LA CONFIDENCE
Maurice habitait une petite chambre située dans une maison voisine de celle du général en chef. Il conduisit son compagnon dans son modeste logement.
— Parlez vite ! qu'avez-vous à m'apprendre?
— Pour nr écouter il te faut du courage, répondit le vieillard.
— Qu'y a-t-il?
— Lucile a disparu !
— Je le sais, dit Maurice.
— Tu sais cela! s'écria Richard. Comment as-tu eu connaissance de ce fatal événement?
— J'ai appris, dans tous ses détails, l'événement de la ferme aux Chats-Huants.
— Quand cela?
— Deux jours après qu'il a été accompli. Richard se leva avec un geste de colère
violente.
— Quoi ! s'écria-t-il, il y a quinze jours, par conséquent, que tu sais que Lucile a disparu, qu'elle a été enlevée, et tu n'as rien fait!.. Et je te retrouve ici vivant! libre! fort!
Maurice était devenu extrêmement pâle.*
— Croyez-vous que je n'aime pas Lucile? dit-il d'une voix étranglée. Croyez-vous que que je suis lâche?
Le vieillard secoua la tête.
— Oh ! poursuivit Maurice avec véhémence, que pouvais-je donc faire? Je suis homme, je su.is passionnément épris de Lucile, mais je suis soldat, mais ma patrie est en guerre avec l'étranger, mais le devoir, l'honneur me clouaient à mon général ! Depuis, quinze jours, nous avons eu six batailles: j'étais à toutes.
Richard lui tendit la main.
— Pardonne-moi ! dit-il. Je te comprends, je te plains, j'ai tort. Mais, sur ma foi, je crois que cette série de malheurs qui m'accablent depuis si longtemps finira par me rendre fou ! Tu oublies mes paroles, Maurice? Tu me pardonnes?
— Mon ami ! s'écria le jeune officier en pressant le vieillard contre sa poitrine.
Richard se remit en faisant un violent effort sur lui-même; puis, reprenant sa place et avec une apparence plus calme :
— Avant que je parle, dit-il, il faut que je sache tout. Raconte-on oi ce que tu as fait en détail depuis J'instant où je t'ai vu lu dernière fois.
Le soir où je vis Lucile dans le bois de la ferme? Le soir où je partais en mission pour transmettre des ordres au général Augereau?
— Oui.
— Je vous quittai la mort dans l'âme, mon ami, car j'avais le pressentiment de quelque horrible catastrophe. Je traversai h- département du Var et, après avoir porté les instructions du major général, je m'apprêtais à revenir sans perdre un instant. Ce fut alors que je rencontrai M. de Xeoules.
— Quoi ! dit Richard avec étonnement, tu as vu M. de Xeoules?
— Oui, sans doute.
— C'était quelques instants avant sa mort, alors?
— Le soir même où le crime fut accompli.
— Parle, mon ami, parle vite et n'omets! rien! dit le vieillard en se rapprochant plus encore de son jeune interlocuteur.
Maurice alors, rassemblant ses souvenirs, se mit à raconter, en entrant dans les plus minutieux détails, tous les faits de cette soirée dramatique, aux événements de laquelle nous avons assisté. Il dit les accidents aux deux domestiques, l'obligation où se trouva M. de Xeoules d'accepter l'hospitalité du marquis Chivasso, en dépit de la répugnance qu'il avait manifestée tout d'abord.
Il dépeignit l'Italien, ses offres toutes généreuses, à l'aide desquelles il avait décidé le voyageur, son départ, à lui, Maurice, pour continuer sa route avec la lettre que lui avait remise, son ami, plus la Jerrible tempête qui l'avait arrêté d'abord et contraint ensuite à revenir sur ses pas. Richard, l 'écoutait avec un intérêt croissant, et il était évident que chacune des paroles prononcées par le jeune homme se gravait dans la mémoire du vieillard. Quand Maurice *en vint à raconter son entrée dans la Maison, Xoire, Richard redoubla d'attention. Le lieutenant n'oublia aucun événement de son court séjour. Il se rappela même les termes de la lettre qu'il avait brûlée: enfin il dit tout à son compagnon sans ri«n omettre. Il termina par l'incendie de la Maison-Noire
M: TAllIMM.'ll I>K IA 32o DMMI-IJRIOADB
et i;i constatation des sadavres du marquis, de sa nièce et du domestique italien, de If. de Recules h de s<m falot Quand il eut achevé, Richard releva lentement la bote. — Ensuite, dit-il, que (il tu?
— A demi-affolé par ce que je eenaii de voir, continua .Maurice, je ruminai d'abord
dans nia bote 1rs projets les plus insen
Tuis une idée surgit tout à coup dan* mon cerveau, Je pensai à la lettre <il|r m'avait remise M. de Neoules, et j<' me «lis que mon premier devoir à remplir était d'accomplir la volonté de celui qui c'était plus: Sautant à cheval, je laissai les cavaliers que l'avais amenés pour qu'ils aidassent les paysans; à arrêter, si faire se pouvait, les progrès suprêmes de l'incendie, et je m'élançai sur la route de Roquébrune. Quand J'arrivai au château, je le trouvai désert.
Celle à (|iii la lettre, que je devais reinellre était adressée venait de quitter la demeure de M. de Xeoules.
— Oui, l'i-anie était partie.
— Uranie! c'est bien ce nom. Vous connaissez cette femme?
— Oui, dit encore Richard. Après.
— Ne sachant que faire, voulant à tout prix transmettre aux amis et aux parents de M. de Xeoules l'horrible nouvelle de sa mort, j'exigeai de la femme de chambre qu'elle me remit la lettre écrite par la citoyenne Uranie. et adressée à M. de Xeoule Je voulais décacheter cette lettre, en prendre connaissance, savoir ainsi où était la jeune fille, car je devais supposer qu'elle avertissait M. de Xeoules de son départ et du lieu auquel elle se rendait, et alors jje me serais mis à sa poursuite, bien résolu à l'atteindre.
— Tu ne fis pas cela, cependant?
— Non. A peine eussé-je la lettre entre mes mains que mes doigts se refusèrent à en briser le cachet. La voilation d'une lettre est un de ces crimes que ne peuvent jamais commettre les âmes bien nées, même lorsque l'intérêt le plus puissant pousse à, l'accomplir. J'hésitai... Je me combattis moi-même, niais je. ne pus me résoudre à ouvrir cette épître adressée à un autre.
— Je te comprends, dit Richard.
—Alors je m'éloignai du château et je repris ma route me dirigeant vers Nice, décidé à demander au général BertMer un congé de quelques jour-
— Ki cotte letti — le l'emportai.
— Ou est elle?
Maurice se leva, courut ■•* une petite Mi*, en ouvrii brusquement i<- tiroir dont il t ira deux grandes enveloppes cacl revenant vers Richard :
— Voici la lettre adressée <i M. de v
les, dit jl en lui lend;tnl, l'une des <i< i;
veloppes cachet
l'a eetle a II I l'e ? deiini nda Richard.
— C'est relie que m'avait remise mon
pau\ ie ami, le soir même où il fut né.
— Et elle était adressée?
— A la citoyenne Uranie, a Roquébrune.
Voyez!
Richard prit la seconde lettre. Il examina attentivement la suscription, puis après un assez long moment de silence :
— Je comprends et j'approuve le sentiment qui a impérieusement commandé ta discrétion, dit-il, mais ce sentiment auquel tu devais obéir n'a pas sur moi la même influence. Il faut que nous connaissions le contenu de ces deux lettres.
— Quoi! s'écria Maurice, vous voulez..
— Celle-ci a été écrite devant moi, poursuivit Richard, en désignant l'épître d'Uranie.
— Devant Vous?
— Oui.
— Quand donc?
— A Roquébrune, quelques heures avant que tu y arrivasses toi-même.
- — Comment? vous étiez à Roquébrune ce jour-là?
— C'est moi qui suis venu chercher UraJ nie : c'est avec moi qu'elle est partie, et cette lettre écrite par elle devait avertir M. de Xeoules de notre départ et le mettre à même de venir nous rejoindre. Hélas! nous ignorions alors le fatal événement!
MaurTicé écoutait sans paraître comprendre.
— Mais quel intérêt vous avait poussé à) venir à Roquébrune? demanda-til.
— Tu vas le savoir. Ecoute ce qu'écrivait Uranie.
Le vieillard, sans hésiter, brisa le cachet de l'enveloppe de la lettre adressée à M. de Xeoules, et il se mit à lire à voix haute: « Mon ami,
" Ne vous inquiétez pas de mon absence :
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
je pars; je dois partir, car j'obéis au plus impérieux des sentiments. Le comte d'Adore est ici, il vient d'arriver près de moi porteur de la plus funeste nouvelle. Lu- Clle a disparu! elle a été enlevée par des mains inconnues. Où est-elle? nous l'ignorons, mais comment ce crime s'est accompli il y a à peine vingt-quatre heures, les monstres qui l'ont emmenée ne pjeuvent être bien éloignés, encore. Nous allons nous met t i-e immédiatement à. leur poursuite. J'emmène avec moi tous vos domestiques' bien armés. Le comte nous accompagne.
Venez, mon ami, venez vite nous rejoindre. Jamais nous n'avons eu autant besoin de votre courage, de votre intelligence et de votre amical dévouement.
"Nous nous rendons d'abord à Fréjus pour1 de là remonter dans les bois de la Maure par la route de Callas. Demain soir, si nos recherches ont été vaines, nous serons à Comps. C'est là que nous vous attendrons en dernier ressort. Venez, mon ami, venez vite. Sans votre appui, elle est encore plus malheureuse.
"Votre URANIE." En achevant la lecture de cette lettre, Richard reporta ses regards sur Maurice. Celui-ci avait les yeux fixes, et l'expression d'étonnement qui a^ait envahi sa physionomie, loin de diminuer, avait au contraire singulièrement augmenté.
— Tu ne comprends pas? dit le vieillard.
— Non î répondit Maurice en passant la main sur son front. Pourquoi êtes-vous allé trouver cette Uranie? Pourquoi est-elle partie avec vous? Quel intérêt prend-elle à Lucile?
— Quel intérêt? répéta Richard. Un intérêt naturel, mon ami. Uranie est la soeur cadette de Lucile.
— La soeur, dit Maurice en se levant brusquement.
— Oui !
— La soeur ! répéta encore Maurice avec un geste de stupéfaction. Mais Lucile a donc une famille? mais elle m'a donc trompé? mais vous-même avez donc été son complice?
— Silence! dit Richard avec un. accent impérieux. Ne prononce pas de telles paroles: tu les regretterais trop amèrement un jour.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! mais je ne comprends plus.
Richard s'approcha de l'officier et. lui prit la .main :
— ■ Tu comprendras, Maurice, dit-il, car je suis venu ici pour tout t'expliquer. 1 Maurice regarda son interlocuteur sans répondue.
— D'ailleurs, continua celui-ci, cette lettre de M. de Neoules va peut-être te mettre sur la voie de la vérité. Ecoute! je vais te la lire.
Richard prit l'enveloppe encore intacte et approcha ses doigts pour en briser le cachet. Il était évident que le vieillard avait pleine connaissance de l'acte qu'il allait commettre, et cependant sa belle et noble figure à l'expression grave et digne ne s'altéra par le reflet d'aucun sentiment de doute ou d'Jiésitation. Il devait être convaincu de son droit. Appuyant son pouce droit sur le cachet de cire, il allait déchirer l'enveloppe, lorsque ses yeux, considérant machinalement l'oeuvre de ses mains, laissèrent tomber leurs regards sur le papier. Richard tressaillit et s'arrêta. Elevant vivement la main, il rapprocha l'enveloppe encore respectée, de manière à l'examiner nvec une attention scrupuleuse. Puis il re-1 leva la tête en poussant un soupir.
— Tu as sagement fait dit-il à Maurice de ne pas violer le secret de cette lettre.
— Pourquoi? demanda l'officier.
— Parce que la violation de ce secret eût été effectivement une insulte adressée à un cadavre.
— Comment? „
— M. de Neoules, en écrivant cette lettre avait défendu que tout, autre que la personn à laquelle elle était adressée ne pût l'ouvrir.
— Je ne comprends pas . . .
— Vois-tu ce signe tracé à l'encre?. . . là. près du cachet?. . .
— Oui, dit Maurice, mais que signifie ce signe, qui peut à la rigueur passer pour une légère tache? '
— Ce signe, tracé par M. de Neoules et connu de ses domestiques seuls, signifiait, alors qu'il se trouvait sur un papier, que celui des gens de la maison qui trouverait ce papier devait le transmettre immédiatement à son adresse, sans autres ordres, en évitant de le laisser voir à d'autres, et au
f,E TAMBOUR DE LA Î2e DEMI-BRIGADE
besoin le détruire plutôt que de le laisser tomber entre des mains étrangères. C'était une précaution que, durant cch dernier* temps de terreur, Qotre pauvre ami avait cm devoir prendre. Comptant, sans res triction, Kur lu fidélité de ceux qui l'entouraient, il ;i\;iil t<»ul prévu dans ses luttes
;ivn- i s sans-culottes alors (pi'il sauvait des émigrés, dans ses combats avec les réac tionhaires quand il voulait protéger «les soldats M sscs. Tous; les papiers pouvant devenir compromettants en «le telles circonstances, il avait établi, d'accord avec ses gens, un système de signaux dont je te parle; elle signifie que cette lettre esl pour Qranie seule, e1 que, <mi cas de danger, si «•Ile ne peut lui être remise en taains propres, cllf < loi i être détruite sans être ouverte.
— Alors, dit Maurice, cette lettre, vous
La respectez?
— 11 le faut: la volonté de AI. de Xeoules est tracée là! Garde cette lettre, Mauric, puisque lui-même t'en a fait dépositaire, et jure-moi, sur la mémoire (le celui que nous pleurons, de ne te dessaisir de cette* lettre qu'en faveur de celle à qui elle, est destinée, sinon, de la détruire sans que quiconque puisse jamais en connaître le contenu. 3
— Bien que je ne comprenne pas parfaitement le motif de ce que vous me* demandez, répondit Maurice sans hésiter, je jure de remplir strictement les conditions, que la volonté d'un mort m'impose !
— Bien, mon enfant; serre cette lettre dans un endroit connu de toi seul.
— Je le ferai; mais de grâce, maintenant expliquez-moi ce que j'ignore! Qu'est-ce donc que Lucile? Pourquoi ni'a-t-elle trompé elle-même? car, je le vois, elle m'a trompé. Que dois-je faire pour la revoir, pour la retrouver, pour la défendre? Contre quels dangers dois-je la prémunir? Quel» sont ses ennemis enfin, et pour quelle cause ont-ils agi contre elle? Oh! parlez, mon ami, éclairez-moi! Depuis quinze jours je souffre toutes les tortures de l'enfer! depuis quinze jours je suis le plus malheureux des hommes; ce passé, qui me paraissait limpide, m'apparaît aujourd'hui couvert de nuages; cet avenir qui faisait miroiter dans ses rayons lumineux des pensées de bonheur et de félicité, doit-il donc
se transformer en "a abîme on t'engloutiront à jamais mes joies et m * espéra i Parlez! dites-moj tout aans rîen me cacher. Que pouvez-voue craindre? Si mou affliction doit être trop grande, a'ai je pas un remède assuré à mes maux? La guerre commence, et un.- halle aui richienne peut être vite ait râpée!
Richard avait écouté le jeune homme sans chercher à l'interrompre. Tout en parlant, .Maurice s'était animé, et sa physionomie mâle et expressive avait revêtu un cache! d'énergie et de Franchise qui avait fait souri r doucement le vieillard. Quand le lieutenant eut achevé, Richard lui entoura le cou de son bras à demi-ployé, et approchant de la sienne la tête de Maurice, afin d'en examiner de plus près l'expression:
— Tu aimes donc bien Lucilel dit-il.
— Si j'aime Lucile! s'écria Maurice; i mon premier et mon seul amour! Lucile! mais c'est sur elle que sont cencentrées toutes mes affections. Je n'ai plus personne qu'elle à aimer, moi! je n'ai plus ni père ni mère, je n'ai plus ni frère ni soeur, je n'ai pas d'enfants, enfin!. . . Toute la somme de tendresse que Dieu a placée dans mon coeur, je la dépense au profit de Lucile: je l'aime de tous les amours, de toutes les amitiés, de toutes les affections ! ,
Richard approcha plus encore de la sienne la tête, du jeune homme et il déposa sur son front un paternel baiser.
— Merci, mon enfant! dit-il d'une voix émue. On ne ment pas quand on parle ainsi, et ton accent est de ceux qui portent la conviction au coeur. Encore une fois, merci ! tu viens de me prouver que tu aimes sincèrement Lucile et que fcu es digne de l'aimer! ,
— Alors, répondez à mes question !
— Répond, avant tout, aux mienne; tu comprendras bientôt pourquoi.
— Interrogez, mon ami.
— Lorsque tu quittas Roquebrune, sans y avoir trouvé L^ranie et en emportant cette lettre qu'elle avait écrite et celle que t'avait confiée M. de Neoules, que fis-tu?
— Je précipitai ma course vers le quartier général et j'atteignis Nice le lendemain.
— Ce fut là que tu appris l'événement de la ferme aux Chats-Huants?
— Oui, mais pas immédiatement.
LE TAMBOUH DE LA 32e DEMI-BRIGADE
— Comment en eus- tu connaissance?
— D'une façon à la fois simple et terrible.
lit Maurice raconta dans tous ses détails la scène qu'il avait eue avec le général Berthier, et à la suite de laquelle il avait' été envoyé rigoureusement aux arrêts, sans pouvoir répliquer.
— Ayant appris, sans pouvoir obtenir aucun renseignement précis, aucun détail, l'horrible événement qui venait brusquement me séparer de celle que j'aimais, poursuivit Maurice, qu'allais-je faire?.:.;.: jje l'ignore. Peut-être un acte inoui, peut-être briser ma carrière, peut-être déshonorer mon nom !.. Je voulais savoir, et, pour apprendre, j'allais me perdre, quand un enfant vint me sauver.
— Un enfant! dit Eichard avec étonnement. Qu'est-ce que cet enfant?
— Un enfant perdu que le hasard a attaché à moi : un petit tambour de la 32 demibrigade, que ses camarades ont surnommé Bibi-Tapin, car lui-même ignorait le nom qui lui était propre. Cet enfant, que je recueillis un jour sur la plage, par un temps effroyable qui avait causé de nombreux sinistres en mer, cet enfant que j'avais fait accepter pour enfant de troupe, par la 32e, que j'avais recommandé tout spécialement au tambour-major, cet enfant m'a voué un attachement étrange. Il entra chez moi au moment où, perdant la tête, j'allais m'élancer an dehors et enfreindre la consigne donnée. Il m'arrêta, et à peine eut-il prononcé quelques paroles, qu'il fit briller à mes yeux un rayon d'espérance.
— Explique-toi?
— Le lendemain même de la nuit où avaient eu lieu les attentats commis à la ferme aux Chats-Huants, Bibi-Tapin avait été envoyé en maraude, ainsi que cela se pratiquait alors que nos soldats manquaient de tout. En compagnie de trois troupiers, il s'était dirigé vers la ferme pour y voler quelques poulets. Chemin faisant, l'un des soldats qui, la veille au soir, alors qu'il maraudait déjà, avait assisté, sans que je pusse le voir, à mon entrevue avec Lncile, en raconta les principaux détails. En entendant prononcer mon nom, Bibi-Tapin avait éprouvé un violent désir de pénétrer dans cette -ferme; Ce fut en y arrivant que l'en-
fant et les soldats découvrirent l'horrible crime accompli.
— Et les malfaiteurs? ,
— Aucune trace.
— Que firent les soldats? ,
— Ils fouillèrent la maison tout entière, et c'est ici que l'intelligente affection de Bibi-Tapin devait ni'être utile. Il découvrit que Lucile avait été surprise dans sa chambre, enlevée, descendue par sa fenêtre, em-i portée et jetée dans une voiture qui avait dû» s'éloigner rapidement au galop.
— Mais sur quel indice a-t-il pu faire de semblables suppositions?
Maurice donna toutes les explications que lui avait transmises le jeune tambour; il parla de ses observations relatives aux, empreintes des pieds des hommes et à celles des chevaux. Richard écoutait avec unej sorte de saisissement.
— Et c'est un enfant de onze ans qui a pu faire de telles remarques? dit-il.
— Mais c'est une véritable sagacité de sauvage qu'il a déployée là!
— Bibi-Tapin a dû effectivement, d'après ce que j'ai compris à ses paroles, habiter longtemps parmi les peuplades des Antilles. Mais le plus important me reste à Vous apprendre: Bibi-Tapin a trouvé ur( cachet de montre à l'endroit même de la forêt où avait dû avoir lieu l'enlèvement de Lucile. •
Et Maurice tendit à Richard le bijou que n u<? connaissons. Le vieillard s'en saisit a v' dément et l'examina avec une curiosité empressée.
— Un cachet de montre, effectivement, dit-il; une couronne de marquis posée sur C majuscule. C'est là un indice, mais un indice bien vague. C. . . ! que de noms de marquis français et étrangers commencent par cette lettre! d'ailleurs, ce bijou apparr tient-il bien à celui qui le portait? ne peutil pas être un objet volé?
— Et ceci, dit Maurice en tendant un papier.
— Qu'est-ce?
i — Une lettre de Lucile.
— De Lucile! s'écria Richard en se jet-vnt sur le papier, dont il s'empara avec une joie fiévreuse; elle t'a écrit, et tu ne me le dis pas?
— C'est encore Bibi-Tapin qui m'a remis cette lettre, et c'est lui qui à eu l'intelligent
I I, TAMI'.ol'K m IMvM! lillICADK
c< de la soustraire aux gem l:i nues, chai
d'instruire L'affaire de la ferme.
Cette lettre! cette lettre! répétai! Et! chard en couvrant l'épttre de baiser», c'est
sa. in.'iin <|iii l';i écrite! Lucile! mon enfant Chéri!
Et <lfs Larmes abondantes, inondant su 1 ii nu m le visage de Richard, retombèrent sur le papier <|ii'il pressait contre ses le vrcH et la maculèrent de taches humides.
Lis moi cet te Lett re, Maurice! dit le vieillard eu tendant l'épître au jeune homme; je oe vois plus!
Maurice, nou moins ému que Richard, reprit la missive, et l'ouvrant lentement avec un geste empreint d'amour et de respect :
— C'est moins une lettre, dit il, qu'une porte de journal (racé par Lucile. Je L'avais suppliée, la veille en La quittant, dans un de ces clans d'amour qui rendent Le cocue exigeant, de me prouver qu'une heurt de la journée ne s'écoulait pas sans qu'elle pensai, à moi; et, pour me prouver soit affection, elle m'avait promis de tracer, heure par heure, sur le papier, le résultat iào ses pensées. C'est Dieu sans doute qui' nous avait inspirés tous deux, moi en de-1 mandant, elle en promettant; vous allez en juger. '
Maurice commença sa lecture:
" Cinq heures du soir. Le comte vient de partir; je crois qu'il va^a Nice. Je suis de-< meurée seule dans notre petit logement. Le fermier et sa femme sont remplis d'attentions. Je les ai priés de me faire servir dans a chambre. Ils y monteront mon sou-' per. Mes pensées volent vers vous, Maurice.
" Où êtes-vous à cette heure? Vous avez chevauché toute la nuit dernière et toute la journée. Vous devez avoir dépassé Fréjus.. vous êtes peut-être même à le Luc! Pensezvous à» moi, qui ne m'occupe que de vous? Que Dieu veille sur vous; je vais prier!
" Six heures. Il fait encore grand jour. lJe viens de me mettre à ma fenêtre. J'aperçois des nuées d'oiseaux qui passent au-dessus des arbres. . C'est singulier! Ils volent tous de Test à l'ouest ! . . . Ils courent vers la France., de votre côté, Maurice.. Que mes pensées partent avec eux! Qu'ils les emportent sous leurs ailes, et qiûils vous murmurent à l'oreille en passant près de vous, Maurice, près de vous qui serez bien-
ioi mon épon \. ces mot • - 1 don i .1 entendre et .1 dire : -le vont afme '.
,% Sept heures. Le soleil se cache : l'air
• ■si plus frais. L;i brise de mer m'apporte ses émanations, .le ne sais pourquoi ,j";ii le coeur terré: mon esprit est Inquiet . . agité. . . < >n dirait qu'un malheur menace ceui que j'aime. . . Mon 1 >i.u : g] < 1,1 était '■■ . . Mais non ! . . . je suis folle. Le comte est en sûreté à Nice,'et vous, Maurice, a'avez rien à redouter, car la guerre n'a pas encore commencé.
" Huit heures. La nuit descend r;j|>idcnienl . . Mes angoî ut plus vives. . . .
Pourquoi donc?. . . -l'ai beau combatt re 1 craintes mystérieuses qui se glissent dans mon coeur, je ne puis parvenir a les effacer. Oh ! j'ai peur!. . . j'ai peur!. . .
" lluii heures un quart, -le viens d'entendre un roulement de voiture., puis, tout- s'est t u . . . -l'ai cru un moment que 'e bruit du galop d'un cheval parvenait jusqu'à mon oreille.. H C'est Richard!" nie suis-je écriée. J'ai couru vers la fenêtre que j'ai ouverte toute grande. . Le bruit a ce se. Plus rien qu'un profond silence!
u Mon Dieu! pourquoi donc ai-je le coeur ainsi serré? Maurice, je vais encore prier pour vous.
" Neuf heures. J'ai pu dormir un peu . . . je me suis assoupie dans le grand fauteuil de cuir que le fermier a fait porter dans ma chambre ... Il fait nuit au dehors, ma lampe est allumée.. Maurice! où êtes-vous à cette heure? Vous avez accopli votre mission, vous."
— Après? dit vivement Richard en voyant Maurice s'arrêter dans sa lecture.
— Ici le journal a été interrompu ! répondit le lieutenant. Voyez! ce dernier mot, vous, est tracé comme si la main eût été ■brusquement arrêté dans son œuvre. Sans* doute, un cri, un coup auront frappé!
• alors Lucile d'épouvante.
— Et c'est tout?
— Non ! non ! Elle a écrit encore, mais le danger était déjà sur sa tête. . Ce n'est plus un journal, ce sont des renseignements qu'elle transmettait par phrases courtes et entrecoupées. Tenez ! . . . Ici :
" Mon Dieu; quels sont ces cris! oh! j'ai peur!. . ."
IPuis plus loin :
" Que se passe-t-il?. . . La maison semble
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
frissonner;?... Ces cris sont horribles.."
Enfin, voyez, là, en bas de la feuille et écrit d'une main tremblante:
■" J'entends des pas nombreux dans la maison . . on semble chercher . . on approche. .
"Quelle clarté sinistre!.. Le feu!.. Le feu est à la ferme. . . OH ! je suis perdue ! On approche encore. . . là. . . dans le couloir. . Richard!. . . à moi !. . . Maurice!! vous. ."
— Plus rien ! ajouta le lieutenant en montrant le papier. Ce fut alors, sans doute, que les monstres pénétrèrent dans la chambre cl que Lucile devint leur proie.
Richard prit le papier: il le relut à voix basse, interrompu de moment en moment' par de rauques sanglots qui lui montaient à la gorge. Enfin, redressant la tête et se tournant vers Maurice:
— Où est Lucile? dit-il, je l'ignore! Entre quelles ains est-elle prisonnière? Hélas! je crains de deviner trop juste! Pauvre chère enfant !
— Mon ami! s'écria Maurice, que ditesvous donc? Vous m'épouvantez! Quels que soient ceux nui m'aient ravi Lucile. que je retrouve leur piste, et je vous le jure sur mon honneur de soldat, je saurai la rendre libre, la venger ! . . .
Richard réfléchissait profondément.
— Tu connais le général Augerau? dénia nda-t-il brusquement.
— Sans doute! répondit Maurice étonné de cette question faite dans un pareil moment.
— Et le colonel Lannes?
— L'un des plus braves officiers de l'armée; celui qui s'est battu avec une telle énergie ces jours passés. Qui ne le connaît pas!
— Peux-tu, quoique étant leur inférieur en grade, te charger de me présenter a eux?
— Certes! Le général et le colonel sont deux de ces hommes de coeur et de courage qui accueillent toujours bien l'officier qui fait son devoir.
— Il faudrait que je les visse ce soir !
— Cela se peut; mais pourquoi?
— Pour qu'ils nous aident à retrouver Lucile.
— Eux! Le général et le colonel! Comment? . . Que peuvent-ils? ... Je ne vous comprends pas ! . . .
— Tu ne peux me comprendre, Maurice, car il y a derrière mes paroles le secret du passé, et ce secret, tu ne le connais pas.
— Ne dois-je pas le connaître? i
— Si fait ! il faut que tu le connaisses pour pouvoir agir, et j'ai besoin que tu agisses, mon ami.
— Parlez alors, parlez vite ! Je vous écoute.
— Lucile court le plus imminent danger,; continua le vieillard. Elle est peut-être perdue pour nous! Uranie, sa soeur, est seule au monde, sans protecteur et entourée eftllfemêm de périls effrayants ! .11 y a à Venise, à cette heure, un homme de coeur, jeune et brave, qui pleure sous les Plombs, sa liberté ravie et celle qu'il qime autant que +u aimes Lucile. Il y a sur la nier, en cet instant même où je te parle, deux hommes énergiques et forts qui depuis près de douze années courbent leur front sous le poids d'une condamnation infamante qu'ils n'ont pas méritée. . .
— Charles et Henri! interrompit Maurice.
— Oui ! Enfin, il existe de par le monde un pauvre petit être, né en présence d'un crime, fait orphelin par un second crime, ruiné par d'autres crimes dhcore, sans nom, 'sans famille, le malheur derrière lui, le malheur en face de lui . .
— Le petit-fils du conseiller de Niorres! dit encore Maurice.
— Oui, répondit Richard. Tous ces maux qui ont accablé tant de gens, Maurice, ont une même source, et de cette source jaillissent aujourd'hui, j'en réponds, les cruels chagrins qui nous accablent!
— Quoi! dit Maurice. Vous croyez?...