la première table.
— Bon ! fit l'autre.
• Thomas referma la porte et s'élança dans la rue ; se dirigeant au milieu de ce dédale de ruelles qui formaient alors le quartier des Bourdonnais avec une habileté décelant une connaissance parfaite des lieux, il atteignit la rue de la Tour-Saint-Jacques-la-Boucherie. Une voiture attelée de deux chevaux vigoureux attendait a ucoin de la rue des Arcis.
Thomas ouvrit la portière de cette voiture et s'élança dans l'intérieur; le véhicule partit aussitôt rapidement entraîné et se dirigeant vers la place de la Bastille.
Un homme était enfoncé dans l'un des angles de cette voiture. Thomas s'assit près de lui.
— C'est bien, dit-il d'une voix sifflante, tu as exécuté mes ordres, je tiendrai mes jjromesses; Spartacus est mort, et bien mort ! . . .
Un tressaillement violent du compagnon de Thomas interrompit celui-ci.
— Tu regrettes ce que tu as fait ? reprit Thomas avec un accent railleur; tu aimerais mieux voir vivant l'heureux époux de la belle écaillère?
— Non ! dit l'homme en se remettant.
— Je disais donc, poursuivit Thomas, que je tiendrai ma promesse, Cassebras ! Spartacus est mort, ta main n'a pas failli en lui versant le poison; cette nuit tu seras libre d'apprendre cette mort à Eosette, car tu la verras.
— Je verrai Eosette ! s'écria Cassebras.
—Oui.
— Je lui parlerai !
— 'Certainement, puisqu'elle te suivra.
— Où donc est-elle?
— Oh ! fit Thomas en souriant, maintenant je puis te le dire, car maintenant, Cassebras, tu es
bien ■ Saint-
Man lél I lii un geste eoinmc pour ou\ rir la por-
rel mi d'une main ferui
.l 'ai i-n. ore besoin de toi I dit-il. < tu alloua nous ? demanda l \ \ m. enne d'abord, .1 Fontenaj apr< Saint M. unir ensuite.
L;i voiture, entraînée rapidement au grand trol .11 attelage, venait d'atteindre La rue Saint- Antoine. I.-- chevaux parurent alors redoubler de \ it<
l était rejeté dans - (oin et ne pa-
raissait plus disposé à parler; Thomas regarda le cadran de sa montre.
— Cinq heures moins un quart, dit-il, j'arriverai à temps.
IAIII [JNE SURPRISE.
En quittant La porte du cabaret <le la rue des Mauvaises-Paroles, la voiture du docteur Corvisart était partie dans la direction de la rue Bétizy. Le docteur lança un double regard par les deux ouvertures des glaces abaissées >\r< portières, puis, après avoir remonté ces glaces, ce qui plongea l'intérieur de la voiture dans une obscurité plus grande encore, il se pencha et, relevant la draperie qui tombait le long de la banquette de devant:
— Venez, dit-il, vous pouvez sortir.
Une ombre apparut se détachant dans les ténèbres, et 1111 homme qui était blotti sous là banquette se dressa lentement.
— Vous deviez être mal à l'aise là-dessous? dit Corvisart, niais vous aviez raison, il ne s'est douté de rien.
— Racontez-moi vite en détail ce qui a eu lieu ! dit l'homme en s'asseyant sur la banquette de dessous laquelle il venait de sortir.
Corvisart raconta, sans rien omettre, la petite scène qui venait d'avoir lieu auprès du cadavre du fort de la halle. Quand il eut achevé :
— ("est tout ? dit son interlocuteur.
- — Oui, répondit Corvisart.
— Ainsi il a été trompé à son tour?
— Certainement. Du reste, un médecin eût pu l'être lui-même.
Puis, après un silence:
— Ces phénomènes léthargiques sont réellement effrayants, ajbuta-t-il en secouant la tête.
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précipita dans l'intérieur. On enfc nement d'un cheval attaché d »ur.
Cinq heures sonnaient. Le dîneur 1 mière table de la Paroles, celui auquel s'était adri
îirant un Bifflet de sa poche, ;.'\ rea : aussitôt un son aigu retent it fond silence succéda dans au tnmi
\ régnait.
— Il est l'heure! dit l'homme qui qui -'avançait au milieu • prêtez-vous !
■ — Où allons-nous? demanda une voix.
— Vous n'avez pas besoin de le Bavoir. A j'ai le.- ordres du chef, obéis*
Par un même mouvement tous ■ ent.
— Ouvre la porte de communication, reprit qui paraissait avoir le commandement de la ban des habitues de la gargote.
Un homme s'avança vers le fond; mais, au moment où il allait atteindre la cuisine, il pou--i un cri et fie un bond violent en arrière. Au même instant le gargotier bondit aussi dans la salle.
— Par la rue. filez! Nous sommes pris! er - d'une voix rauque.
Une sorte de stupeur s'était emparée des hommes et des femmes.
Celui qui avait parlé en chef se rua ver.- la de la rue : il voulut l'ouvrir, mais elle résista à toua - - efforts.
— Trahis ! s'écriâ-t-il avec rage. Nous sommes trahis ! Défendons-nous !
Vingt lames nues brillèrent dans la demi-obscurité.
— Bas les couteaux, dit une voix sonore: b couteaux, ou je fais fusiller le premier bandit qui n'obéira pas! Attention: apprêtez... an:
Ce bruit sec. sonore, strident, qui accompagne toujours un temps d'exercice militaire accompli par une troupe de soldats, retentit aussitôt. Vingt baïonnettes brillèrent dans la cuisine, et Funifor-
me d'un lieutenant d'infanterie se dessina dans L'encadrement de la porte ouvrant sur la salle.
Au môme instant le bruit sourd de crosses de fusils, retombant sur un pavé humide et fangeux, résonna dans la rue. La gargote était cernée, et les deux seules issues que possédai La salle du rezde-chaussée étaient obstruées par les soldats.
— Bas les couteaux, répéta l'officier, et attention à la manoeuvre. Vous allez défiler sur deux de front par cette porte; on vous garrottera solidement les pieds et les mains, et celui ou celle qui fera mine d'opposer la moindre résistance sera cloué sur la muraéille d'un coup de baïonnette sans autre avis. Donc ^attention!
La population hideuse -de la gargote était enfin revenue de la stupeur qui l'avait frappée tout d'abord. Hommes et femmes se regardaient consternés, n'osant évidemment pas tenter la plus légère résistance eût été folie, car les soldats avaient envahi la cuisine et toute une compagnie gardait la ï'i .
En ce moment les soldats s'écartèrent et un homme, qui venait d'entrer par la porte de la cour, passa rapidement se dirigeant vers l'escalier en colimaçon conduisant au premier étage: cet homme, c'était le docteur Dupuytren.