LA PECHE
La nuit était extrêmement noire et le silence le plus profond régnait sur la côte. Au loin sur la mer, le canot qu'avait signalé Camparini avançait lentement, faisant route vers la masure isolée. Le rocher surplombant sur les flots détachait sa masse sombre au milieu des ténèbres. Le ciel était nuageux et la lune avait disparu à l'horizon. Ce rocher, dont nous venons de parler, s'enfonçait perpendiculairement dans les eaux, et l'excavation que formait sa saillie supérieure présentait à l'œil une sorte de petite grotte tapissée .d'algues et de plantes marines. Si la nuit était noire
sur la côte et sur la nier, .1 pins fort les ténèbres étaient elles opaqn i cette saillie «Je rocher. A deus pas de la grotte, l'u-ii le plus exercé c'eût pa en explorer la profondeur.
Le temps s'écoulait et le silence durait toujours. Le ciel était parfaitement calïne
la mer huileuse navail pas une ride .
surface. Tout a coup, au milieu du gilence, un léger bruit retentit an ras de l'eau, <\'-s paquets d'algues s'écartèrent, et une tête humaine surgit sons lexjcavation. Cette tel,, savança légèrement avec précaution,
et deux veux brillant, dans l'ombre parurent
Interroger la surface noire de l'Adriatique. Puis un second bruit retentit encore, un second paquet d'algues fut repoussé, et une
seconde tête vint s'approcher de la premier« .
— Eh que! fit une voix rauque; c'est-il la yole?
— Espère! répondit une autre vo;x avec une sourdine a son accent cuivré; je relève un point au large!
— Troun de Dieu! de bagasse! de tout le tremblement des tremblements! c'est pas malheureux! J'aime la mer, que!... mais depuis deux quarts que nous barbotions làdessous, je me fais l'effet d'un marsouin... et toi, matelot?
— Après un mauvais bord on court un bon, c'est, connu, matelot! Voilà la yole, que je te dis ; le temps de bourrer une pipe et elle accoste.
— Bourrer une pipe ! . . . t'as donc du tabac sec?
— Toujours, matelot! J'ai caché la blague dans la crevasse; il y a de l'amadou et une pierre à côté.
— Branle-bas général alors! T'as toujours des idées, Mahurec ! . . . la preuve, c'est que nous avons fait courir assez de bordées de longueur à ces terriens de Vénitiens qu'est pas plus matelot qu'un du faubourg Antoine de Paris.
— Attention, Maucot! fit Mahurec.
—Que?
— J'ai relevé un sifflement à bâbord.
— C'est un merle qui s'amuse.
— Pas sûr.
— Bah! qu'est-ce que ça peut être alors?
— J'en ignore ; mais je vais relever le point.
Et Mahurec se tourna dans Peau pour
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
se diriger vers la terre; mais le Maucot le retint par le bras.
— Minute et pas de bêtises! dit-il; la yole yient dans nos eaux ; ne risquons rien.
Mahurec ne répondit pas ; mais sans doute il se rendit au raisonnement de son compagnon, car il demeura immobile. Un nouveau silence régna sur la côte; près d'un quart d'heure s'écoula; puis on entendit un bruit régulier venant de la mer. Le ciel était devenu plus sombre depuis quelques instants, et l'on ne pouvait rien distinguer dans les ténèbres; mais le bruit, se rapprochant doucement, indiquait qu'une embarcation venant du large s'apprêtait à atterrir.
— C'est bien la yole, dit le Maucot. Le commandant a tenu parole; il n'a pas oublié ses matelots.
— Il n'oublie rien, dit Mahurec; et ce n'est pas ses vieux gabiers qu'il aurait laissés dans la vase; mais c'est drôle tout de même!
—Quoi?
— C'est, pas la yole qui vient à nous.
— Pourquoi cela?
— J'en sais rien; mais c'est pas la yole, j'en réponds. Les avirons qui fendent la mer sont épais et courts; je le reconnais au bruit. C'est pas la yole, matelot!
— T'as raison, Mahurec, fit le 'Maucot après avoir écouté attentivement le bruit, qui parvenait de plus en plus distinctement jusqu'à l'endroit où se tenaient cachés les deux hommes.
— C'a me chavire les idées, reprit Mahurec après un silence.
— Que ! fit le Maucot, la yole a peut-être «u des avaries, et on nous envoie un grand canot.
— Un grand canot ne supporterait pas la chasse si ces satanées coquilles de noix de gondoles la lui appuyaient en grand.
— Possible; mais elles n'appuieront rien du tout.
— Espérons-le; mais n'empêche, j'aurais mieux aimé la yole.
— Faut-il faire le signal?
—Non, attends! Si nous avions mal relevé le point?
— Nous serions propres, avec la mer pour tout potage pour s© radoubler la carène?
Mahurec avait saisi la main du Maucot pour le contraindre à prêter attention. Tous deux écoutèrent avec une anxiété profonde.
— Veille, murmura Mahurec.
Un sifflement aigu retentit brusquement et fut suivi d'une modulation rapide et bizarre
— Le signal, dit le Maucot; tu vois bien que c'est la yole.
Et, sans attendre de réponse du Koi des gabiers, il s'élança en avant dans la mer en poussa un cri aigu qui imita à s'y méprendre le cri de la mouette.
— Tonnerre de Brest! s'écria Mahurec en s'élançant à son tour; ce n'est pas la yole!
Le Maucot, quittant la grotte, s'était jeté à la nage et poussait vigoureusement en avant. LTne masse noire se détachait à quelque distance: c'était un canot dont on pouvait distinguer les bordages, les rameurs et les avirons suspendus horizontalement au-dessus des flots. Déjà le Provençal, obéissant à l'élan rapide qu'il avait pris, allait entrer dans les eaux de l'embarcation; Mahurec, qui le suivait, se dressa tout à coup sur le sommet des vagues.
— Plonge, matelot! s'écria-t-il brusquement.
Le canot, poussé brusqueent par les rameurs, venait de s'avancer rapidement. Un coup de feu retentit sur la côte; Mahurec s'était laissé couler. Le Maucot avait fait un effort pour se retourner, mais, au même instant, une agitation extrêe se produisit ? la surface de la mer, tout autour de l'endroit où nageaient tout à l'heure les deux hommes. Un énergique juron en langue provençale résonna dans les airs. Le Maucot s'enfonça sous les flots.
Alors, l'embarcation, qui s'était rapprochée de la côte s'en éloigna sous l'impulsion puissante des avirons. Le rocher surplombant s'illumina à la clarté de plusieurs torches, et les ombres d'une douzaine d'hommes se détachèrent sur le rivage. Tous se baissaient, tiraient, travaillaient avec une ardeur fiévreuse.
— Laisse arriver! cria une voix sonore.
LE TAMIuni; l.i: l.\ : !e DEMI BRTGADT3
tourna v&tb elle même <-i rei In! vêtu la terre. An même moment les douze hommes, surgis bout à coup du milieu des ténèbres, redoublèrent d'effort et rejetèrenl derrière «•m \ les mailles d'un gigantesque filet Le canot, en abordant, amena l'autre extrémité «lu filej qui devait alors «'■! re replié *m' lui même.
Les canotiers Bautèrenl dans l'eau h, réunissant leurs forces u «•elles «les autres hommes, tous se mirent u hal< r comme des pécheurs «mi quête de butin.
< Pest fait ! dil une \<>i x brève, la même qui avait précédemment fait entendre nu commandement rapide.
Trois torches éclairaient cette scène bi zaïre; ù leur lueur rougeâtre, on pouvait suivre le travail énergique des pêcheurs. Quatre hommes demeuraient debout sur le rivage, suivant <l«i l'Xil l'opération qui s'a<^ complissait. Le premier était Camparini, le second Pick, le troisième Roquefort; quant an quatrième ce devait être celui qui avait répondu au nom de Pietro. L'un des porteurs de torches, en s'approchant, inonda de lumière le visage de ce dernier, et certes, si Maurice eût assisté à cette scène, il eût poussé un cri d'étonnement ; car ce visage, splendidement éclairé, offrait traits pour traits la vivante image de celui du mar quis de Chivasso, le propriétaire de la Maison-Noire, celui dont le lieutenant avait cru reconnaître le cadavre parmi ceux des victimes de l'incendie.
Fin de la première partie.