LE LIVRE BOUGE
Fouché était assis devant son bureau ; il feuilletait un grand livre relié en rouge qu'il paraissait parcourir avec une minutieuse attention. Debout, appuyé contre le dossier du fauteuil du ministre, . , tenait un homme suivant de l'oeil avec intérêt manifeste, le travail auquel se livrait Fouché: cet homme était nègre.
— Tout est complet ? dit le ministre.
— Tout, répondit le nègre.
— Tu connais le général, le citoyen consul, veuxje dire? Tu sais qu'il ne faut jamais demeurer court devant lui, paraître embarrassé ou embrouillé. Cette affaire des chauffeurs le préoccupe énormément, car il s'agit de la tranquillité intérieure du pays, de la sûreté des routes, du repos public enfin. Il est décidé à récompenser largement et à punir sévèrement : donc mes renseignements doivent être exacts. Réponds, Jacquet, estu certain de ces renseignements?
— Je vous le répète que tous ces renseignements sont de la plus grande exactitude. D'ailleurs, interrogez vous-même, et chaque feuillet de ce livre rouge vous répondra.
— Il est évident que la première question du général sera celle-ci : Pourquoi n'avoir pas agi plutôt contre Camparini ? Pourquoi, depuis le moment de ton association avec Charney, avoir prolongé cet état de choses?
Jacquet, c'était lui, c'était l'intelligent agent méconnaissable sous la teinte noire qui recouvrait son visage, tourna plusieurs feuillets du livre.
— Pour tous, dit-il, pour moi-même, Camparini a longtemps passé pour mort. Il a fallu un temps bien long pour découvrir le Eoi du bagne dans Thomas, le bourgeois. Les doutes étaient permis, mais il fallait des certitudes pour agir. Le jour où la vérité fut enfin découverte n'est pas ancien: c'est celui des assassinats de la rue de la Victoire, assassinats clans lesquels Camparini eut l'art infernal de faire tremper Charney!
— C'est cela surtout qu'il faut expliquer clairement au général.
— A cette heure, dit Jacquet, Camparini est seuil dans sa maison de Saint-Mandé, et l'échange qu'il! a demandé doit s'opérer en ce moment. Donc, lé Roi du bagne est perdu, et cette fois il ne doit plus' avoir d'espoir.
Fouché regarda Jacquet :
— Acceptera-t-il dit-il simplement.
— Peut-être, mais je ne le désire pas.
— Pourquoi?
— Sans doute, un homme comme Camparini pourrait rendre de grands services, mais. . . je ne crois pas qu'il consente, car il doit avoir encore d autres projets.
— iCommeiit? il est perdu cette fois.
— Oui, mais il peut espérer : et la preuve de cet espoir est dans ces duels qui viennent d'avoir lieu: ces duels entre les maîtres d'armes de l'armée' du Rhin et ceux de l'ancienne armée d'Italie. Nous avions cru tous à un simple conflit entre deux corps différents. Il n'en était rien. Camparini nous avait joué encore: parmi ceux qu'il envoyait sur le terrain et qu'il savait bien faire tuer étaient quatre des siens que je devais achever d'acheter cette nuit et faire parler, les quatre seuls qui dataient de la bande de l'époque de l'affaire de Niorres et qui eussent pu donner des renseignements si précieux. Ces hommes sont morts à cette heure Oh ! ces duels avaient un autre but que la mort de Possignolet, heureusement encore que cette mort sera précisément . . .
Un coup sec frappé à la porte interrompit Jacquet. Un homme entra et jjrésenta au ministre un pli cacheté. Fouché ouvrit l'enveloppe.
- — Cours à Saint-Mandé ! dit-il à Jacquet en lui tendant la lettre ouverte.