LXIY LE TERRAIN DU DUEL
La voiture qui emportait Camparini et Cassebras avait rapidement dépassé la barrière de la ville et elle courait, au grand trot de ses chevaux,; <lans la direction de Vincennes qu'elle atteignit et dépassa bientôt pour s'aventurer dans le bois, alors plongé dans une obscurité complète, car la nuit était venue et pas une étoile ne brillait au] ciel.
A/rivée au milieu de la route de Nogent, la voiture s'arrêta brusquement, et Camparini, ouvrant la portière, s'élança sur le sol en faisant signe de la main à Cassebras de demeurer sur sa banquette.
Camparini était immobile à l'endroit même où il était tombé, paraissant écouter avec une attention profonde. Tout à coup il se baissa, approcha son oreille de la terre en penchant la tête à droite, et parut redoubler d'attention.
Il demeura ainsi l'espace de quelques minutes. Le silence le plus profond régnait autour de lui, ■Camparini se redressa avec le geste d'un homme qui croit s'être trompé.
— C'est quelque cavalier rentrant au quartier, murmura-t-il.
Puis, se retournant vers la voiture :
— Attends ici, dit-il au cocher.
Il disparut sous bois. Il n'avait pas fait vingt pas dans le fourré, qu'un bruit de branches cassées frappa son oreille.
— Qui va là? dit Camparini en s'arrêtant.
— Moi, maître, répondit une voix.
Une ombre se détacha au milieu de l'obscurité.
— Roquefort, dit Camparini.
— J'ai la lanterne; faut-il éclairer? demanda 'Roquefort.
— JSTon, pas de lumière qui puisse attirer les regards. Au reste, je n'en ai pas besoin; je connais 1. bois, viens.
Cà et là. en dépit de l'obscurité, l'oeil, en s'habituant aux ténèbres, pouvait distinguer des masses noirâtres éparpillées sur le terrain de la clairière; il était impossible de définir ce que pouvaient être ces masses qui paraissaient s'étendre sur deux lignes différentes.
— La lanterne, dit Camparini.
Roquefort présenta à son compagnon une lanterne sourde. Camparini fit jouer le ressort de la trappe et le lumière jaillit, répandant au loin sa clarté.
Camparini fit un pas en avant et abaissa sa lanterne; alors un horrible spectacle s'offrit aux regards des deux hommes, et certes il fallait qu'ils s'attendissent l'un et l'autre au hideux tableau qu'ils allaient contempler pour ne manifester aucune émotion.
En face d'eux, sur la terre humide, à leurs pieds, gisait un double rang de cadavres, des flots de sang inondaient les feuilles sèches, et ce sang coagulé par la fraîcheur de la nuit formait çà et là des mares présentant l'aspect de larges taches brunes.
Tous ces cadavres étaient à demi vêtus; tous portaient un pantalon d'uniforme et une simple chemise ouverte" sur la poitrine. Dëfe épées gisaient à côté de chacun; quelques-uns étreignaient même encore de leurs doigts crispés et glacés le manche des épées dont la pointe s'étendait menaçante.
Les cadavres n'étaient pas placés en face les uns des autres : ils étaient bien sur deux lignes, mais jetés çà et là à intervalles inégaux.
Tous les visages de ces cadavres avaient un caractère martial, tous avaient une expression de colère, froide chez les uns, dégénérant en rage chez les autres, mais qui décelait évidemment que la mort qui avait roidi ces membres, pâli ces visages et glacé ces corps était venue à la suite d'un combat.
ERNEST CAPENDU
Grand ronron dramatique illustre, en quatre parties. Public ru i.im Ictilci de \i p '
No 55
MMANCHE, LE 17 DECEMBRE 1905
EN VENTE A 5cU. LE FASCICULE
A LITTERATURE MODERNE
iôio, RUE NOTRE-DAME.
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— Il y en a beaucoup, dit froidement Camparini en se tournant vers Roquefort.
— I] y en a sept! dit celui-ci.
— Un tiers! combien de chaque côté?
— Trois du côté du brigadier et quatre de l'autre, mais il y a eu huit blessés dont la moitié au moins ne reviendra pas.
— Et lui, où est-il?
— Là-bas, le troisième à droite.
Camparini s'avança encore éclairant ce champ ue meurtre. A l'endroit que lui avait désigné Roquefort un corps était étendu: la chemise était fermée sur la poitrine, mais une énorme tache de sang coagulé qui devait coller le linge à la chair couvrait tout le torse.
Le cadavre était de taille gigantesque: les jambes étaient revêtues de culottes collantes en peau blanche, soutachées d'or aux coutures et garnies sur les cuisses d'arabesques artistement tracées. Des bottes noires à glands d'or, des bottes à la Souvaroufj comme on disait alors, chaussaient des pieds énormes.
En face de ce cadavre, mais un peu sur la droite, gisait un autre corps ; ce corps était celui d'un homme d'un âge respectable, mais à la physionomie expressive; il portait la culotte et les bottes d'ordonnance dans la cavalerie française.
Celui-là ne portait la trace que d'une blessure, mais l'effet de cette blessure avait dû être foudroyant, car à en juger par sa position c'était le coeur qui avait été atteint.