‹ Le roi du bagneChapitre 238 sur 243 · A FONTENAY · texte numérisé non relu

A FONTENAY

Bamboula gisait étendu : dix lames nues étaient levées sut sa poitrine. Camparini, les bras croisés. 1: contemplait d'un regard farouche.

— Encore une fois tu as voulu me trahir! dit-il;

encore une fois tu as échoué, mais cette fois tu,

payeras cher ta tentative de trahison. Bamboula,

tu as encore des papiers qui peuvent compromettre

îoeiation: Bamboula, tu vas me les livrer!

Bamboula fit entendre un râle sourd.

— Tes complices sont entre mes mains! reprit

Camparini. Les brigades de Fouché, apostées par tei et qui m'entouraient, étaient, elles, entourées par les miens. Personne n'est venu à ton appel, Bamboula, et le bruit qui a répondu à ton signal est celui du triomphe de nies hommes sur les tiens, sur ceux que tu avais l'ait cacher dans les étables pour nous surprendre. N'es-tu pas convaincu? Veux-tu voir? Qnon le porte!

Bamboula fut enlevé par quatre bras vigoureux qui le maintenaient énergiquement. et transporté jusque sur le seuil de la cour. La nuit était noire] et on ne pouvait, au premier coup d'oeil, rien distinguer au dehors, mais tout à coup, et comme à un signal donné, quatre torches enflammées surirent.

Un cri étouffé jaillit à demi de la gorge de l'excomte de Sommes: il voyait, là, devant lui, dans cette cour, des hommes garrottés, bâillonnés, étendus; d'autres debout, armés, triomphants, menaçants. Dans les premiers. Bamboula reconnaissait ceux sur l'appui desquels il avait compté; dans les seconds, les séides du Roi du bagne, ces chauffeurs qu'il savait bien être sans pitié ni merci.

— Les hommes que Fouché a mis sous tes ordres pour s'emparer de moi ! dit Camparini avec un rire ironique.

Bamboula fut ramené clans la salle.

— Le secret des papiers ! dit Camparini.

— Tu ne sauras rien ! s'écria Bamboula.

— Le secret !

Bamboula se redressa vivement :

■ — -Ces papiers ! s'écria-t-il avec un accent terrible, eh bien ! oui, ils existent, je les ai !

Et s'adressant aux chauffeurs qui attendaient en silence :

■ — Ils existent, ces papiers qui peuvent vous perdre tous, car ils contiennent une partie des secrets de l'association du bagne; ils existent, cet homme a dit vrai. Moi et un autre savons seuls où sont enfermés ces papiers que Fouché payerait au poids de l'or. Si je suis prisonnier, cet autre est libre. Tuez-moi, et demain Fouché aura ces papiers, et vous serez tous perdus sans espoir.

Se retournant vers Camparini :

— Tue-moi donc ! dit-il encore. Ma mort sera la perte de tous ceux qui t'entourent !

Camparini l'écrasa sous le poids d'un regard empreint du plus profond mépris.

—Cet homme ment! dit-il d'une voix rauque; ne craignez rien. Le plus mortel ennemi de l'association, c'est lui-même ! . . . Enfants ! cet homme a nos secrets, il faut qu'il nous les rende ! . . . il refuse . . . qu'il meure !

Un hourra accueillit cet ordre. Dix hommes se

ruèrent ,i 1,1 foi m- Bamboula, qu'il al tach< renl sur un banc.

I èCg en auto . plai i n au fond de la aile, firenl

un mouve ni en avanl ; m i un aul re

du Roi du bagne, douze chauffeurs se placèren! eni !•.• elles el la cheminée. Bn môme tempe dou2 • aul res se portèrenl derrière le i uq femmei I

quai iv chauffeurs étaienl toua de taille gigantesque, ils étaicn! parfaitemenl armés: on eûl dii que ce quai re bandil - étaienl dea hom-

mes choisie exprèa dans La bande.

Telles qu'elles étaienl placées, les cinq servantes ItaienJ alors absolumenl entourées. Aucune cependanl ne manifesta par un geste la terreur qu'elles devaienl toutes ressenl ir.

En voyant cette manoeuvre B'opérer, l'homme donl le visage étail recouverl d'un masque jaune lii comme un mouvemenl involontaire rers La table qui le Béparail dea servantes; mais Camparini le saisi! par les bras.

Reste là. ( iharnev ! dit-il ; ne bouge pas. Tu connais nos lois. Dans les circonstances comme celle-ci, il Eau! obéir sous peine de mort.

Alors, se retournant vers un gigantesque chauffeur placé derrière lui :

— Rappelle-toi nus ordres, poursuivit Camparini, e\ songe que la vie de Rosette me répond de toi.

Les chauffeurs régalèrent Camparini, attendait! ses ordres.

Le Bot ilu bagne s'approcha du comte d'Adoré, baissant, trancha d'un seul coup de couteau le bâillon qui lui recouvrait le bas du visage: le vieillard respira bruyamment. Son regard était fixé sur le visage du Roi du bagne. Un moment ce regard demeura froid et incisif: puis il se détourna avec une expression de (dégoût tellement prononcée que Camparini laissa échapper un geste d'impatience; presque de colère, et revint prendre sa place près de la table, à deux pas de Bamboula.

« — Patience, dit Camparini, tout à l'heure tu parleras. En attendant, le secret des millions cachés ici: Hamelin veux-tu le livrer?

— Non ! non ! Tuez-nous tous, hurla le fermier dans un paroxysme d'exaltation.

— Parle. Hamelin. je le veux, je l'ordonne ! cria le comte d'Adoré. Où sont les coffrets que je t'ai confiés ?

— Dans la seconde cave, sous la troisième tonne de cidre, murmura le fermier d'une voix sourde.

— Va, Dragon de Bouvrav! cria Camparini.

Le chauffeur s'élança suivi de plusieurs hommes.

Camparini délia les mains du comte d'Adoré, puis, lui présentant une feuille de papier sur la-

quelle étaienl trsw ei nu encrier poi I

I omte parcourut le pa 1 la déclarai ion qui le montanl pour le compte de la citoyenne Oeoffrii

Le vieillard demeura imn de lui un regard rapide. ( • fleura

les bandits, s'arrêta quelques second) filles

de ferme qu'entouraienl les chauffeurs afrhlél

Camparini Burpril ce regard, de pil ié méprisante

Moi, -i fort, m'avoir cru -i faible! murai t-il railleusement.

Le comte t ressaillii .

sur le Roi du bagne. Celui-ci indiqua le p çu'il tenait.

Signez] repril Camparini d'une voix for! ne le répéterai plus '.

M. d'Adoré Bigna d'une main frémissante; puis il laissa retomber sa tête sur -<>n épaule avec une expression de déconragemenl profond. Son ; se souleva lentement el -<• reporta sur les cinq femmes.

Dragon de Bouvray rentra dans la salle.

— Les coffres? dit Camparini à voix basse.

— Ils sont en sûreté ! répondit le chauffeur sur le même ton. Tu les trouveras à Saint-Mandé. . .

Camparini, l'oeil en feu, revint vers Bamboula en lui montrant le brasier que les chauffera naient d'allumer.

—Veux-tu parler? dit-il.

— Grâce! hurla le malheureux avec un accent qui n'avait plus rien d'humain.

— Ces papiers que tu possèdes encore?

— Ils sont à Paris. . . balbutia Bamboula.

— Béponds ! où sont-ils ?

— Dans la maison de la rue de Beaujolais. . . la septième dalle. . . après la cheminée. . . dans l'arrière-boutique. . .

— Parle ! dis tout !

— Là est la cachette !

— Est-ce la seule ?

—Oui.

— -Jure-le !

- — Je le jure !

— Tous les papiers sont là ? reprit Camparini impassible.

— Tous ! balbutia Bamboula.

• — Tu n'as pas d'autre secret?

— Je le jure ! pas d'autre. . .

— Tu le jures?

— Oui ... oui . . . ffrâce ! . . .

— Eh bien ! puisque tu n'as plus rien à ni'apprendre, le Roi du bagne va payer sa dette! Tu as trahi quatre fois, Bamboula, tu as mérité quatre l'ois la mort. . . Trois fois je t'ai fait grâce. . . cette t'ois tu vas mourir. . .

Un frémissement avait parcouru la salle. Un cri rauque retentit :

— L'heure ! vociféra une voix puissante.

Une double détonation d'armes à feu ébranla les échos de la ferme : huit ou dix chauffeurs roulèrent renversés. Un tumulte effrayant éclata clans la salle.

Camparini s'était rué sur l'homme au masque jaune, celui-ci essaya en vain d'opposer de la résistance, son masque tomba: le visage de M. de Charney apparut aux lumières. Camparini avait renversé son adversaire à l'aide d'une secousse puissante, le maintenant un genou sur la poitrine et un pistolet sur la gorge.

— Cassebras! dit-il au chauffeur qui se tenait derrière lui, rappelle-toi mon ordre: tu me réponds de lui, Eosette me répond de toi !

Cassebras saisit Charney dans ses mains puissantes, quelques secondes à peine avaient suffi pour l'accomplissement de cette scène. Camparini s'était redressé, un pistolet d'une main, un poignard de l'autre.

La salle de la ferme présentait le coup d'oeil à la fois le plus effroyable et le plus étrange: une lutte terrible avait lieu.

C'était de la bouche de l'une des cinq servantes qu'était parti ce cri : "L'heure !" qui avait été le signal de l'événement. A peine ce cri avait-il vibré que les servantes, se ruant à la fois avec un admirable ensemble sur les chauffeurs qui les enserraient, en avaient renversé dix d'un premier choc, puis, poignards et pistolets au poing elles s'étaient retournées menaçantes et furieuses.

Cette attaque imprévue avait un moment porté la confusion parmi les bandits. L'une des femmes, la plus petite, profitant de ce premier moment, s'était glissée jusqu'aux prisonnires, et avec une adresse et une agilité véritablement extraordinaires, elle avait tranché les liens qui retenaientcaptifs le comte d'Adoré et Hamelin. Libres, ils s'étaient empressés de couper à leur tour les liens qui retenaient captifs les valets de ferme. C'était alors que Camparini s'était retourné vers les assaillants, tandis que Cassebras emportait Charney, dont il contenait les efforts.

Au même imitant une fusillade extrêmement vive retentit au dehors : les chauffeurs demeurèrent un moment indécis et comme frappés de stupeur.

— Courage, enfants! hurla Camparini, ne croyez pas à une surprise ! Votre chef savait qu'un dan-, ger vous menaçait, toutes les précautions sont prises. En avant ! et, encore une fois, notre triomphe est assuré !

Cris et fusillade redoublèrent alors de fureur et d'intensité : aux abords de la ferme il devait se livrer une véritable bataille.

— Que personne ne puisse sortir ! hurla le Roi du bagne, pas un n'échappera !

Il s'élança, suivi de quelques-uns des siens. Les cinq femmes, cinq démons, s'étaient élancées vers les prisonniers : le comte d'Adoré s'était joint à elles : Hamelin et ses garçons, libres aussi, entouraient la fermière et les enfants.

Près de quinze chauffeurs gisaient étendus, tués ou blessés; plus de quarante étaient là debout et menaçants.

La lutte avait pris subitement des proportions effrayantes : au dehors, la fusillade et les cris augmentaient encore.

— Tue ! tue ! cria Camparini en se précipitant.

Quatre des cinq femmes se ruèrent à sa rencontre : quatre coups de feu retentirent, quatre chauffeurs tombèrent; puis deux femmes, les deux plus vieilles, les deux si outrageusement laides, bondirent comme des jaguars, elles rejetèrent leurs pistolets inutiles: l'une saisit une barre qu'elle enleva comme une baguette et qu'elle fit tournoyer, abattant les chauffeurs autour d'elle; l'autre s'était emparée d'un fauteuil énorme en chêne massif, et elle s'en servait comme d'une arme offensive, écrasant tous ceux qu'elle frappait.

Les dalles ruisselaient de sang; on entendait les cris des agonisants et des blessés : les cadavres s'amoncelaient.

Camparini poussa un hurlement de rage :

— 'Tonnerre ! s'écria-t-il, quels sont donc ceuxlà?

— Qui qu'on est que ? répondit la femme au fauteuil en écrasant deux nouveaux ennemis. Eh ! tu vas voir, caiman ÎRelève le point !

Et faisant tournoyer son fauteuil d'une seule main avec une force incroyable, de l'autre, la femme arracha bonnet, perruque et fichu.

La seconde femme venait de fendre le crâne à un chauffeur : huit ou dix ennemis reculaient ; retirée dans un angle, elle leva so nbanc au-dessus de sa tête et le lança avec une vigueur inouie. Des cris de douleur, des râles épouvantables, des soupirs de mourants s'exhalèrent.

La femme, portant ses deux mains à la fois à

■•-. arracha; coin ù\ a il fail .1 cor

perruque, bonne! el ruban .

Tonnerre do Brest 1 Me connai tu? voi l'él range per onnagi en fai anl un mouvement pour s'élancer,

l 'n double cri do -1 upeur jaillit de la poil rine du Roi du Bagne. Se compagnons, les trois hommes aux masques de couleurs différentes, reculéreni avec une aorte d'effroi.

Mahurec ! le Maucot ' murmura < !amparini. ( >m ' Mahurec el le Maucol ! que 1 u cro; avoir lâchemenl assas inés! hurla le vieux gabier. M. lis le bon Dieu n'a pas voulu! Maintenant c'< les \ ieux de la cale qui vont te crocher !

El le gabier se rua sur Camparini, qu'il saisil par Boa vêtements.

Ne le 1 ue pas ! cria une voix. La \ ie de homme esl à moi !

— Oui, mon commandant, dil Mahurec en reculant.

Ce mouvemeni délivra Camparini. Laissant un lambeau d'étoffe aux mains de Mahurec, il bondi! en arrière. La salir étail pleine de cadavres. Les deux lampes avaienl été renversées dans la lutte, et seul le feu qui brûlait dans l'âtre éclairait de se* lueurs rougeâtres la Bcène sanglante.

Pins îles deux tiers des chauffeurs avaient été tués ou blessés: une quinzaine à peine restait debout, mais ils ne luttaient plus qu'avec cette molle} énergie qui indique l'absence de confiance.

La fusillade était moins vive an dehors: deux' coups de sifflet retentirent . . . Camparini s'élança. ■ — -Garde la porte! cria Mahurec.

Le Maucot s'était précipité. Camparini tourna sur lui-même et bondit vers la fenêtre : les carreaux volèrent en éclats. Le vieux gabier rugit et, s'élan^ çant, passa comme un trait à la suite du Eoi du bagne. . . mais il ne touchait pas le sol, que ce sol, remuait, ébranlé par une secousse violente. . . Des jets de flammes surgirent dans les ténèbres de tous, les coins de la cour intérieure . . . une colonne de, fumée blanchâtre s éleva de la base de l'étable et, de la toiture des écuries et des granges . . . Une dé-. tonation effrayante fit résonner les échos...

Deux pans de mur s'écroulèrent. . . une nappe de flammes se dressa subitement. . . La toiture de l'habitation principale s'effondra avec des craquements effrayants. . .

Des vociférations furieuses, des appels, des cris de douleur et d'agonie éclatèrent de tous côtés... Des troupes d'hommes qui encombrèrent la cour se précipitaient pour éviter le danger. . . ce fut un effrayant spectacle.

A SAINT-MANDB.

La ou Boit, mais aucun : ra

\ ivani non plut I i

les Eenêï res, !■•- : et la mai

• •ni ière s'abîme. [Railleur qui son! ici me répond de la mieni pier, ( harney, je Le ferai p S ceux du deho

el alore nous pourrons causer froidem< aurons devan! aoue tout le tempe

Charney prit le papier que lui présentait l< du bagne j il écrivit rapidemenl quelques ! Bigna; puis il tendit le papier à Camparini. Celui ci le parcourut du regard. Il fit un Bigne apprebatif el frappa but un timbre: on homme masqué

apparut.

( lamparini remit le papier et fit un pide.

L'homme masqué disparut presque aussitôt. Qu ques instants B'écoulèrent, puis le tumulte qui au dehors cessa brusquement.

C'était dans la maison mystériei ^aint-

Mandé que se passait ce! Camparini et

Charney étaient en pi - tous deux, libres

tous deux. Le Roi du bagne avait une double paire de pistolets à deux coups sa ceinture. Charney ne portait pas une arme.

— Donc, continue ton histoire, dit Camparini en s'arrêtant subitement. Je t'écoute, Charney. Ah ! le véritable fils de M. de Charney avait échappé. Le voilà revenu en Europe et apprenant qu'un autre Charney existe, que fit-il?

— Il chercha, dit Charney.

— 'Et il .trouva ?

— Xon pas celui qu'il cherchait mais un autre. .. — Qui cela ?

— Jacquet.

— Air! je m'en doutais. Ensuite?

— -Jacquet convainquit Annibal de la foi que celui-ci pouvait avoir en lui. A Paris, ils virent ensemble Fouché. Cependant Charney n'avait point encore osé se livrer entièrement, mais son hésitation ne pouvait durer.

—Il dit tout?

—Oui.

— Alors, que fit Jacquet ?

— Jacquet prouva à Charney que son seul ennemi était le Eoi du bagne. Le faux Charney fut arrêté. Confronté avec Annibal, il avoua tout ce qu'il avait fait. La lumière fut ! Il y avait deux ans que tu n'avais vu le faux Charney. Camparini. Tu avais bien choisi ton homme. Le faux et le

vrai avaient entre eux des. points de ressemblance d'autant plus grands que, ayant habité longtemps le même pays, la peau du visage avait pris les même teintes et leurs habitudes étaient presque les mêmes. Annibal fit tout encore pour augmenter cette ressemblance qui devait le tromper; il fit parler son sosie, et, maître des secrets qui devaient achever de te convaincre, il se présenta à toi. J'étais devenu l'allié de Jacquet. Toutes les précautions avaient été prises pour que rien ne put nous trahir.

Il avait été convenu que, dans nos conférences les plus intimes, même, nous paraîtrions constamment ignorer nos individualités réciproques, et que les paroles que nous échangerions auraient constamment la signification opposée à celle qu'elles exprimeraient. Tes propres desseins devaient nous servir, continua Charney en s'animant de plus en plus. Celui que tu avais fait passer pour moi, et qui avait servi à tromper les autres, devait te tromper à ton tour. Costumés identiquement l'un comme l'autre, et souvent ce don d'ubiquité me per mettait d'avoir avec Jacquet des conférences que tu ne pouvais même soupçonner.

Campa rini se rapprocha de Charney.

— Qu'as-tu à me proposer ? lui dit-il en le regardant fixement.

Charney redressa la tête.

— De finir par le bien après avoir commencé par le mal ! dit-il.

Camparini haussa les épaules.

— 'As-tu donc espéré ma conversion? fit-il en souriant ; je' te croyais plus fort ! . . .

— Je parle intérêt ! dit Charney en appuyant sur le mot. Pourquoi as-tu fait le mal jusqu'ici? Pour que cela te rapporte?

— Je l'avoue.

— 'Eh bien, si le bien te rapportait davantage ?

Camparini le regarda curieusement.

— Après? dit-il.

— Tu es le Roi du bagne, reprit Charney; jusqu'ici, tu as été l'ennemi de la société : si tu devenais son ami?

— Pardieu ! je lui rendrais d'importants services je le reconnais.

— Oui, si tu voulais employer à son profit toute l'énergie et toute l'intelligence dont tu as fait preuve pour la combattre.

— Conclusion: que m'offre Fouché?

— Sa confiance, l'oubli de tes fautes, le pardon de tes crimes, la sécurité dans le présent et l'avenir et une position qui grandira en raison des services qu tu rendras.

— De mon côté, je rendrais libre tous ceux qui sont ici prisonniers, j'abandonnerais les millions en pierreries et en or, les traites, tout le bénéfice, enfin que j'ai entre les mains.

— Nat urellement.

— 'Et mes compagnons?

— Pour eux, la justice aurait son cours.

— J'entends !

— Et tu comprends ?

Camparini se leva avec un geste superbe.

— Me croyez-vous donc déjà si bas que je sois contraint à accepter un pareil marché! s'écria-t-il. Servir la société après l'avoir attaquée, soit!.... ,1 ai quelque fois eu cette pensée, c'est pour moi. l'attrait du fruit défendu; mais pour manger ce fruit, mon cher, il ne faut pas qu'on m'écarte de force la mâchoire. Ce fruit-là j'y goûterai quand bon me conviendra, s'il me convient jamais, mais l'heure n'est pas venue de m'imposer des conditions. Tu m'as demandé, il y a quelques minutes, ce que je pouvais faire ? Ecoute, Charney, tu vas le savoir.

Puis, après un court silence:

— Roquefort, Pick, Chivasso sont morts! dit-il; mes hommes sont ou tués ou prisonniers, et tu me crois perdu ! Allons donc ! je suis sauvé, Charney, sauvé ! et je vous dois à tous des remerciements, car vous avez affermi ma puissance. Me croyaistu assez niais pour n'avoir jamais prévu le cas d'un événement comme celui qui vient d'avoir lieu? Tous mes plans étaient faits, et pour toutes circonstances j'ai un palliatif. En tuant ceux que vous avez tués, en prenant, ceux que vous avez pris, vous m'avez délivré. Aujourd'hui je suis libre et puissant. J'ai ici, dans cette maison, mes trésors amassés depuis des années et connus de moi seul; à ces trésors, je joint les millions enlevés à Fontenay, et que vous n'avez pas su préserver. Cette maison est cernée, mais que m'importe ! La vie de tous ceux qui sont ici mes prisonniers ne répondelle pas de ma liberté et de mon existence? Elle répond de plus encore, Charney, elle répond de ma fortune. Tu vas retourner à Paris, je vais te faire libre; ces actes que madame Geoffrin devait signer il faut qu'elle les signe; tu me les rapporteras. Si au lever du jour, je ne les ai pas, je meurs, mais je meurs en m'ensevelissant avec tous ceux qui sont' ici! Tu m'as entendu, tu m'as compris?

-«-Mais, s'écria Charney, lors même que tu aurais ces actes signés, que ferais-tu? pourrais-tu donc fuir de cette maison cernée?

— Que. t'importe ?

— Mais . . .

LE ROI l»l B \<.\K

t '.luiji. ii'im taisil ' 'li;ii-nr\ par Le b]

l /heure 'avam el dil il : je joue une pari ie suprême, i h no l'ignores pas ' Tu me i onn iu -.m- -i je suie homme à reculer devanl quoi que ce Knii . . . \ .1. obéis, pars, je te mettrai sur La route de Paris par un endroit connu de* moi seul! Rapporte ces papiers Bign( que Les alen-

tours de cette maison soienl libres, Binon, je le jure, pas un dé ceiui qui sont ici n'échappera, el quant à moi... on ne me tien! pas encore, Char- Ces paroles furent prononcées avec un accent terrible qui donnait à La \<>i\ du Roi du bagne une expression de domination effrayante. On sentait <(ii ce génie du crime ne mentait pas, et que ce qu'il voulait faire il le ferait.

— (Réponds par oui ou par non ! dit-il encore, je las.de ces discussions ; es-tu prêt ?

— Oui ! dit Charney.

— Alors, viens que je te bande les yeux.

< amparini prit un linge mouillé, le posa en ban deau sur Le front de Charney, puis, lui prenant la main, après s'être assuré qu'il ne pouvait voir:

— Laisse-toi guider Mit-il.

Camparin" appuyait son eoil contre une ouverture pratiquée dans la muraille. La nuit était obscure au dehors mais cependant, clans les ténèntourant la maison de leurs voiles opaques, on pouvait distinguer des masses d'ombres allant, venant, formant comme une chaîne compacte. De temps à autre, un éclair rayonnait dans ces ténèbres: c'était le reflet de la pâle lumière d'une étoile sur un canon de fusil.

— Us croient me tenir! murmura Camparini en se reculant. Cependant ce cpie Charney vient de leur dire a dû leur faire comprendre cpie le Roi du bagne n'était pas encore leur esclave!

l'I marchait à grands pas:

— Me tenir! dit-il encore. Les niais! nie supposer assez sot pour m'être livré pied et poings liés ! Ma force c'est d'avoir partout et toujours tout prévu, tout supposé!. . . Me tenir! mais ils m'ont rendu libre en me débarrassant de tous ceux qui m'entouraient ! Le chauffage était usé. Bonaparte au pouvoir, Fouché à la tête de la police, c'est la ruine de l'association. . .

Camparini s'arrêta :

— Fouché me voudrait ! dit-il en portant la main à son menton: cet homme et moi. que ne pourrions nous pas?. . . Oui !. . . mais je serais le second !. . .

D'ailleurs. . . qui R

était un- i

en meuble, il prit une i

de daim,

le ph ntit.

1 1 alluma ensuite une lanl rant La poi I

lement. ' i mes veillaient dai ( lamparini passa au milieu d'ei sei La parole.

Il gagna la cour intérieure,

eeiidit dan- une pii \u mi-

lieu de l'obscurité qui l'enl i homme

connaissant parfaitement les Lieux, il fit jouer on

ressort : une ouverture demi

Camparini s'y engouffra. I dans une

Mirte de quinconce. I

Lanterne. ( îinq corridors cr ■ pré-

sentaient à lui, sfenfonçant dans cinq directions

différentes. Camparini s'engagea dans le premier. Au bout de cinq cents pas environ, il s'arrêta: le souterrain n'allait pas plus loin, et une porte de 1er toute bardée de verrous et de serrures se dressait devant le Roi du bagne.

Camparini étouffa la lueur de sa lanterne; puis ii -'agenouilla, et avec des précautions infini fit jouer un ressort, puis il parut écouter avec une attention minutie

— Gardé! dit-il en se relevant et en revenant sur ses pas.

Il parcourut successivement les quatre autres corridors, employant les même- précautions.

Quand il eut achevé ce quintuple parcours, il revint dan- le quinconce, et, posant -a lanterne à terre, il demeura immobile, le front penché, les! liras croisés sur la poitrine.

— Allons! dit-il. tous les secrets ont été ou livrés ou devinés: toutes les issues sont gardées. . . Un seul moyen de salut me reste : celui-là est infaillible, mais je ne puis que me sauver seul. . .

Camparini réfléchit :

— Tous ces millions m'échappent ! dit-il. Quinze ans de travaux, de fatigues, de lutte, pour aboutir à quoi?... à succomber à l'heure où je crois triompher ! Y a-t-il donc véritablement une Providence et dois-je croire?...

Le bandit passa la main sur son front: de gros- - - gouttes de sueur perlaient à la racine des cheveux: Camparini avait les sourcils contractés et là face blême.

— Dieu ! répéta-t-il avec un frémissement qu'il n put contenir.

Puis, frappant du pieds avec rage :

— Allons ! s'écria-t-il, je deviens faible !

Et il se mit à marcher précipitamment.

— Eh bien! reprit-il en s'arrêtant tout à coup et avec un regard de défi, j'ai perdu la partie, voilà tout! J'ai perdu : il faut payer! Comment payeraije? avec de l'argent ou du sang?

Il réfléchit encore.

— Du sang! le leur et le mien! dit-il. Si j'ai perdu, personne ne gagnera ! Belle fin, Camparini! beau linceul à jeter sur la royauté du bagne! Allons! c'est dit ÎL'heure est venue!

Campariui ramassa sa lanterne, et, contournant l'escalier à l'aide duquel il était descendu dans ces galeries souterraines, il s'approcha de la muraille. Se baissant, il prit l'extrémité d'une tige de fer couchée horizontalement. Cette extrémité était garnie d'un anneau. Camparini passa ses doigts dans cet anneau et tira fortement à lui.

Un bruit sourd se fit entendre, et les deux battants d'une porte de fer, recouverts de briques et admirablement dissimulés dans la muraille du souterrain, s'écartèrent brusquement. Camparini se trouva en face d'une sorte de petit cellier, dans l'intérieur duquel était entassés cinq tonneaux de dimensions ordinaire, rangés les uns sur les autres, deux sur trois.

De chaque fond de chacun de ces tonneaux appendait une longue mèche : ces cinq mèches se réunissaient ensemble et s'enroulaient pour n'en plus former qu'une seule. Elles étaient toutes cinq enduites de poudre.

Camparini se baissa. De la main gauche, il tenait la lanterne à la lueur de laquelle il vtéî^jtë d'ouvrir la porte; de la droite, il prit l'extrémité de la grosse mèche.

Les sourcils de plus en plus contractés, le front pâle, les lèvres rentrées, mais la main très ferme, le Boi du bagne rapprocha lentement le bout poudré de la mèche de la flamme de la lanterne.

— Belles funérailles, murmura-t-il; demain la France entière parlera de moi.

Tout à coup Camparini s'arrêta. Un éclair rapide venait de passer dans ses regards; son front s'illumina et sa main, tremblant subitement, laissa échapper la mèche.

■ — Oh! murmura-t-il. quelle jjensée !

D'un geste rapide, Camparini referma brusquement les deux battants du cellier; puis s'élançant, il gravit les marches, gagna la cour et remonta lestement dans la chambre. S'approehant d'un tim-

pourr

bre il frappa un coup. Un homme masqué apparat.

— Cassebras, dit simplement Camparini, qui avait repris tout son sang-froid.

L'homme disparut.

— Conserver le moindre débris de ces fortunes serait folie, murmura-t-il; tout autre que moi tenterait, mais.. . .

Cassebras entrait; le fort de la halle était d'une pâleur effrayante; ses traits étaient crispés, ses lèvres rentrées; une expression d'énergie sauvage se reflétait sur sa physionomie. Le Roi du bague le "onsidéra un moment.

— Tu as envie de me tuer ! dit-il froidement.

Cassebras releva la tête; -un rictus formidable contractait son visage.

—Oui ! dit-il.

■ — Et tu as hâte d'avoir délivré Bosette m'étrangler de tes propres mains?

Cassebras ne répondit pas.

— Eh bien ! attends, reprit Camparini, dans unquart d'heure Bosette sera devant toi, et vous serez libres tous deux. ■

Le fort de la halle poussa un rugissement.

— As-tu exécuté mes ordres? dit le Boi du bagne en changeant de ton.

- — Oui, dit Cassebras.

— Où as-tu transportés les cadavres?

— -A l'endroit que tu as indiqué.

— C'est bien ! Va m'attendre dans la chambre rouge, et dans un quart d'heure, je le répète, toi et Bosette vous serez libres !

Cassebras recula et sortit sans proférer une parole; demeuré seul, Camparini se croisa les bras sur la poitrine, lança un regard menaçant vers le ciel et demeura durant quelques minutes dans l'immobilité d'une statue. Puis, s'avançant brusquement vers la porte donnant dans la salle où étaient enfermés les prisonniers, il l'ouvrit et entra précipitamment. Les gardiens masqués veillaient toujours.

Camparini fit un geste, et tous les hommes se retirèrent; il demeura seul au milieu de ses victimes.

■ — Vous attendez la mort, dit-il ; eh bien ! dans dix minutes, vous serez tous libres !

Cette déclaration si inattendue frappa de stupeur ceux qui l'attendaient, au point de paralyser toutes leurs facultés.

— Libres ! répéta Camparini ; oui, vous allez être libres, sans rançon, sans promesse à faire, sans autre condition que celle de n'oublier jamais que votre existence à tous a été entre mes mains, et que je vous ai épargnés.

Puis, s'approehant vivement de Lucile :

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Lucile li'

Ippelea donc, bî voua voulez le ; ipril

( lamparini.

Maurice ! dii Lucile.

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Maurice ! rép le en pâlissant.

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Dana une pièce voisine un homme haletant, ;i demi tou, paraissait être au paroxisme de l'exaltation; cet homme avaii lea maina attachées: c'était rde.

Elle \ ii. dit ( lamparini en entrant.

Lucile, rugil Maurice.

S ■ m ne veux pas qu'elle mi

toc veux. Bile \ it. tu le Bais, t u l'aa ent ; Maintenant bï tu veux La revoir, Buis-moi -au- tente de rompre tes liens. Ob - hésiter, l le ne te reverra jama

Maurice B'étail levé; il avait Les jambes Libres. Camparini siffla: deux hommes masqués accoururent, qui se placèrent de chaque côté du colonel. Du geste, Camparini leur ordonna de le suivre; puis, marchant en avant, il quitta la pire.', descendit l'escalier, traversa la cour et a'engagea dans Les souterrains. Ce fut L'allée de droit qu'il prit.

Arrivé à L'extrémité, il ordonna aux deux hommes de B'éloigner, et il demeura BenJ avec Maurice.

— De l'autre côté de cette porte, dit-il en gnant la porte de fer, sont tes amis. T. a t'attendent ceux que je croyais morts, "t qui sont vivants. Tu vas sortir et aller trouver ceux qui me cernent, et qui déjà me croient en leur puissance. Tu leur diras que le Roi du bagne a entre ses mains neuf prisonniers: ta femme, ta belle-soeur, ton beaufrère, les femmes des deux marins, leurs deux enfants Niorres et Rose. J'ai pour les garder dixhuit hommes. Cette maison est minée : Charney le savait, il a prévenu ceux qui m'attaquent. I ' -• pourquoi je l'ai laissé Libre. A la moindre tentative d'attaque, je mets le feu aux poudres. Nous sautons tous, et vous me connaissez assez pour savoir si je faiblirai. Je propose le rachat de la vie de ces neufs personnes.

"Toutes les entrées de ces souterrains sont gardées, il faut qu'une devienne libre: "elle du bois de Vincennes. Pour la vie de chacun de mes prisonniers, j'exige la vie de deux des miens.

"Comprends bien. Maurice, l'entrée du souterrai du bois libre, deux des miens sortiront. Alors un de mes prisonniers sort. lui. par cette porte . . . Deux autres de mes hommes deviennent libres, un second prisonnier vous est rendu, et ainsi jusqu'-

iiin que je pu

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