LH TAMBOUR DE LA :::'•• DEMI -BRIGADE
[lf
— >i<>i n iissi . Mon garçon de magasin
loin lie mille livres pur jour : Qui '|"'
aurait jamais dit cela? Ah! mon compère,
< » 1 1 allons min
Les cl recteurs le savent.
Les deux amis poussèrent un profond soupir. Les quelques paroles qu/ils va Datent d'échanger peignaienl parfaite ment l'époque où la crise financière était a kiiu apogée. Les assignats n'avaient plus de cours. Cent millions, émis chaque jour, suffisaient ■ peine a la moitié des besoins, et Dubos Crancé avouait que le gouverne ment ;i\;iit été sur le point de luire banque route pur manque <le matière première, c'est-a-d're faute «le papier.
Maugréant, se brossant, se secouant, Gorin et Geriais s'étaient remis en marche, ayant soin (l'éviter les flots lumuliueux de la foule, quand, à la hauteur des invalides, ils s- trouvèrent) en dépit de leurs précautions, entraînés pur un nouveau courant.
Comment arrivèrent-ils jusqu'au champ de Mars? Voilà ce qu'il serait difficile de dire. Toujours est-il que, portés, entraînés, dans l'impossibilité de résister a l'élan reçu, ils atteignirent les limites du lieu dé la fête an moment où onze heures sonnaient et où les autorités constituées, faisant leur entrée dans les tribunes, s'apprêtaient it commencer le cérémonial prescrit. Aussitôt tambours, musique militaire, choeurs, salves d'artillerie éclatèrent à la fois et de. toutes parts.
Gorain et <îerva;s étaient sur le flanc de l'un des talus adossés au faubourg Saint- Germain. Le hasard les avait merveilleusement placés pour bien voir. Autour d'eux se pressait une foule avide. Derrière eux, à une courte distance, se dressait une pe- I ti-te boutique eu toile semblable à celles qui fourmillent dans les foires et qui pillulaient ce jour-là autour du champ de Mars. Dans cette boutique, formant tente, on débitait pour rafraîchissements vins, eaux-devie et liqueurs, ainsi que le disait une pancarte placée eu tête de l'établissement. Un homme en culotte et en bras de chemise (suivant l'expression consacrée) allait, venait gesticulait dans l'intérieur de la. boutique, qu'il paraissait administrer en propriétaire intelligent. Cet homme avait le teint très brun, presque celui d'un nègre, des sourcils épais, des cheveux crépus, des
favoris énormes qui dissimulaient en grande part le les traits de -..n dont ane cravate dMncroyable cachait l'extrémité
inférieure.
LA l'LTi: DE LA VICTOIRE
Gorain et Gervais étaient tout yeui
tout or nies, et lu vin- du spectacle qui v«déroulait devant eux leur faisait oublier les misères de la route accomplie. Les curieux se pressaient de plus eu plus sur les talus,
et les ilit rpell.itiolis s'eellU Qgefl i , m t «le
groupe en groupe, les lazzî se croisaient, les
bous mots du jour se répétaient de bouche i n bouche avec «-et entrain, cette yerv<
te insouciance du qu'en dira-ton qui caractérisent le Peuple de Paris et qui lui a
valu, n bon droit, le titre de peuple le plus spirituel de la terre.
— Ah! cria une voix en voyant les cinq directeurs apparaître a leur tribune, suivis par une députatlon des Cinq-Cents, ah!
voici les Oipq-Çentç et les cinq singi
— Des singes! murmura Gervais sans comprendre l'allusion épigraniniatique. Ou donc? Les vois-tu, compère?
— Non, dit (îorain, pas plus de singes que sur la main. Au reste, je n'en suis pas fâcbé. je n'aime pas ces bèt es-la, moi.
Dans un groupe voisin, on parlait de l'emprunt forcé, qui faisait» alors le sujet de la conversation générale.
— Hier, disait l'un des causeurs, un citoyen s'est promené au palais Egalité avec les deux goussets de sa culotte renversés. Sur l'un, il y avait écrit: Emprunt forcé, et sur l'autre: Fin de non-avoir.
Tous se mirent à rire.
— Vous ne savez pas, dit une autre voix, le Directoire a vendu l'arsenal pour faire de l'argent.
— Alors, riposta l'un des railleurs, la paix sera bientôt faite, car si l'on a vendu l'arsenal il ne nous restera plus que cinq cortouches !
— Ah ! par exemple, dit Gorain, qui avait entendu^ cela est vrai, nous n'avons plus à Paris que cinq cartouches?
— Oui, citoyen, répondit le plaisant en affectant le plus grand sérieux.
— Alors, si on nous attaquait?
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
— - Il n'y li plus moyen de se défnedre, citoyen.
— Citoyen, tu m'effrayes!
— Pardon, citoyen, fit Gervais en s'avançant, mais puisque tu me parais si bien au courant de la situation, aie donc l'obligeance de me clire ce que c'est que cette grande machine en toile, là, devant nous?
— Cela, citoyen, c'est la salle du banquet qui va avoir lieu?
— Ah! très bien. El tous ceux qui voudront pourront aller manger?
— Oui citoyen,, à condition qu'ils feropt partie ou du Directoire, ou des Conseils, ou des députât ions.
— Et ceux qui n'en font pas partie?
— Ils regarderont manger les autres.
— Ah ! dit une voix, voilà les invalides qui apportent les drapeaux au Directoire.
— Je les vois — je les vois! cria Gorain.
— Les directoirs se lèvent, dit Gervais.
— Ah ! qu'il y en a un bien mis !
— Oui, il est doré sur toutes les coutures, et il a tant de panaches sur la tête que je ne puis voir son visage. Qu'est-ce que celuilà?
— C'est Barras ! répondit l'un des spectateurs.
— Quand donc serons-nous débarrassés?
cria une voix.
— Quand l'Angleterre sera dépitée (Pitt) répondit un plaisant.
Les salves d'artillerie éclatant au moment du couronnement des drapeaux interrompirent les conversations. Puis les choeurs entonnèrent des odes patriotiques et les directeurs se disposèrent à aller présider le banquet après lequel devaient avoir lieu le défilé des troupes et celui de la garde nationale.
— Dis donc, compère, fit Gervais en prenant le bras de Gorain, en pensant que tous ces gens-là vont manger, ça me produit un drôle d'effet,
— Quel effet? demanda Gorain.
— Ca me tire l'estomac.
— Tiens ! et à moi aussi.
— J'ai comme qui dirait faim.
— Il est vrai de dire que je casserais bien une croûte.
— Eh bien cassons! Toutes les fois que je sors, mon épouse me met dans mes poches un petit pain et un bout de saucisson: ça te va-t-il?
— Ca me va? Nous irons nous rafraîchir à ce petit bouchon qui est là, derrière nous.
— Bonne idée ! et de cette façon, nous pourrons ne pas bouger d'ici jusqu'à ce soir, voir la fête tout entière et être aux premières loges pour le feu d'artifice.
— Compère, nous sommes nés coiffés!
— C'est ce que mon épouse m'a toujours dit.
Gervais tira de sa poche le petit pain, qui pouvait certes peser deux livres, et le bout de saucisson, qfui se trouvait être d'une longueur des plus respectables.
— Pendant que le banquet a lieu, il n'y a rien à voir, fit observer Gorain, allons dîner sous la tente.
Gervais fit un signe affirmatif, et tous deux se dirigèrent vers le cabaret en plein vent, tout encombré de consommateurs. Cependant, à force de persévérance, ils finirent par trouver un coin de table libre et ils s'installèrent face à face, sur deux extrémités de banc, Gorain appela le garçon: ce fut le maître de' l'établissement qui accourut.
— -Une bouteille de vin et du meilleur! , cria Gorain.
Le cabaretier disparut et revint presque aussitôt, tenant à la main une bouteille. Quand il était accouru à l'appel 'de ses nouveaux clients, le cabaretier, tout préoccupé par l'affluence qui se pressait dans sa boutique, n'avait pas accordé un seul regard à ceux qui l'interpellaient, mais en revenant, en posant sur la table la bouteille qu'il tenait encore à la main, ses yeux tombèrent sur Gorain d'abord, sur Gervais ensuite. Le cabaretier tressaillit avec un mouvement tellement violent qu'il faillit renverser la bouteille.
— Prends donc garde ! dit Gorain en regardant à son tour le cabaretier.
Mais l'effet produit sur celui-ci ne se manifesta pas sur le bourgeois, car le digne propriétaire ne sourcilla pas. Le cabaretier s'éloigna en se retournant brusquement cependant, comme s'il eût eu hâte de se soustraire à la vue des deux amis; mais soit qu'il eût un motif secret pour exaWner attentivement ses nouvelles pratiques, il continua son service dans un rayon rapproché.
Gervais avait placé sur la table le saucisson et le pain. Gorain s'empara du saucisson et s'apprêta à le couper.
LE TAMBOUR DE LA 32e DEM] BRIGADE
< "est |< m jours du même? "lit il.
— Toujours! rii Gervais, mata il n'y en a bientôt pins : il Berail tempe que aot \cellent .uni «ouge ;i nous en renvoyer. Qu<-I hoiiinir que i e cher marq ■ . .
— Ohut! interrompit brusquement Go pain.
Bah ! Ni < ferrais. 1 1 a émigré, il ne risque rien.
— Non, mais nous risquerions, nous en connaissant un ci devant, si les choses rêve uaient ;i ce qu'elles étaient^ dit Gonan baissant l;i voix. •
— Er bien! comment veux-tu que Je l'appelle?
— Parbleu ! «lis tout simplement le citoyen Camparîni.
Le cabaretier se trouvait alors précisément derrière Gorain, et quoique celui-ci eût parlé à voix basse, il put parla item(enti entendre ce qui avait été «lit. Un nouveau tressaillement agita tout son être, et de ses yeux partirent de rapides éclairs.
Quittant brusquement la place, il disparu! dans le fond de la boutique, niais il revint presque aussitôt, tenant à la main une bouteille de l'aspect le plus vénérable.
— Pardon citoyens, fit-il en s'approchant des deux bourgeois, j'ai des excuses à vous adresser. . .
— Pourquoi? demanda Gorain avec étonnenient.
— Vous m'avez dit de vous servir du vin, et du meilleur?
— Sans doute.
— Eh bien ! dans la précipitation que j'ai mise à vous contenter, je me suis trompé et je vous ai servi du vin d'Une qualité médiocre.
— Ah! bah! fit Gervais. Pour une fois.
— D'ailleurs, ajouta Gorain, il est trop tard maintenant, la bouteille est. entamée.
— Cela ne fait rien, dit le cabaretier, puisque c'est de ma 'faute.
— Nous nous contenterons de ce vin mon ami.
— Citoyens, je ne souffrirai pas. Ce serait vous tromper. . .
— Nous ne nous plaignons pas.
— N'importe ! vous avez payé, et ma conscience.. Pierre! deux verres aux citoyens!
Et le cabaretier, ramassant brusquement verres et bouteille, fit table nette et posa devant Gorain la nouvelle bouteille qu'il
venait d'apporter, tandis que le garçon s'empressait d'obéir.
— Goûtes-moi celai dit le* cabaretier. Car
ce que Je puis roua donner de mieux.
El débouchant lestement la bouteille, il remplit les deux serres que Pierre po sur la table. ( torain et l lervais échangèrent un regard qui signifiait clairem<en1 la stupéfaction que leur causait l'« probité du modeste débitant, t 'ependant tous deux prirent les serres et goûtèrenl à petites gorgées le vin, tandis que le cabaretier ae les 'im11;1'' pas de l'oeil.
— Pus mauvais! meilleur que l'autre! dit G«»rain avec mi ton de connaisseur.
— On dirait qu'il est sucré! fi' observer Gervais.
— C'est sa qualité! répondit le marchand en souriant et <-u quittant les deux bourgeois.
En ce moment un nouveau buveur vint prendre une place demeurée libre & côté de Gervais. Le cabaretier retourna à comptoir. Une femme, la 'sienne probablement, tenait la place d'honneur. Le cabaretier lui fit un signe.
— «Marmouset est à son poste, dit-il rapidement et à voix basse. Maintenant, qu'ils causent: nous saurons tout; mais il faut prévenir l'ami.
— Où est-il? demanda la femme.
— Là-bas, de l'autre côté du champ de Mars, derrière l'autel des lauriers, le quatrième arbre à gauche.
— Faut-il aller le prévenir?
— Sans perdre un instant.
— Que lui dirai- je?
— Qu'il vienne sur l'heure, que la souricièreest garnie!
"La femme secoua la tête et quitta vivement la teute. se frayant un chemin au milieu des rangs serrés de la foule.
La fête continuait, le banquet national s'achevait; l'aide de camp du général Bonaparte était le héros du jour, et le défilé des troupes allait commencer aux accords de la musique du citoyen Charles-Simon Catet, auquel la patrie était déjà redevable de plusieurs morceaux à l'usage des fêtes nationales, disent les journaux du temps. Gorain et Gervais continuaient leur repas, fêtant gaiement le vin du eabetier, qu'ils paraissaient trouver excellent, et que semblait
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
les mettre de l'humeur la plus follement aimable.
— Ali î compère, disait Gervais, dont la langue commentait à s'épaissir sensiblement, il vaut bien mieux décidément, être à Paris que chez les sauvages. Jamais aux Antilles je n'ai bu d'aussi bon vin.
— Moi, dit Gorain en se penchant en avant, je crois que c'est le saucisson qui le fait trouver meilleur; il est parfait, ce saucisson.
— Comme tout ce que nous envoie notre cher ami le marq . . .
— Citoyen CamparinL
— C'est ce que je voulais dire.
— Ah ! quel homme, que cet excellent citoyen!
— Et son ami donc!
— Le citoyen Chivasso?
— Oui; en voilà encore un que j'aurais du plaisir à revoir!
— Et moi donc !
— Dis donc, fit Gervais en se penchant aussi en avant, sais-tu que le mois dernier j'ai expédié pour six mille livres de tricot;
— C'est vrai ?
six milles livres payées comptant!
— Et, je puis le dire entre nous, il y avait un bénéfice magnifique; ce Chivasso est parfait !
— Et moi, dit Gorain, Camparini m'a fait faire une fourniture sur laquelle j'ai gagné cinquante pour cent!
— Ah ! nous avons eu une fière chance de les rencontrer!
— Ca, c'est vrai!
— Je sais bien que sans lui nous eussions peut-être été munitionnaires en titre.
— Oui ; mais nous le sommes en cachette, voilà tout, et ce n'en est pas plus mauvais.
— Parbleu ! ce vin est excellent ; encore un coup ! A ta santé, Gorain !
— A la tienne, Gervais !
— Comme cela, reprit Gervais en posant son verre, tu es content?
— Enchanté, mon ami ; trente mille livres de bénéfice cette année.
— Et moi autant.
— Et cela grâce à ce cher Camparini.
— Et à cet excellent Chivasso.
— Ah ! quels hommes, dit Gorain en s'attendrissant subitement. Quand je pense à eux, je pleure !
— r- Moi aussi !
— Eh bien ! buvons à leur santé alors !
— Mais il n'y a plus de vin!
— Faut en redemander. Tant pis, je paye; tu m'as donné du saucisson, je fournis le liquide. Garçon, du vin!
Le buveur qui était venu s'asseoir près de Gervais n'avait pas prononcé une parole; il se tenait le coude sur la table, la tête appuyée dans sa main, paraissant fort indifférent à tout ce qui se passait autour de lui. Comme Gorain appelait le garçon, il releva la tête et il aperçut un personnage qui venait d'entrer. Ce personnage était un homme d'au moins cinquante ans, très gros, très gras de corps, au ventre rebondi, au visage enluminé et rubicond, au teint cramoisi, à la démarche libre et dégagée. Le buveur se leva nonchalamment et quitta sa place, vers laquelle se dirigea tout aussitôt le nouveau personnage. Celui-ci paraissait d'humeur vive et gaie; en s'asseyant, tout en tournant le dos aux deux bourgeois, il attrapa avec le coude le chapeau de Gervais et le fit tomber. Le ramassant vivement, il le remit à son propriétaire en se confondant en excusas, ce qui le faisait tenir courbé en deux.
— Mille pardons, citoyen, dit-il, je ne l'ai pas fait avec intention; mais on est tellement pressé serré, bousculé dans cette gargote, que. . .
— Il n'y a pas de mal ! répondit Gervais. Le nouveau venu se redressa en souriant;
mais à la vue des deux bourgeois il parut éprouver le plus vif sentiment de surprise: ses yeux s'ouvrirent démesurément et un cri s'échappa de ses lèvres. Gorain et Gervais se livraient eux-mêmes à une pantomine tout aussi expressive, levant les bras au Viel, arrondissant leurs petits yeux, ouvrant leur grande bouche avec tous les symptômes de l'étonnement le plus grand.
— Ah ! sacrebleu !. . . fit le consommateur.
— Mon saint patron!. . dit Gorain. C'està-dire, non; il n'y a plus de saint! saperlote!. .
— Fichtre ! ajouta Gervais.
— Gorain et Gervais!
— Le citoyen Roger !
— Le citoyen Roger !
— En personne naturelle !
— Mais il y a deux ans que nous ne nous étions pas vus!
— Tout autant !
— Depuis cette affaire. . .
LE TA. M Ho tk DB l.A ::'■ [>HMI IIKIGADK
— Quand nous août croyions tous ti munit lonnairea?
— Oui.
— ESt, par le fait, nous ne l'étions pas!
— Hélas! suis i h bien, citoyen Roger, que roilù dix mus ci plus que nous nous con
naissons.
— Depuis ,sr> ;i I \'|mh| ut ■ ;i laquelle je voulu is vous fa i iv nommer échevins !
— Chut !
•— ('Vsi jus!»'. Et qu'est ce que vous fai, les, maintenant ?
Gorain et ( Servais ae regardèrent :i \ « *» - une expression de léger euibarras.
— Pas grand chose! balbutia le premier.
— Mais 6n ne vous voit plus, dit Roger.
— ( Jomment?
— J'ai été successivement plus de dis fois chez \<>us sans pouvoir vous rencontrer. depuis dix-huit mois; où diable étiez-vous?
Les deux bourgeois se regardèrent encore et leur embarras devint plus grand.
— Nous étions. . nous étions.-. . balbutia Gorain.
— A la campagne! dit Gervais.
— A quelle campagne? demanda Roger.
—A.. Cloud!
Gorain et Gervais étaient extrêmement çpuges. Quelques instants avant que Roger arrivait, les deux amis, déjà sous l'influence du vin qu'ils avaient bu et qui, à en juger par l'effet produit devait être extrêmement capiteux les deux amis avaient la tête embarrassée et la parole moins facile. La brusque surprise que leur avait tout û'abord causée la venue inattendue de Roger avait agi sur eux et les avait remis, suivant l'expression populaire, dans leur assiette; mais ce moment de surprise passe . linfluence du vin avait reconquis son empire et un nuage épais voilait de plus en plus la cervelle des dignes bourgeois. Gorain surtout, dont la nature sanguine et apoplectique se prêtait davantage à l'ivresse, avait la plus grande peine à s'exprimer.
— Allons! à votre santé! dit Roger en emplissant les verres des deux amis.
Ceux-ci burent machinalement, sans s'a- «percevoir que Roger ne buvait pas. Le cabaretier était venu s'asseoir sur un tabouret voisin, en homme cherchant le repos. Depuis quelques instants, nn changement s'était opéré dans l'aménagement de la cantine. Des tables avaient été tirées de l'inté-
Reur pour être placées an dehors: cei tables étaient toutes celles avoisinant Gorain el < Servais, de sorte que IN était de-
meuré l ibre ;i ntour d'eux.
Roger lança an coup d'oeil rapide au ca* baretier, «'approchant encore des deux bour« geois:
i — Y ;i I il longtemps que vous n'avez eu
des nouvelles de Camparini demanda t 11 brusquement;
Gervais et Gorain bondirent sur leur siège, comme mus pur an ressort.
— I [ein l'ireni ils ;i ht fois.
— Je demande s'il y a longtemps que roua n'avez eu <\*'^ nouvelles de Camparioi et de < îhivasso? reprit Roger.
— Camparini.. balbutia Gorain, j<-. . ne sa;s.. Dis donc, Gervas, sais-tu. . . toi?
— Moi?., non! répondit Gervais qui était devenn plus rouge qu'un homard cuit.
— Eh! oui! Campanini! reprit Roger; n'est-ce pas notre ami à tous.
— C'est ton ami? dit Gorain en bégayant.
— Oui.
— Ton ami?. . ton vrai ami?
— Oui! oui! comment va-t-il?
— Pas mal, et toi, citoyen. . bien honnête. Gorain était absolument ivre. Roger se
retourna vers Gervais.
— Il n'est plus en France, le cher ami? reprit-il.
— Dame!. . balbutia Gervais avec un em-* barras extrême Peut-être que. . .
— Il est en Allemagne?
— Ah! ça, non! dit Gorain.
— Gorain ! fit Gervais en posant un doigt sur sa bouche.
— -Te sais qu'il n'est pas en Allemagne, repris Roger, mais vous ne savez pas plus que moi où il est. . .
— Ah ! çà ! dit Gorain.
— Je parie que non !
— Je parie . .
Roger tira une poignée d'or de sa poche, Les yeux des deux bourgeois s'enflammèrent.
— Deux cents livres que je sais où est Camparini et que vous l'ignorez? dit Roger.
— Tenu ! tenu ! balbutia Gorain.
— Et toi, Gervais?
— Ah bah ! tenu aussi ! dit Gervais d'un petit ton décidé et en faisant des efforts pour maintenir ouverts ses petits yeux dont
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
les paupières pesantes se fermaient depuis quelques 'instants.
— Caniparini est en Angleterre! dit Roger.
— Non ! perdu ! tu as perdu ! répondit Gorain. Il a perdu! pas vrai, compère?
— En Espagne, reprit Roger.
— Perdu encore ! perdu toujours ! dit Gervais.
— Je dis que si!
— Je dis que non !
— Eh bien ! prouvez-moi le contraire!
Gorain cligna de l'oeil.
— La preuve qu'il n'est ni en Espagne, ni en Angleterre, dit-il, c'est qu'il est à Venise. . ali!
— A Venise? tu en es sûr?
— £>ame, oui !
— Je ne crois pas.
— Par exemple ! . . . dis donc, Gervais, il ne croit pas! Eh bien! mais, faut lui montrer ta lettre. Tu sais? ta lettre. . Venise!. Il y a Venise,. dessus.
— Voyons la lettre, dit Roger.
Gervais fouilla dans sa poche, mais il' s'arrêta soudain et il se prit à fondre en larmes. Gorain le regarda un moment en silence, puis il imita son ami et tous deux pleurèrent en poussant des beuglements sonores. Roger fit un geste d'impatience.
— Cette lettre? reprit-il.
— La lettre! répéta Gervais entre deux sanglots. Mon ami. . je t'aime. . mais voistu., un secret est un secret... Et puis la fortune. . parce que je veux être millionnaire et. . puis encore. . tu n'en es pas, . . toi .... parce que le mot . . As-tu dit le mot !
Gervais laissa retomber sa tête dans ses mains. Roger l'avait écouté attentivement.
— Je ne saurai rien! murmura-t-il avec une colère sourde. Il faut pourtant que je sache !
Et reprenant à haute voix en secouant Gorain, qui commençait à sommeiller:
— Des millions ! dit-il. Nous allons gagner des millions.
— Quoi? fit Gorain !
— Veux-tu gagner des millions?
— Oui., oui., cher ami., mon coeur. .
— Alors, dis le mot !
Le mot?. . ... répéta Gorain en levant ses yeux ternes et sans expression.
— Le mot de reconnaissance, dis vite!
— Mais. . . je. . .
— Gervais prétend que tu n'en es pas.
— Ah! Gervais dit. . c'est un menteur!
— Prouve-le! Dis-le moi!
Et Roger secouait Gervais avec colère.
— Aie! fit le bourgeois. Tu me fais mal, citoyen.
— Le mot?
— Tu le sais bien !
— Sans doute, mais tu ne le sais pas, toi!
— Ah! je ne le sais pas! fit Gorain en se redressant avec un effort. Ah ! je ne le sais pas! Eh bien! si, je le sais. Tiens, je vais te le dire pour te prouver que Gervais est un menteur. .
— C'est?}./..
—Cave ne cadas !
Et Gorain, en achevant ce dernier mot, retomba lourdement le nez sur la table. Il dormait. Gervais ronflait depuis un moment. Roger se leva en repoussant son siège Le cabaretier se rapprocha de lui.
— iLa préparation était trop forte, dlitl Roger. Je ne pourrai maintenant rien tirer d'eux, et il faut que je sache à tout prix quelles sont les relations de ces deux imbéciles avec Camparini. Dans que] but se sert-il d'eux?
— Plus tard ils parleront, dit le cabaretier.
— Plus tard sera trop tard ! Fouché m'attend cette nuit: il faudrait que je lui donnasse des renseignements sûrs. Ces deux bandits sont gris comme des grenadiers en goguette. Pour le rappeler à eux, il faudrait quelque événement imprévu, quelque grande émotion. Que faire?
Le cabaretier sourit doucement.
— Laisse-les dormir. Dans une heure, on tirera le feu d'artifice, et je réponds dêTtout. Sois ici à la première fusée.
— J'y serai! dit Roger en faisant mine de s'éloigner, mais "jusque-là. veille sur eux.