LE PETIT CAPORAL
Le 29 avril, l'armée française était campée autour de Cherasco et occupait la ville. •Soldats et officiers, la joie peinte sur le visage, le regard fier, la démarche légère, s'arrêtaient, se groupaient de distance en distance et lisaient avec avidité de grands placards écrits à la main, collés çà et là sur les murs de Cherasco, sur les troncs d'arbres et des bois entourant la ville, sur le revers d'une tente d'officier supérieur, sur un morceau de bois planté au bout d'un pieu. Puis, après chaque lecture, un fré-
iii.ni de bonheur et d'orgueil parcourait la foule, qui se pressait plus aride, De pouvant s'- lasser de relire et d'écouter. Ces placards contenaient une même proclamation adressée à toute l'armée français* cette proclamation, voici comment elle était conçue !
"Soldats, vous ave/ remporté <-n quinze jours six victoires, pris vingt-et un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon, plu- Kieurs places fortes, et conquis la partie la plus riche du Piémont. Vous avez fait quinze mille prisonniers, tué ou blessé plus de dix mille hommes; vous vous étiez jusqu'ici battu pour îles rochers stériles; illustrés par votre courage, mais inutiles à la
pairie; vous égalez aujourd'hui, par nos
services, l'armée de la Hollande ci du Rhin!
" Dénudés de tout, vous avez suppléé à tout: Vous avez gagné des batailles sans canous, passé des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivaqué sans eaux-de-vie et souvent sans pain. Les phalanges républicaines, les soldats de la liberté, étaient seuls capables de souffrir ce que nous avez souffert ; grâces vous en soient rendues, soldats! La patrie reconnaissante vous devra sa prospérité; et si, vainqueurs de Toulon, vous présageâtes l'immortelle campagne de 1793, vos victoires actuelles en présagent de plus belles encore.
"Les deux armées qui, naguère, vous attaquaient avec audace fuient épouvantées devant vous; les hommes pervers qni riaient de votre misère et se réjouissaient dans leur pensée de triomphe de nos ennemis sont confondus et tremblants. Mais, soldats,vous n'avez rien fait puisqu'il vous reste à faire. Ni Turin ni Milan ne sont à vous; les cendres vainqueurs de Tarquin sont encore foulées par les assassins de Basseville.
" On dit qu'il en est parmi vous dont le courage mollit, qni préféreraient retourner sur les sommets de l'Arpennin et des Alpes? Non, je ne puis le croire. Les vainqueurs de Montenotte, de Millesimo, de Dego, de Mondovi, brûlent de porter au loin la gloire du peuple français."
— Signé Bonaparte général en chef de l'armée d'Italie, cria une voix sonore. Vive Bonaparte !
— Vive Bonaparte ! répétèrent des milliers de voix.
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
— C'est qu'il dit vrai, le général, n'est-ce pas, Gringoire?
— C'est tiré juste, Torniquet.
— Au doigt et à l'oeil! Vive le général!
— Eoucoutez, les anciens, je vais analyser la chose!
— ( ''est ça, la parole est au major !
Le citoyen Rigobert Rossignolet est à
la tribune!
— Silence clans les rangs?
— Pour lors et d'une, six victoires en quinze jours! Primo d'abord Montenotte, le 23 germinal, les Autrichiens brossés en grand sm- toute la ligne. Secundo, ensuite Millësimo, le 25 ous que Beaulieu en a dû faire une grimace comme s'il avait avalé na canne. Et Dego, le 26, la victoire au pas de( course! Et Vico le 1 floréal, les lauriers en double et fin de compte, comme qui dirait ù rira de la campagne, Modovi!. . Armes. . pas!. . . . Du nanan dans toutes les cantines, des belles Italiennes pour friser la moustache aux vainqueurs, et un quart d'heure de repos sur le chemin de la gloire ! . Halte ! . . . front ! . . Les cinq y sont, le général n'a pas menti ! . . . Cric !
— Crac ! firent les soldats.
— Pour lors et de deux, poursuivit Rossignolet en redressant encore sa haute taille, nous ne le chicanerons pas sur le nombre des drapeaux, canos et autres brimborions, pas plus que sur celui des' Quinze-Reliques, placées en queue de colonne.
— C'est égal, dit Gringoire en riant, faut avouer que le petit général leur z'y taille de f ières croupières à tous ces ostrogots-là ! . . Montenotte, Millësimo, Dego, Vico, Mondovi en voilà une série de carambolages ! Du même au même quoi !
— Bloqué Beaulieu! p1
— Et qu'ils n'ont pas eu le temps de humer une chique hier ces généraux de Pitt et Cobourg!
— Faut être juste! poursuivit le tambourmajor en se dandinant, l'armée d'Italie est composée de lapins d'une certaine espèce, et j'ignore ous que le général en chef en trouverait de pareils pour faire un civet-! Mais je dis qu'il a de l'aplomb tout de même, et que pour se remuer, il se remue !
— Oui, dit Romulus. A preuve qu'il n'a pas d'engelures aux yeux, celui-là !
— Et ces gueusards d'iroquois du pays qui
croyaient nous avaler tout crus! cria un * voix claire.
— Tiens, fit Rossignolet en se baissant, c'est Bibi-Tapin! D'ous que tu sors, marmouset?
— De vos jambes, major! répondit l'enfant en passanl lestement entre les jambesi écartées du major.
Tout le monde se mit à rire.
— Qu'est-ce que tu dis du général en chef, toi, Bibi-Tapin? demanda Rossignolet.
— Je dis que c'est un fier officier. Et dire qu'il y a seulement quinze jours, avant l'entrée en danse, il y en avait qui répétaient! que c'était un conscrit!
— Un conscrit digne de passer grenadier! fit observer Romulus.
— Et même de monter en garde! ajouta Gringoire.
— C'est un fait! dit gravement le major, le conscrit a bien mérité de la patrie.
— Pour lors, faut le récompenser.
— Tiens, en lui donnant de l'avancement! cria Torniquet.
— Une idée! fit le major en arrondissant son bras droit pour poser le coude sur la pomme énorme de sa gigantesque canne.
— Qu'est-ce que c'est? demanda- t-on.
Tous les soldats se rapprochèrent. C'était
aux portes de Cherasco que se passait cette scène. Les soldats de la 32e demi-brigade étaient campés dans un petit bois avoisiriant la ville, et baigné par le confluent de la Stura et du Taparo. Le soleil était, splendide, l'air pur et embaumé, la brise fraîche et riante. A quelques pas était, eto-. core jonché des débris de la lutte, le champ, de bataille qui avait vu triompher, la veille,, nos armes.
La proclamation que venaient de lire les soldats était collée sur le tronc d'un chêne séculaire; tous les troupiers entouraient le vieil arbre, les uns assis sur leurs sacs, les autres accroupis sur le gazon moelleux; d'autres couchés à plat ventre et se reposant nonchalamment de leurs fatigues des journées précédentes. Rossignolet, toujours appuyé sur sa canne, se préparait évidemment à faire un discours que ses camarades se disposaient à coûter. Bibi-Tapin, l'oeil éveillé, le nez en l'air se tenait campé devant son major, les jambes écartées, les bras derrière le dos. ) '