LES ECHOS DE PARIS
Si en Italie l'armée française s;était crue sacrifiée alors qu'on avait nommé pour la commander un général jeune et inconnu, cette croyance avait bien été autrement répandue à Paris même. On ne s'occupait que des armées du Rhin, et nullement de ces pauvres soldats abandonnés par leur gouvernement. Les nouvelles des succès si prodigieusement rapides du général Bo-
aaparte tombèrent donc .1 P »mme an
coup, de foudre. La surprise fut telle que, dans le premier moment, il y eut doute. Pais, quand arrivèrent encore ces nouvel* l«-s, authentiquement confirmé) dra-
peaui pris , ces proclamations publiée joie et l'enthousiasme furent ù leur comble.
Les Conseils réunis décidèrent \>;n ti fois que l'armée df1talie avait bien mérité de l;i pat rie,, et ils avaient décrété uni a la. Victoire pour célébrer l'heureux début .|.« [a campagne, fête à i»i-«.|»«»s de laquelle l'aide «le camp envoyé pur i<- jeune général victorieux devait présenter les drapeauxj conquis aux directeurs. Le Directoire u l'époque des fêtes populaires: on avait déi;t décrété et célébré lu fête de la Jeun <21 mars t796), la fête des Epoux (29 avril 1, lu fête de l'Agriculture, lu f«'-t<- <!<• lu Liberté, lu fête «le la Vieillesse, sans compter les fêtes des anniversaires glorieux. La fête <l«- la Victoire fut doue votée u l'unanimité, ci il l'ut décidé qu'elle, aurait lieu au Champ de Mars, avec toute la pompe àésirable.
Deux lions, symboles de la force, du courage et de la générosité (disait le programme de la fête), avaient été placés à l'entrée de la plate-forme disposée pour la cérémonie et entourée de canons. Plus loin, quatorze arbres auxquels étaient appendus les trophées et les drapeaux de quatorze armées de la république, dont les noms étaient inscrits sur les boucliers. Les distances entre, les arbres étaient remplies par des enseignes militaires liées ensemble par des guirlandes de fleurs. Sur un piédestal se voyait la statue de la Liberté. Elle était assise sur des trophées d'armes. D'une main elle s'appuyait sur la table des lois, de l'autre elle soutenait une baguette surmontée du bonnet de Guillaume Tell. Quatre trépieds antiques étaient autour, et servaient à brûler des parfums. Derrière elle s'élevait un arbre immense auquel était appendus les drapeaux pris à l'ennemi. Des deux côtés étaient des Victoires, chacune d'elles tenant à la main une palme ornée de couronnes, chacune d'elles embouchant la trompette guerrière. Au-devant s'élevait un autel couvert de couronnes de chêne et de laurier. Puis des tentes sur les talus du Champ de Mars et une multitude d'arbres décorés de flammes tricolores. Tout avait
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
été préparé le 28 juillet. La fête devait avoir lieu Je 29, à onze heures.
Dès dix heures une salve d'artillerie avait donné le signal, et la foule entière s'était portée vers le champ de Mars. Il faisait .un temps magnifique, le ciel était pur, le soleil radieux, et bourgeois et bourgeoises, ouvriers et ouvrières et financiers se heurtaient, se pressaient, qui sur les quais, qui par les rues, riant, chantant, causant, gesticulant, et se promettant force plaisir et tous n'ayant qu'un même nom à la bouche, nom chéri déjà, nom du héros du jour, ce nom de Bonaparte qui doit rester dans l'avenir des siècles comme le symbole de la gloire et du génie militaire.
A cette époque, le palais du Corps législatif n'était pas encore terminé. L'ancien palais Bourdon se dressait sur le quai2 et les travaux que nécessitait sa métamorphose rétrécissaient singulièrement cette partie de la voie publique. La foule se pressait là plus serrée et plus impatiente, car l'heure approchait et la canonnade continuait.
A dix heures et demie, un nouvel embarras vint augmenter la difficulté du passage- la garde nationale arrivait en armes, se rendait au champ de Mars, et il fallait lui fane place. La foule rèpoussée se rejeta dans les petites rues avoisinantes, et l'une d'elles, entre autres, communiquant avec la hic dp Lille et la petite place du Palais- Bourdon, la rue de Comty, fut envahie par un flot montant rapidement. Il y eut même alors un mouvement de terreur panique dans les rangs de cette foule: hommfes, femmes, enfants, vieillards, se sentant pressés, étouffés, cherchant de l'air et de l'espace, se ruèrent les uns sur les autres en poussant de grands cris. Les escaliers des maisons, dont les portes étaient demeurées ouvertes furent promptement envahis, et un flot débouchant sur la petite place vint heurter ses vagues à uue seconde colonne de troupes, celles de l'armée de l'intérieur, se dirigeant également vers le lieu de la fête.
Cette barrière vivante augmenta le tumulte et les cris redoublèrent: cris étouffés à demi par le son du tambour et de la musique militaire. Mais les curieux les plus mal à l'aise étaient ceux adossés aux murailles des maisons.Pris entre les rangs de la foule et les murs de pierre, ils étaient là
comme dans un étau; aussi criaient-ils plus fort que les autres; et parmi eux il en était deux surtout qui hurlaient plus haut que tous leurs voisins réunis. C'étaient deux hommes âgés d'une cinquantaine d'années au moins: l'un grand, sec, maigre, anguleux, l'autre petit, gros, ramassé taillé en boule. Adossés tous deux à la muraille, dans l'impossibilité de bouger ni de tenter uu mouvement, ils ouvraient de grandes bouches en poussant des cris déchirants.
Enfin la garde nationale et l'armée 'défilèrent, l'espace redevint plus libre et la foule put reprendre son cours, mais elle le fit avec une telle brusquerie, une telle impatience, qu'elle renversa ses premiers rangs. Les deux hommes, pris, poussés, enlevés, allèrent rouler l'un à droite, l'autre à gauche. Criant plus fort que jamais, ils se relevèrent cependant tant bien que mal. Le grand maigre avait son habit noir gris de poussière et il avait l'apparence d'un merlan roulé dans la farine. Le gros court' suant sang et eau, et il tenait à la main son chapeau écrasé, défoncé, dans un état des plus tristes. Les plus pressés étaient pas-* ses et la foule continuait sa route plus paisiblement. Les deux bourgeois se regardaient tous deux avec uue mine dolente.
— Ah ! Gervais ! dit l'un.
— Ah ! Gorain ! fit l'autre.
— J'ai cru que j'étais mort!
— Et moi aussi.
— Et dire que c'est ta faute, compère, si j'ai manqué d'être écrasé.
d Comment? ma faute! c'est, bien la tienne! . •
— Mais c'est toi qui as refusé de prendre par les quais!
— J'ai mon Chapeau défoncé!'
— Et mon habit déchiré! ^
— Un chapeau superbe, qui m'avait coûté six cents livres!
— Six cents livres! s'écria Gervais.
— Tout autant ! •
— Après cela ce n'est pas l'embarras, la citoyenne Gervais a bien payé ce matin un paquet de chandelles six cent vingt-cinp livres, et une voie de bois sept mille cent iivres.
— Et moi, dit vivement Gervais, j'ai acheté hier une livre de café deux, cent dix livres, et ".ni jambon -epî « ents livres! Il i st vrai de .lire que c'étav en assignats. '