LE GENERAL EN CHEF
— Et tes ducats? reprit-il.
— Je les ai pris sur l'officier Quinze-Reliques qui avait failli tuer mon lieutenant, répondit Bibi-Tapin.
— Comment?
— En lui envoyant ma baïonnette dans le ventre, donc ! Dame ! mon général, ma caisse avait encore été crevée : j'avais pris mon fusil.
— Tu as tué un officier ennemi? dit Bonaparte avec étonnement et en toisant la taille aligue du petit tambour.
— Pour lors, et de deux, mon général, l'enfant dit encore vrai! reprit Rossignolet. J'y étais de rechef et en réitérant. Son lieutenant était aux prises avec trois Quinze-Reliques à qui il faisait descendre proprement la garde, quand un grand mangeur de choucroute, doré des pieds à la têfe, s'a-
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iiiim. L'enfant \oii le coup, il s'élance, la baillonnette en avant, et- il t'enfile !<■ grand Mme, que c'était plaisir ;i voitl
— Alors in ;i> sauvé la ne .1 ton Lieuteliant ? dit Bonaparte.
— Oui, mon général, répondit l'enfant avec timidité.
— Comment t'aJpellea tu?
— Bibi Tapin.
— Bibi-Tapin! Ce n'est pas un nom cela.
— ( "est le mien, général.
— .Mais ("est un surnom.
— .le n'en ai pas d'au! re.
— Tes parent»?
— Connais pas.
— OÙ es-tu né?
— Te m- sais pas
—Tu es un enfant perdu, alors?
— Dame! . . . je crois M1"' OM'- — Pardon excuse, mon général, dit cm^ re le tambour-major, l'enfant dit toujours
vrai: pas de nom, pas de parents, rien de rien. La o-c l'a trouvé, il y a maintenant, trois mois, demié-nu, demi-mort, sur la côte, près de Nice, un jour qu'il faisait un drôle de temps et que la mer n'était pas a gréable à voir.
— Mais d'où venais-tu quand on t'a trouvé? demanda Bonaparte, qui paraissait s'intéresser vivement au jeune tambour.
— De bien loin, mon général, répondit l'enfant, de l'autre côté de la mer. de °hez ma bonne Etoile-du-Matin.
— Qu'est-ce que cela?
— Ma bonne amie !
— Quelque enfant perdu et ramené des colonies par un navire qui aura fait naufrage! murmura Bonaparte.
— Puis, reprenant à haute voix:
— Tes camarades viennent de me nommer caporal des grenadiers, reprit-il, je te nomme, moi, caporal des tambours; et, maintenant que nous sommes égaux en grade, donne-moi ta main, Bibi-Tapin.
Et le général en chef tendit sa main à l'enfant. Bibi-Tapin pâlit, rougit: un frémissement agita tout son être et des larmes débordèrent de ses longs cils. Se précipitant en avant, il saisit la main qui lui était tendue et il la porta à ses lèvres avec une
ardeur convulsive. v^^^ver?-:'^
— Allons, dit brusquement Bonaparte, pas de sensiblerie. BIBLlOTritXA
s-^îtav 'ieflî'
IM TAMBOUR DE IiA. S2e DEMI-BRIGADE
Bibi-Tapin se redressa et renfonça ses larmes.
— Faut-il me faire tuer à la première affaire? demanda résolument Bibi.
— Non, dit Bonaparte, en souriant, il faut pivre pour que plus tard, quand tu seras homine, je puisse placer sur tes épaules les insignes de l'officier ! . . . Maintenant, comment nommes-tu ton lieutenant?
— Le citoyen Maurice Bellegarde.
— Ah! ah! l'officier d'ordonnance attaché à mon état-major?
— Oui, mon général.
— Eh bien ! va lui dire de venir me trouver au quartier général, je veux lui parler sur-le-champ.
— Oui, mon général.
Et, Bibi-Tapin s'élança comme un trait Bonaparte le suivit un instant des yeux, et se retournant ensuite vers les soldats, qui lemeuraient immobiles.
— Soldats de la 32e, dit-il d'une voix grare, j'accepte l'honneur que vous me faites en me nommant caporal dans votre demibrigade. Nous nous reverrons bientôt au champ d'honneur. En attendant, votre caporal est fier de ses soldats, et votre général est content de vous.
■ Et, saluant légèrement, il tourna sur les talons de ses bottes, et il s'éloigna.
— Vive le petit caporal! hurlèrent les troupiers avec une frénésie joyeuse qui tenait de la démence.
En arrivant à Cherasco, ville qu'il avait conquise, Bonaparte avait établi son quartier général dans une maison d'assez belle apparence. C'est dans cette maison qu'avait été signé le traité de paix avec le Piémont, ou du moins l'armistice suspendant les hostilités. Le Piémont méconnaissant ses intérêts, avait fait jusqu'alors cause commune avec l'Autriche; mais, depuis les rapides et brillantes victoires du jeune général en chef de l'armée d'Italie, la confusion régnait à la cour de Turin. Le roi n'avait pas Voulu tout d'abord céder; les ministres d'Angleterre et d'Autriche l'obsédaient de leurs remontrances, l'engageaient à s'enfermer dans Turin, à envoyer son armée au-delà du Pô et à livrer à Beaulien, 'Tortone. Alexandrie, Valence, afin qu'il pût s'y enfermer.
Ma,is donner ces trois places de guerre à l'Autriche avait fort répugné au roi, et, le eut sa parole
cardinal Costa aidant, il avait regardé d'un œil vigilant le jeune vainqueur qui lui tendait la main. Les premiers triomphes de Bonaparte étaient bien faits, au reste, pour tourner toutes les têtes, même les plus solides. La rapidité des succès, le nombre des prisonniers dépassait tout ce qu'on avait vu encore. Le langage des proclamations rappelait l'antiquité et étonnait les esprits, même ceux de nos ennemis. On se demandait, dans toutes les villes de l'Europe, quel était ce jeune général dont le nom, connu de quelques-uns et inconnu de presque tous, éclatait pour la première fois. On ne le prononçait pas bien encore; mais Pon se disait, avec joie en France, avec terreur à l'étranger, que la République voyait s'élever tous les jours de nouveaux talents pour l'illustrer et le défedre.
Le cardinal Costa fit adroitement sentir au roi l'impossibilité de résister à un vainqueur si rapide, le danger de l'irriter par une longue résistance et de le pousser à révolutionner le Piémont. Le roi avait donc cédé, et, le 9 floréal, l'armistice convenu avait été signé à Cherasco par le colonel Lacoste et le comte Latour; Bonaparte avait exigé qu'on lui livrât, en garantie, Coni, Tortone et Alexandrie. Ces conditions remplies, l'armée avait sa ligne d'opération couverte par les trois plus fortes places de Piémont; elle avait des routes sûres, des vivres en abondance; elle possédait une artillerie nombreuse prise à Cherasco et elle était pourvue de tout, Les promesses du général étaient remplies. Les honneurs commençaient à affluer autour de ce jeune homme, inconnu quinze jours auparavant, soleil à son aurore, et qui, avec ses premiers rayons, lançait autour de lui un éclat aveuglant. Le roi du Piémont venait d'envoyer son fils auprès du triomphateur, et un prince du sang royal venait faire sa cour à un général républicain. C'était un bel exemple donné au monde. Diplomate à son début, Bonaparte laissait déjà percer dans ses relations cet esprit extraordinaire qui devait plus tard enfanter, en législation, de véritables miracles. Il séduisait tous ceux qui rapprochaient, et déjà' il se faisait cette réputation étrange, dans les cercles diplomatiques, d'homme ne trompant jamais et tenant toujours rigoureuse-
LK TAMIiOLTR l'E IiA 32.- IH-JMI l'.RIC AI>K
Le comte de Saint-Marsan, ministre du Piémont, était aussi à Cherasco avec sa chancellerie. Cette suite et celle du prince formaient déjà une véritable cour autour du jeune général, et les vieux soldats de l'armée d'Italie riaient bien fort en voyant les habits brodés se frotter aux uniformes délabrés de leurs officiers. Ce jour-là, où les soldats de la 32e, reconnaissant à leur manière les services rendus par le héros de l'armée, venaient de le nommer caporal, Masséna, Augereau, Sérurier et Berthier étaient rassemblés dans le salon de la demeure de Bonaparte avec Junot, Murât et Lannes. Tous parlaient à la fois ; tous vantaient, avec une ardeur fiévreuse, les talents, le génie, l'habileté du jeune homme
dont quelques-uns doutaient si fort il y avait quinze jours. Cependant, comme dans toutes les assemblées, un sentiment d'opposition se manifestait à propos des nouveaux plans arrêtés pour la suite de la campagne: Masséna surtout, quoique se laissant aller à l'enthousiasme qu'inspiraient les succès du général en chef, ne lui avait pas encore absolument pardonné son tort d'être jeune et peu ancien en grade, de.
— Quoi! disait-il, nous ne sommes que trente mille hommes; nous n'avons révolutionné ni le Piémont, ni Gênes; uous laissons derrière nous ces gouvernements, nos ennemis secrets, et nous allons essayer le passage d'un grand fleuve comme le Pô,
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI^BRIGADE
nous lancer à travers la Lombardie et décider peut-être, par notre présence, la rtépul»li<iue de Venise à jeter cinquante milite) hommes dans la balance!
— Mais, fit observer Berthier, le général en chef a l'ordre du Directoire d'avancer, et il nous a suffisamment prouvé qu'il n'était pas homme à rester en arrière d'un or- <>" même . rop audacieux.
—Oui, dit une voix brève et sévère; mais si j'exécute cet ordre c'est que je l'approuve, et si je l'approuve c'est que j'ai poiu cel;i des raisons fortes et solides.
Tous se levèrent : le général en chef venait d'entrer dans le salon.
— Mes chers camarades, dit-il en s'asseyant et en invitant du geste ses auditeurs à l'imiter, le Piémbnt et Gênes nous embarrasseraient bien plus s'ils étaient révolutionnés; grâce à l'armistice, nous avons une route assurée par trois fortes places. Tous les gouvernements de l'Italie seroiv; soumis si nous savons rejeter les Autrichiens audelà des Alites. Venise tremblera si nous sommes victorieux à ses côtés: le bruit de notre canon la décidera même à s'allier^. 'à: nous. Il faut donc s'a -amer, non pas seulement au-delà du Pô, ma's de l'Adda, du Mincio, jusqu'à l'Adige. I/<, nous assiégerons Mantoue et nous ferons trembler toute l'Italie sur nos derrières. Puis... qui sait, poursuivit Bonaparte, dont le génie s'enflammait en concevant chaque jour dis projets plus gigantesques, Beaulieu anéanti, ne peut-on s'enfoncer dans le Tyrol, repasser les Alpes une «seconde fois et se jeter dans la vallée du Danube, pour de la se réunir aux armées parties des bords du Rhin? alors l'Europe entière serait soumise !
Les généarux rassemblés se regardaient avec une sorte de stupeur; ils n'étaient point épouvantés, ils étaient frappés d'admiration. Ils n'avaient pas eu le temps encore à s'habituer à ces coups d'œil d'aigle lancés sur un horizon inconnu.
— Ma foi! dit Xugereau, ce qui me plaît dans ce plan-là, c'est que nous marcherons toujours en avant. Corbieu ! prenez la tête, général, nous vous promettons bien de ne pas rester en arrière.
— Je le sais, citoyen, répondit Bonaparte, et c'est parce que je suis entouré d'hommes
tels que vous, que j'ose enfanter de tels projets !
Puis, d'un gste gracieux et bienveillant, il congédia les généraux ressemblés. Ceuxci s'éloignèrent encore sous le charme de cette parole nette et précise, de cette voix entraînante, de ces prismes éclatants, à travers lesquels une imagination étrange leur faisait envisager un avenir de gloire et de succès. Il faut dire que les merveilleu^ faits de la veille pouvaient donner une conj fiance sans Limites au lendemain.
— Dans trois jours, avait dit Bonaparte, en recevant les adieux de ses généraux, nous reprendrons l'offensive, et avant quinze jours, je vous le promets, nous ferons à Milan notre entrée triomphante.
Demeuré seul avec Junot, Bonaparte , passa dans son cabinet :
— Junot ! dit Bonaparte à son aide de x-amp, va demander au ploton d'ordpnance si le lieutenant Maurice Bellegarde est là.
Junot sortit et rentra, presque aussitôt.
— Le citoyen lieutenant attend ! dit-il.
— Eh bien ! fais-le enrer et laisse-nous seuls, mon bon Junot.
Quelques instants après, Maurice, saluant respectueusement, pénétrait dans le cabinet du général en chef. Depuis quinze jours, un grand changement s'était opéré dans la personne de l'officier d'état-major, il avait été blessé à Montenotte: un coup de sabre, reçu dans les chairs de l'épaule droite, avait causé une hémorragie assez violente qui avait dû affaiblir le jeune homme, mais qui cependant ne lui avait pas fait interrompre un seul jour de son service. Sans doute, cette blessure, mal fermée, le faisait cruellement souffrir encore, car il était extrêmement pâle et les traits de son visage étaient fortement altérés comme par une violente douleur; cette douleur avait-elle une cause morale cachée, ou découlait-elle simplement d'une cause physique? c'était là une question importante qu'aucun des camarades du jeune officier n'avaient pu jusqu'alors résoudre.
Le général en chef se promenait à pas précipités dans son cabinet, les mains derrière le dos, la tête penchée *ur la poitrine, le regard fixe, mais toujours ardent: dans la pose enfin d'un homme plongé dans une méditation sérieuse et profonde. S'arrê-
IvE TAMBOUR DE LA 32o DEMI HRH JADE
'hini vubdtemeut devant l'officier qui ai tendait Immobile, et relevant brusquement la tête:
— Lieutenant BeUegrade, dit il d'ujnte!
\oi\ brève, l'affaire pour laquelle je voua ai fait appeler n'est nullement une affaire l&e service: c'est une affaire particulière.Je vous préviens afin que vous répondiez en conséquence, car je n'exige pas de noms une obéissance passive: je vous laisse voire li bre arbitre.
En achevant ces m«>ts, Bonaparte pril une lettre ouverte placée sm- son bureau et la présenta a Maurice
Connaissez-vous cette écriture? deinamla-l-il.
— Parfaitement! mon général! répondit Maurice, Cette lettre doit être signée Charles <l'l [enbois.
— C'est cela! Quel est ce citoyen d'Herbois? |
— l'a cidevant marquis, ci-devant officier au service de la France.
— Et eeiie autre?
Bonaparte présenta une seconde lettre tout ouverte,
— Celle-ci, dit encore Maurice, doit être signée Henri de Renneville, ci-devant vicomte, ci-devant officier de marine, comme le précédent.
— Que, font ces deux hommes aujour-) d'hui? »
— Is montent un corsaire avec lequel ils' désolent la marine anglaise.
— Vous les connaissez?
— Parfaitement, mon général.
— Ne sont-ce pas vos parents?
— Nous sommes cousins.
— Vous pouvez répondre d'eux?
— Comme de moi-même !
— Vous savez cependant qu'une condamnation infamante a jadis pesé et pèse en-' core sur eux?
— Je le sais, niais je sais aussi qu'ils sont innocents tous deux du crime qu'on leur a« imputé, f
— Ils sont mariés? '
— Oui, mon général. k
— Ils ont épousé, je crois, deux demoi-* selles d'une vieille famille de la magistrature?
— Les demoiselles de Niorres, les nièces' d'un ancien conseiller au Parlement. l
— C'est cela! Je me rappelle cette afJ faire. Fouché m'a bien renseigné. Main-1 tenant passons ;i ce qui vous concerne soiiiiciicineiii. Vous m'avez fait demander^ il v a quinze jours un i ongé 'i1"' J1' " ;|' pu1 \<uis accorder ;i cause de l'ouverture de la' compagne* I durant cet te courte campa vous vous êtes dignement conduit, lieute^
liant, et je suis conlcni de vous. Aujourd'hui nous avons quelques jours de répit : je
puis vous accorder cinq jours de c< Voulez fous les prendre?
— Général! dit Maurice en rougissant!
— Répondez, catégoriquement !
— J'accepte, mon général avec reconnaissance. Cependant si on doit se battre..
— Vous le saurez cl \<ni> serez revenu ;i
temps pour gagner sur le champ d'honneur la seconde épaulette qu'attend celle que vous portez !
— Mon général... balbutia Maurice.
Bonaparte lui tournait le dos. Ouvrant
vivement une petite porte placée à l'extrémité de son cabinet :
— Venez! dit-il.
Un vieillard à la physionomie belle et franche apparut sui- le seuil.
— Je vous remercie, citoyen, lui dit Bonaparte. Dans une heure vous aurez ma réponse et vous pourrez partir avec le citoyen Bellegarde, auquel je viens d'accorder un congé de cinq jours! Allez, messieurs! j'ai à travailler.
Le nouveau venu s'inclina et se dirigea vers la. porte du salon. Maurice le suivit^ avec tous les gestes du plus profond étonnement.
Bonaparte s'était couché sur une carte placée sur une table, et il la pointait à l'aide d'épingles à têtes de cire de couleurs différentes.
" — Tromper Beaulieu, murniura-t-H,, passer le Pô à Plaisance, l'Adda à Lodi, et la Lombardie entière est conquise. Beaulieu écrasé fuit dans le Tyrol et j'établis à Milan mon quartier général."
— Le courte d'Adoré ! dit Maurice avec une émotion extraordinaire et en serrant les ma;ns de son compagnon:
- Chut ! dit vivement celui-ci. Appellenïoi Richard, mon enfant!
— Et Lucile?
— Je viens ici pour te parler d'elle !
LE TAMBOUR DE LA 31e DEMI-BRIGADE