LE TRIOMPHE
Les millions en or et en pierreries qui sont dans la ferme vont être à nous, disait Camparini; là encore nous trouverons les traites signés par le comte d'Adoré. Toute cette fortune est facile à acquérir, puisque les murs seuls de la ferme s'élèvent entre nous et elle. . .
— C'est vrai ! dit une voix.
— Mais cette richesse était-elle suffisante pour nous récompenser des peines, des fatigues, des dangers di's quinze années de lutte avec la société entière?... Récapitulez ce que tontes ces fortunes réunies des Niorre^. t\r> d'Horbigny, des 'Cantegrelles. des Courmont devaient faire de millions. Déduction faite des pertes qu'a fait subir la Révolution, la fortune des Niorres peut encore être
estimée aujourd'hui à cinq millions; celle des- Saint-Gervais et t\r> d'Horbigny à quatre millions; celle des Cantegrelles et celle des Courmont réunies à huit millions au moins: soit, dix-sept millions, et de ces dix-sept millions, moitié seulement est cachée dans la ferme de Fontenay. Fallait-il abandonner le reste? fallait-il abandonner ces bois, ces terres, ces propriétés immenses qui, misentre les mains d'hommes dévoués, peuvent étendre notre influence dans les provinces, nous y ménager des abris et îles retraites sûres, nous permettre enfin de jouer à la face de cette société, notre ennemie, le double rôle qui fait notre force?... Pour moi, les millions enfouis dans les caves de la ferme de Fontenay sont bons à prendre, certes, mais ils ne sauraient équivaloir, pour le bien de la cause, à ces millions en propriétés territoriales qui doivent devenir les nôtres. Comprenez- vous toute l'étendue de mes visées?
— Oui ! oui ! s'écria-t-on avec une expression admirative.
C'était Camparini qui venait de parler; Pickr Roquefort, Chivasso, Bamboula, un masque à la main, avaient écouté et avaient applaudi. Un sixième personnage, ayant son masque sur le visage,, lui, se tenait tout près du grand chef.
C'était dans une grande salle splendidement décorée qu'avait lieu cette séance.
Au centre de la salle était dressée une grande table toute surchargée des débris d'un magnifique repas. Camparini, debout, les deux mains appuyées sur le dossier d'un siège retourné, jetait sur ses auditeurs son regard chargé d'effluves magnétiques, — Maintenant, reprit-il avec un accent de triomphe, le but est atteint : tout à fait réussi, tous mes plans ont enfin été exécutés. A nous ces fortunesimmenses que tant de fois nos mains ont cru saisir, et qui, cette fois, sont bien en notre possession.
— Mais, dit Pick, je comprends bien comment nous pourrons nous emparer des millions en or et en pierreries cachés dans la ferme de Fontenay, je comprends encore que nous nous emparions des traites fournies par le comte d'Adoré et que nousles fassions encaisser. . .
Camparini s'inclina en souriant.
. . . — 'Mais si je comprneds bien ce qui concerne la ferme de Fontenay, je ne comprends pas comment nous pourrons devenir possesseurs des fortunes territoriales, qu'il faut cependant que nous ayons entre les mains pour assurer notre puissance
— Ces fortunes, dit Camparini, n'avais- je pas trouvé moyen, jadis, à une époque peu reculée, de nous en assurer la jouissance et la possession?
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— Kl l.i preuve, c'est qu'ils mourront oette nuit. Moi-, que veux-j u donc faire?
Suivre le conseil que m'a donné le plu dévoué
de - amis.
Qui cela?
Camparini posa la main sur l'épaule de l'homme masqué.
— Ole donc ton masque, Charney, dit-il, que nous puissions te voir en l'arc !
L'homme obéit, et la physionomie intelligente de M. de Charney resplendit aux lumières.
— Oui, ivjini Camparini, il faut rnedre à chacun la justice qui lui est due: c'esl à Charney que je mu.- l'idée de la combinaison qui va l'aire notre force. La difficulté, u'est-oe pas. c'était dans la
manière dont ces énormes fort mies territoriales devaient passer des mains de leurs possesseurs actuels dans celles de ceux qui doivent en être dépositaires à notre bénéfice?... La combinaison Grorain et Gervais avait pu exister jadis faute de mieux: à cette heure, elle était devenue impossible 11 fallait autre chose, il nous fallait dos homme- qui nous Eussent plus directement attachés, plus solidement dévoués. Charney s'est offert, et il m'a présente wn plan si habilement conçu, si parfaitement tracé, que je n'ai pas dû hésiter à le suivre. Pour le mettre à exécution, il s'agissait seulement d'avoir entre les mains tous ceux qui étaient les héritiers de ces fortunes. Je me chargeai d'arriver à ce but, et nous voyez, j'ai tenu ma promesse... Ecoutez donc maintenant, et ne perdez pas une de mes paroles. La fortune des Niorres appartient à Louis, le petit-fils du conseiller, mais Louis est mineur. Louis ne peut tester, s'il meurt, à qui revient cotte fortune? Au colonel Bellegarde, son cousin, ou. à défaut du colonel. aux citoyennes Planche et Léonore, ses cousines.
— Oui. dit Roquefort, la filiation est exacte.
— Louis est mort, poursuivit Camparini, Lucile est morte! le colonel Bellegarde meurt cette nuit! donc la fortune des Niorres revient aux citoyennes Blanche et Léonore. Bonehemin et le Bienvenu sont morts: procès-verbal de leur décès a été dressé, vous le savez, donc, les deux femmes, seules héritières, étant veuves, peuvent disposer librement de leur fortune. Cette fortune, elles en disposent naturellement en faveur de leurs enfants, mais à défaut de ces enfants, elles déclarent laisser tous leurs biens à une jeune fille qu'elles aiment, à l'en-
fant de leur meilli Ci
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sonne, puisqu'il a déjà tenté de -'••n. puisque chacun Bail qu'il veut attent jour-.
Voici l'acte signé par Blanche et Léonon Niorres, qui déclarent leur héritière Amélie i
lïin : celleg-lè n'ont don. plus qu'à mourir
leur- enfanta, et tous quatre wnt à notre mi
— I,a fortune des Cantegrelles et celle des d'il i bigny ? dit Roquefort.
— Ces deUX-là appartiennent a Léopold
i femme. Uranie, elle aussi, l'amie d'Amélie fait mademoiselle Geoffrin son héritière da] cas ou elle survivrait à Bon mari, (.tuant à I. pold Signelay, l'héritier des Saint-G I des
d'Horbigny, il abandonne toute cette fortune, dans le cas ou il mourrait le dernier et -an- enfa Rose Bernard, la jolie mignonne, cette petite fille qui a passé si longtemps pour l'héritière du vieux marquis d'Horbigny. Ce faisant, Léopold a tout l'air de vouloir réparer une injustice du ht Comprenez- vous ?
— Oui, dit Chivasso; mais Signelay et -a femme -ont morts [tour le inonde depuis le 20 vendémiaire
— Aussi les disproportions testaments elles signées du 15.
— Tout cela est donc fait ?
— Oui, dit Camparini d'une voix vibrante. Il faut qu'ils meurent tous : il faut que cette nuit voit anéantir tous ceux qui nous gênent, ou qui sont nos ennemis! Oui, il faut jm'ils meurent mais successivement, car la vie des uns nous répond de l'obéissance des autres: il faut qu'ils meurent, ils mourront. Le premier qui doit mourir est le colonel Bellegarde: celui-là sera mort cette nuit, je le jure. Un homme pouvait entraver l'exécution de mes projets, cet homme était le tambour-major: son cadavre est à cette heure dans le bois de Yincennes. Donc le colonel mourra. Après lui c'est Uranie et Léopold dont la mort déjà connue de tous n'étonnera personne; de Léopold qui lègue sa fortune à Pose Bernard. Celui-là aime Lguis Niorres et son amour nous répond de son obéissance. Un poignard sur la gorge de Louis, je me charge de contraindre Eose à devenir la femme de Chivasso, qui est maître alors de la fortune des d'Horbigny et des Cantegrelles. Puis c'est Louis Niorres qui meurt, et après Louis, ses héritiers. Char-
FîBI-TAPIN
ney, en épousant Amélie Geoffrin. hérite donc aussi, (•: toutes ces immenses fortunes se trouvent être les propriétés de Chivâsso et de Charney, qui deviendront ainsi les chargés d'affaires de L'association. Ferdinand Geoff rin enfermé à «Grenelle, Ferdinand, dont la vie est entre mes mains, nous répond de L'obéissance de sa mère et de sa soeur.
l'n silence suivit ces paroles. Tous les auditeurs se regardaient avec une expression d'admiration profonde.
— Cette nuit, reprit Camparini, est notre dernière nuit d'action. Demain nous disparaissons tous et personne ne sait ce (pie nous sommes devenus; car il faut que les circonstances arrivent d'elle-mêmes et que ces morts aient le temps d'être constatées. Vn seul de nous demeurera en pleine lumière et celui-là c'est Charney. Il faut qu'il agisse, lui. (pi'il agisse sans tarder, ce soir même. Il a promis à madame Geoffrin de lui donner des nouvelles de son fils le '20 brumaire. Nous sommes au 20 brumaire, il faut qu'il tienne sa promesse, afin qu'elle même tienne la sienne.
— Je sais ce que je dois faire, dit Charney. — Non, dit Camparini en souriant finement, tu ne sais pas encore tout ce qu'il faut que tu fasses. Charney regarda le Roi du bagne avec une expression d'étonnement manifeste.
— Il ne faut pas, reprit Camparini, qu'une discussion puisse s'élever une fois ces actes connus; donc il faut tout prévoir et engager tout le monde. Que chacun de ceux dont nous voulons nous servir devienne notre complice, et nous aurons assuré notriomphe et notre sécurité. — 'C'est vrai, dit Pick.
— Louis de Niorres en notre pouvoir nous répond de l'obéissance de Rose, je le répète. D'ailleurs, cette nuit même elle sera la femme de Chivâsso ; le municipal de Brunoy fera ce que je lui ordonnerai de faire. La vie de sa femme, et celle de son fils que j'ai fait enlever, nous répondent de lui. Il rendra légal le mariage et il sera contraint à passer pardessus les formalités. Donc, du côté de Rose, nous n'avons rien à craindre; les actes d'abandon entre mari et femme sont faits et signés. Eose est mineure, mais elle est orpheline; elle n'a aucun parent dont elle dépende.
— C'est parfaitement clair, dit Chivâsso. Continue.
— La fortune des Courmont revient de droit à madame Geoffrin, cela est légalement prouvé. nous n'avons pas à nous en occuper; d'ailleurs nous aurons les traites, mais cependant il ne faut pas
qu'une opposition soit mise par les héritiers au paiement de ces traites, par le motif qu'elles auraient été prises. Voici donc un acte en bonne forme, par lequel madame Geoffrin déclare avoir remis ces traites à Mr. Charney. qui va être son gendre, et les lui abandonner pour la dot de sa fille. Voici un acte d'abandon en faveur de sa soeur par Ferdinand. Prends le premier de ces actes, Charney, et fais-le signer ce soir par madame Geoffrin. Quant à la signature du second, je m'en charge.
- — ■C'est tout? dit Charney.
— Peste la fortune des Niorres. Il faut que madame Geoffrin déclare accepter, pour sa fille, cette fortune transmise par la filiation que j'ai expliquée. Amélie devra également accepter ce legs; cet acte sera signé en laissant les dates en blanc; car il doit forcément, pour être valable, être postérieur au décès de Louis de Niorres, puisque ce n'est qu'après sa mort que Blanche et Léonore deviennent héritières. De cette façon, madame Geoffrin et sa fille deviennent nos complices, e ne peuvent rien contre nous dans l'avenir. Prends ces actes, Charney. et rapporte-les signés cette nuit même; la vie de Ferdinand répond de l'obéissance de deux femmes.
Charney prit les papiers que lui présentait le Koi du bagne.
— Je réponds de tout, dit-il.
— Tout est prêt, dit Camparini. Encore quelques heures et notre oeuvre sera accomplie. Nos hommes les plus dévoués et les meilleurs entourent en ce moment la ferme de Fontenay; ils se tiennent disposés à agir au premier signal.
— Le municipal de Brunoy? demanda Pick.
— Il sera ici dans une heure.
Charney s'était levé.
— Je pars pour Paris, dit-il, et je jure que je tiendrai le serment que je mé suis fait et que je vous ai fait à vous-mêmes.
— A l'oeuvre donc ! s'écria Camparini. Toi, Charney. à Paris; toi, Pick, dans l'auberge voisine, à la garde de cette maison qui contient tous ceux que nous ne devons plus laisser vivre; Bamboula, Roquefort et moi à la tête de nos hommes, et à la ferme de Fontenay. En avant les chauffeurs ! Pillons la ferme, enlevons les trésors qu'elle contient; puis, tous ici à quatre heures, et que chacun ait fait ce qu'il doit faire. Alors, tous ensemble, nous terminerons l'oeuvre commune, nous rendrons valables ces actes d'héritage et naturelles ces morts, qui toutes doivent avoir lieu avant le lever du jour.
BIBITAPIN