LA NUIT
' il était près de minuit Lorsque Maurice, le comte, Rossignolet et Bibi-Tapin quil talent le camp français pour faire le pre miiT pas dans leur a\ mi iiivnsc entreprise. A cette môme heure, sm- les bords de l'A Ûriatique, sur la terre ferme, en face de Venise, quatre hommes marchaient lentement dans les ténèbres, suivant la côte, Interro v> a ni la mer «lu regard et prenà at soin de 8e dérober derrière chaque anfractuosité.
— Ici! dit l'un d'eux en s'arrtêant devant une petite masure en ruine dont le flot devait lécher les murailles alors que le vent Un sud soufflait avec violence.
Les trois autres s'arrêtèrent également, et ions entrèrent dans la maison. La pièce dans laquelle ils pénétrèrent était complètement obscure.
— Faut-i] l'aire du feu? demanda une voix.
— Non, répondit celui qui avait déjà parlé; la lumière est inutile pour éclairer la (conversation, et nous connaissons du reste les traits de nos visages. Pick et Roquefort, asseyez-vous là, près de la fenêtre, et toi, Pietro, viens à mon côté. Là!. . . maintenant causons!
— Quelle heure est-il? demanda Pietro.
— Minuit moins un quart, répondit l'autre.
— Et, ajouta Pick, c'est à minuit, m'as-tu dit, Oamparini, que l'embarquement devait avoir lieu?
— A minuit, j'en suis sûr: j'ai tout entendu.
— Le navire va-t-il donc s'aventurer dans le golfe de Venise? j '.
— Non, il se tient en mer, à distance; il doit envoyer une embarcation prendre les deux matelots. .
— Sur quel point de la côte?
— Là, à deux pas, derrière ce roc.
— Alors les matelots sont cachés là?
— Sans aucun doute.
— Eh bien Pietro, pourquoi toutes ces pré-, Cautions pour deux hommes de si peu d'importance? Inutile d'attendre l'heure: nous savons où ils sont, nous sommes quatre, il* ne sont que deux, prenons-les.
Camparini haussa les épaules.
—Tu «-n parles lestement, dit-il, on rott i,in- m m- connais p;<s- les gaillards dont il
je les connais moi, je les ai vu ;i |\eii\T<-. L'un est un viem marin qui se
nomme Mahurec, et que sa force aerculéenne l'a fait aommer jadis pa unarades
le Roi des gabiers; l'antre est an matelot; 'provençal, désigné sous le nom de Maucot, «•i dont la vigueur ne le cède en rien ;i celle
de non ami. Lu es nrn oir et lu a'es
pas au courant de ta situation; je mettre Pour te donner une idée de la puissance de ces deux hommes, je t'apprendrai *iue depuis qu'ils se cachenl ;> Venise, cfeé-, puis le jour des régates on Ils ont battn les; canotiers anglais et les barcarolis vénitiens, ils ont été constamment traqués, poursuivis, chassés; entourés trois fois, ils se BOtft trois l'ois rendus libres, ils ont assommé au moins une douzaine de sbires et autant de. soldats 'zvi"-±\ emprisonnés une fois, ils ont brisé deux cloisons sans autres outils que leurs doigts et leurs épaules; enfin, lu connais la valeur de ma force corporelle, bien peu d'hommes pourraient lutter avec moi: Certes je ne reculerais pas devant L'un des deux matelots, mais du diable si je sais pour lequel je parierais. Quant à vous trois réunis, Mahurec ou le Maucot vous étranglerait en un tour de main. Comprends^!, maintenant, qu'avec de pareils hommes les précautions sont bonnes à prendre?
Personne ne répondit.
"S'il n'en était pas ainsi, poursuivit Camparini, croyez-vous que j'eusse attendu jusou'à ce jour pour agir? Non, certes; mais dans une lutte ouverte avec ces deux gabiers il faut jouer sa vie, et du diable si la partie avec eux, n'est pas inégale.
— Un coup de pistolet! un coup de poignard! dit Pietro. /
— Sottise en pareille circonstance. Un coup de pistolet fait du bruit autour d'un cadavre, et un coup de poignard ne tue pas toujours un homme; d'ailleurs, il y en a, deux, mieux vaut prendre son temps et agir, en toute sécurité.
— Mais, s'écria Pietro avec impatience,, prendre son temps, en ce moment c'est le perdre. Quoi depuis quinze jours tu demeures inactif, t'acharnant à la poursuite de deux misérables matelots, et tu me laisse seul à Milan alors que j'avais de toi uq. besoin absolu, alors que nous pouvions réus-
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
sir dans notre entreprise, et nous emparer. d'Uranie comme tu t'es emparé de Lucile..
— Tu oublies, Pietro, répondit Camparini que ce que je fais est toujours bien fait.
—Cette fois au moins tu t'es trompé.
—Non !
— Quoi ! la capture d'Uranie....
— Eh! qui te dit que cette capture n'ait, pas eu lieu. ,
— 'Comment! n'aije pas échoué moi-même et cela parce que j'étais seul? Uranie n'estelle pas à l'abri de toute tentative, mainteliant qu'elle est réunie au comte d'Adoré?....
— Psttt, fit Camparini ave un sifflement railleur; tu es mal renseigné, mon très. cher. A l'heure à laquelle je te parle, le comte d'Adoré doit être au camp français â la recherche du citoyen Maurice Bellegarde, avec lequel il veut Be liguer contre nous. Donc Uranie est seule. . .
1 — Raison de plus pour agir.
— Qui te dit qu'on agira pas?
— Mais le temps nous manque maintenant; la distance qui nous sépare d'elle...
— A dû être franchie complètement ce matin. »
— Hein? fit Pietro en se redressant.
— Et à cette même heure, Uranie, prisonnière, doit être en route pour Milan; coni- *prends-tu? s
— Jure-moi que tu me dis la vérité! dit Pietro. <
— Je ne jure jamais, répondit Camparini ; par la raison que je ne me donne jamais la peine de meutir.
— Décidément tu es un grand homme.
— C'est l'opinion de tous ceux qui me connaissent. Donc il faut m'obéir sans réserve. Ecoutez-moi tous maintenant. A cette heure, où je vous parle, Lucile est à Venise sous bonne garde; Uranie à Milan en mains 'sûres; le comte Léopold de Signelay est sous !es Plombs; le comte d'Adoré et Maurice Vont se lancer à la recherche de Lucile et d'Uranie et tomberont immanquablement dans les pièges dont je me charge de parsemer leur route, et, avant vingt minutes, Maîiurec et le Maucot seront pieds et poings liés, ici même dans cette chambre. Croyezvous, maintenant que les affaires marchent?
— Un murmure approbatif accueillit ces •plafroleis.
— 'Mais reprit Pietro, de quelle importan-
ce peut donc être la capture de ces deux hommes?
— D'une importance identique à celle 'de la capture de Lucile et d'Uranie.
— Pas possible!
— A la lettre cependant.
— Mais Lucile et Uranie entre nos mains peuvent nous remettre enfin en possession ■le ces papiers que. . .
Pietro «'arrêta subitement ; un silence se lit dans la pièce, silence que personne n'osa troubler.
— Achève! reprit Camparini d'une voix brève; tu peux rappeler ici la seule faulSt que j'aie commise dans ma vie. Que voulezvous, personne n'est infaillible, et l'amour ne fait jamais faire que des sottises aux gens d'esprit. Oui, je l'ai confessé et je le confesse encore, j'ai aimé une fois, une seule fois. . .
— Et tu as livré à la femme que tu aimais tous les papiers qui peuvent nous perdre tous. . .
— Si on ne les retrouve pas, reprit Camparini. Mais nous les retrouverons, ces papiers, car Lucile sait où ils sont, elle, et elle nous le dira ! La vie du comte d'Adoré, celle de Maurice, celle de Léopold, celle d'Uranie nous garantissent son aveu! Certes, nous aurons les millions des Xiorres, ceux de,s d'Horbigny et ceux de la baronne de Sarville, que nous joindrons à la fortune du citoyen Neoules. Plus de vingt-deux millions à partager. . .
—Ne valent-ils pas la peine, interrompit Pietro, qu'on laisse de côté deux obscurs matelots.
— Crois-tu donc, s'écria brusquement; Camparini qu'en poursuivant ces hommes j'obéisse à un stupide sentiment d'animo- *sité personnelle, à un niais désir de vengeance? Non; je te dis que Mahurec entre nos mains est le plus sûr moyen d'atteindre le but; car il doit savoir, lui, ce qu'est devenu le petit fils du conseiller de Niorres.
— Comment! cet enfant n'a-t-il pas été noyé sous tes yeux dans le golfe de Saint- Vincent?
— Eh non! Il est tombé à la mer, il est vrai, nous avons failli nous noyer tous deux il est vrai ; mais tandis que je me sauvais il a été repêché.
— Par qui?
— Je l'ignore. La barque qui l'emmenait
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a fui ;i L'boifcon avani que j'aie pu relever Le moindre Indice; mais Je suis certain que Mahurec. . .
in sifflement, retentissant à l'extérieur Interrompit Camparini qni se leva vive
— Attention! dit-il, on nous signale le canot; les deux iii;iici«)is doivent l'avoir ;i perçu, ci ils se tiennent prêta. Le moment d'agir est venu.
< ^;iiiil>:ii-iiiî s'était dirigé vers la porte de La modeste demeure; ses compagnons le suivirent. Au moment où Pietro passait le seuil, un point scintillant brilla a sa ceinture.
— Laisse les pistolet», lui «lit viveinenl
Camparini. Ces armes seraient inutiles;
il faut que ces hommes soient pria vivants,
sans quoi il y a longtemps que je les eusse
l'ait disparaître. * ■
Pietro, sans répondre, jeta ses pistolets a terre. Tous quatre suivirent alors silencieusement la côte. A peu de distance de
l'endroit où ils se trouvaient était, un petit promontoire formé par un rocher faisant saillie sur la mer, et dont la base était baignée par les vagues: c'était ce rocher que Camparini avait désigné comme étant le lieu servant de refuge aux deux matelots. A l'horizon, sur hi mer calme, au milieu des ténèbres, on pouvait distinguer un point noir se détachant et glissant rapidement sur les flots. Un second sifflement retentit au loin; Camparini s'arrêta, et, du ge«t«;, contraignit ses amis à demeurer eu place.