L'INCROYABLE
A neuf heures, la première bombe* d'artifice éclatait, aux acclamations de la foule. Gorain et Gervais se réveillèrent, tirés brusquement de leur pesant sommeil. Sans doute l'ivresse à laquelle ils avaient succombé laissait encore dans leur cerveau des traces profondes, car tout deux ne parurent
LE TAMBOUR DE LA 32i DEMI BRIGADE
pas avoir les idées très nettes, el ils racil Lèrent sur leurs jambes. liuveui '■
cens avaienl quitté l'intérieur de L'établi Bernent pom- jouir du spectacle pyrathchni que. Le cabaretier étail sorti depuis près d'une heure el personne ne l'avait \ u ren i per. Les deux amis se ' pouvaient donc seuls sous la tente. Les détonations du feu, 1rs cris des spectateurs, les bravos for niaient mi concerl formidable; de, minute eu minute, <l»' grandes lueurs vives el rougeâ très déchiraient les ténèbres el illuminaient l'intérieur «lu cabaret. < torain <ii < Servais qui n'avaient pas encore repris La conscience de leur individualité, regardaient sans \<>ir, écoutaient sans entendre, et paraissaient tout aussi étrangers à ce <iui B'accompliseait autour d'eux que s'ils se fussent trouves ;i la uiêiiie heure au Pérou, au lieu d'être au Champ de .Murs. Surpris étourdis, ils n'avaient point encore échangé une parole, quand une détonation plus puissante qtite Les autres éclata avec une (violence extrême.
— Hein? quoi? fit Gorain.
— Les sauvages! cria Gervais.
— Gervais! qu'est-ce qui nous arrive?
— Ah! mon Dieu! entends-tu ces cris?
— Nous sommes perdus !
— Où sommes nous? où nous sauver?
Tous deux effectivement avaient absolument perdu la conscience de la situation. Ils ne se rappelaient rien, ils ne comprenaient rien La foule vociférait au dehors, mais quelque événement imprévu impressionnait sans doute les spectateurs, car à l'émotion de la joie .succédait l'émotion de la peur. Le plus violent tumulte éclatait dans le Champ de Mars, précisément sur le talus où se dressait le cabaret forain.
Un paquet d'artifice, composé des fameuses baquettes à la réputation universelle, venait de prendre feu par accident et lançait d'étincelants projectiles sur les spectateurs. Le premier moment de terreur avait été effrayant : chacun s'était rué sur son voisin, même ceux qui n'étaient pas menacés, et des cris 'de détresse avaient éclaté sur yous les points à la fois.
Gorain et Gervais, immobiles, fascinés, stupéfiés, se regardaient sans avoir la force de prononcer un mot. L'émotion croissante commençait à dissiper complèteaent l'ivresse.
Sauvons noua '. cria ( lerva pita nt.
Mais la foule refluanl en arrfl ru«
mil complètement La sortie du cabaret l ><• i ouvelles détonât lo ai irent : une véri-
table pluie de feu tomba sur le talus. < torain poussa un grand cri.
— Le feu ! le feu '. dit-il avec nn accent de terreur profonde.
Effectivement, soit hasard, soit préméditation, le feu venait de prendre à la baraque en toile M"i ui.riiuii les deux bourgeois. Des étincelles étaientelles tombées sur la charpente? Le feu avait-il été communiqué avec intention? toujours était-il que l'incendie, trouvant un aliment facile fit eu quelques secondes des progrès rapid»
— Sauvons-nous! sauvons-nous! hurlait ( lervais absolument dégri*
— Je ne peux pas bouger! balbutia Gorain paralysé par La terreur.
Au dehors la foule, s'écarta ni pour éviter les atteintes des flammes, laissait un espace libre autour de la baraque incendiée. Chacun, croyant la boutique vide, personne ne songeait à venir au secours des deux bourgeois, qui étaient pourtant incapables de se sauver eux-mêmes.
— Mon saint patron ! ma bonne sainte Vierge! murmurait Gorain en oubliant les décrets de la Convention.
— Au secours ! au secours ! hurlait Gervais.
La peur les affolait au point que ni l'un ni l'autre ne voyait ouverte la porte d'entrée du cabaret, que voilait par instants un nuage de fumée. Tout à coup un personnage s'élança par cette porte, sauta auprès des deux amis, et les saisissant par le bras ii les entraîna brusquement au dehors.
— Corbleu ! cria une voix sonore voulezvous donc vous faire rôtir comme des cricris dans un four !
— Le citoyen Roger ! dit Cjorain en se laissant entraîner.
— Xotre sauveur! ajouta Gervais en se voyant hors de danger.
— Allons, allons, venez ! il ne faut pas lester au milieu de cette foule! dit Eoger en continuant à tirer à la remorque les deux bourgeois qui n'opposèrent pas la moindre résistance.
Tous trois quittèrent alors le Champ de Mars, Gorain et Gervais se confondant en
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remerciements, Roger les conduisant rapidement vers des rues moins encombrées.
— Oug! fit tout à coup Gervais en s'arrêtant où donc sommes-nous?
— A la Croix-Kougv! répondit Roger en s^iarrêtant également. ' 31 on (lier Gorain et mon cher Gervais, nous sommes un peu loin do chez vous, niais. . .
Gorain et Gervais! répéta une voix sonore avec un éclat joyeux.
Et un personnage, qui venait de déboucher brusquement par la rue de Sèvres et qui suivait le milieu de la chaussée de la place, s'arrêta soudain et revint vivement vers les trois causeurs. Un réverbère voisin éclairait faiblement, mais suffisamment le carrefour. Le nouveau venu était un incroyable vêtu à la dernière mode et paraissant appartenir aux classes élevées de la société d'alors. Une énorme cravate lui cachait le menton et son chapeau à claque s'enfonçait sur ses yeux. Enlevant son chapeau d'une main et rabaissant de l'autre sa cravate, il laissa voir un visage blanc et rose, encadré par les oreilles de chien et des cadenettes tressées.
Gervais et Gorain reculèrent comme foudroyés par cette apparition tandis que Roger tendait les mains à l'incroyable avectoutes les démonstrations de la plus vive amitié.
— Ah! mon Dieu! fit Gervais.
— Ah ! mon Dieu ! dit Gorain sur le même ton.
— Ce n'est pas possible!. . .
— Vous!. . . toi!. . . cher ami!. . monsieur le. . . .
— Le citoyen Sommes! reprit Gervais, ta n'es donc pas mort?
L'incroyable s'était avancé de façon à toucher presque les deux bourgeois.
— Cave ne cadas! dit-il brusquement.
Gorain et Gervais reculèrent encore, saisis d'un étonnement visible.
— Quoi ! balButiâ Gorain, tu en es. . .
— Eh! fit Roger, nous en sommes tous; ainsi plus de mystère entre nous.
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