LA CONFESSION
— Lucile et Uranie étaient bien jeunes encore alors. Lucile avait treize uns, sa soeur en avait douze n peine. Toutes deux étaient, gracieuses et bonnes, promettant déjà Ce qu'elles devaient êtiv plus tard : adorables et charmantes. Leur père les adorait; leur mère, la marquise Amédine de Cantegrelles, avait trente ans, elle s'émit mariée fort jeune, à quinze ans; elle avait été extrêmement belle, ot elle l'était encore. Sa réputation s'était étendue sous tous points de la province, et à cette réputation universelle de beauté se joignait, chose bien rare alors, une réputation de haute vertu. La soeur du marquis était veuve: c'était la baronne Hélène de Sarville. Elle avait trente-huit ans, deux ans de plus que son frère; elle était excessivement laide; mais, sous une enveloppe disgracieuse et désagréable, elle cachait un coeur profondément généreux et aimant. La baronne n'avait point d'enfants, et elle vivait avec le marquis, la marquise et ses deux nièces, pour lesquelles elle se montrait une seconde mère. En dépit de sa laideur et de ses trente-huit ans, la baronne, grâce à ses richesses colossales, s'était vue constamment entourée d'admirateurs passionnés et d'aspirants à l'honneur de lui offrir un blason que les millions qu'elle apportait en dot eussent singulièrement redoré.
— Voua connaissez donc intimement boute cet te famille, pour 01 1 bien rei gné? demande Maurice.
( tel te famille est un peu la mienne, pondit le comte d'Adoré. Le marqul mol ('lions cousins au second d< \ ant
été élevés ensemble, nous étions demeurés liés l'un u l'autre par une étroite intimité.
— A cette époque dont vqvlm parlez, étiez- \ ous donc u Toulon
— Non, j'étais nb»rs en Bretagne, duns
mes terres, auprès de ma femme et de ma fille, mais j*nj <-u les détails les plus précis et les plus circonstanciés sur les événements
que je vuis 70UB raconter :
"Le jour de In l'été de Croix-Daurade était ceiiis, vous le comprendrez aisément, un jour de fête pour les habitants du château. <'eiie année-là, cependant, le marquis se trouvait absent de Ba demeure depuis cinq jours, et on attendait son retour de minute en minute, n avait dû faire un j>< m « oy&ge jusqu'à une ville voisine.
"La manquise, su belle-soeur et les deuxjeunes filles faisaient donc les honneurs du château à la nombreuse société qui avail coutume de venir chaque année à Croix- Daurade le jour de la fêtq du pays. Chacun comptait que Je marquis serait revenu pour l'heure du souper.
" Lorsque l'abbé Chaubard avait traversé la place, se dirigeant vers le presbytère, il avait rencontré les deux jeunes filles et leur gouvernante. Arrêtant aussitôt sa monture il avait mis pied à terre pour embrasser les deux enfants qu'il avait pour ainsi dire vus naître, et après les compliments d'usage, le digne prêtre avait reçu une invitation de la part de la marquise, qui le priait de souper ce jour-là au château. L'abbé avait répondu avec empressement qu'il acceptait l'honneur qui lui était fait, et, embrassant encore les deux charmants lutins, qu'il laissa au milieu des joies et du bruit de la fête, il reprit sa marche vers la demeure du curé de Crox-Daurade. Le presbytère était contigu à l'église, avec laquelle il communiquait par une porte intérieure. L'abbé entra dans la cour de la petite habitation et conduisit le bidet à l'écurie, ainsi qu'il avait coutume de le fare puis il se dirigea vers l'intérieur de la maison de son ami. Il fit une légère grimace de contrariété en apprenant de la servante du pas-
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
teur que son maître était absent en ce niomeHt. L'abbé Beauvais (c'était le nom du curé) avait été arjpelé auprès d'une malade, à plus de deux lieues de Croix-Daurade.
" Cette pénitente du curé, que Dieu allait rappeler à lui, avait fait supplier le prêtre de venir l'assister a ses derniers moments. L'abbé Beauvais avait doue dû se mettre en route, en faisant prier son ami de l'excuser s'il ne pouvait être revenu à temps pour le recevoir.
"L'abbé Cliaubard prit son mal en patience et se décida à attendre le retour de son collègue, tout en essayant charmer les instants de l'attente par les douceurs d'une sieste habilement prolongée. Installé dans le grand fauteuil de velours d'Utrecht jaune, le digne abbé commençait à fermer ses paupières, et déjà le voile du sommeil engourdissait son esprit, lorsqu'il fut brusquement tiré de sa somnolence par un carillon subit et vigoureux. C'était la sonnette de la sacristie de l'église communiquant avec la chambre à coucher de l'abbé Beauvais qui venait de retentir se leva vivement. Périne, la servante, courut à la porte communiquant avec l'église, et revint presque aussitôt.
" — Ah ! monsieur l'abbé, dit-elle en levant les bras vers le ciel. Comment faire?
" — Quoi donc? demanda le prêtre.
" — Notre maître qui n'y est pas !
" — Eh bien ! je le sais !
" — Et l'autre qui veut se confesser comme ça, tout de suite. Il dit que ça presse.
" — Quel autre?
" — Celui qui vient de sonner.
" — C'est donc pour une confession?
" — Oui !il dit qu'il n'y a pas une minute à perdre.
" — Et il demande mon ami, l'abbé Beauvais?
" — Xon, monsieur le curé. Il demande un confesseur, voilà tout ! Il dit que ça presse, je vous le répète, qu'il a peur d'être dam né! Enfin il est blême, il est vert, il est jaune ! . . Ah ! le pauvre malheureux a tout l'air d'avoir un avant-goût de l'enfer!
" — Si c'est une âme souffrante, il faut la soulager, dit charitablement l'abbé. Eetourne dire à cet homme que l'abbé Beauvais est absent, mais que je suis heureusement là, moi, et s'il veut de mon ministère, je suis prêt à l'entendre et à l'instruire.
" La servante courut vivement à l'église, et bientôt elle revint dire au curé que le pénitenl si pressé d'avouer ses fautes acceptait avec reconnaissance son offre charitable. L'abbé Cliaubard se prépara à la hâte et passa dans la sacristie. Là ij trouva un homme inquiet, soucieux, agité, très oppressé. Cet homme avait la figure eontractée, les traits décomposés, le front livide Sun corps paraissait être secoué par des saccades nerveuses.
"L'abbé Cliaubard lui fit part encore de l'absence du curé de Croix-Daurade, et offrit à l'inconnu d'attendre le retour de l'abbé Beauvais; mais le pénitent paraissait être en proie à une anxiété qui ne lui permettait pas d'attendre. Par moments ses yeux devenaien t. hagards, ses dents claquaient, ses mains frémissaient; on devinait que la folie était prête à torturer son cerveau.
" — Attendre ! . . . attendre ! . . . répétaitil avec un accent saccadé. Impossible! La damnation éternelle ! . . L'enfer ! . . . je brûle!
" Le digne abbé, fort alarmé de l'état dans lequel il voyait le malheureux, s'efforça de lui prodiguer quelques consolations, mais l'autre n'entendait rien.
" — L'absolution ! l'absolution îrépétaitil. Vous refusez de me la donner!
" — Cet homme a quelque horrible péché sur la conscience, pensa l'abbé, mais son âme n'est pas entièrement pervertie: il y a trouble, il y a remords, il peut y avoir pénitence, et le Seigneur est un Dieu de miséricorde.
" — Vous me repoussez? vous me repoussez? disait le pénitent.
" — Je ne vous repousse pas, mon enfant ! Ce serait méconnaître ma mission ici bas que de repousser un pécheur repentant. Voulez-vous donc vous confesser à moi, sur l'heure?
" — Oui ! oui ! répondit l'homme, dont les dents claquaient.
" L'abbé lui fit signe de le suivre et l'emmena dans l'église. S'installant dans l'intérieur du confessionnal, il invita l'homme à s'agenouiller au guichet grillé.
" L'inconnu obéit et la confession commença. Elle fut longue. Par moments, on pût entendre le bruit de sanglots étouffés déchirant le silence profond qui régnait
Ml TAMHOUK DIO LA 32«i DBMI-BRIOADB
s<tiis l;i rOÛte, plus ;ill\ sanglots BUCCédftil
un pâle Bourd, ri te râle dee soupira partant du sein môme du confessionnal. Enfin, après une demi heure écoulée, i<- patient • releva. Il paraissait plus calme : un rayon d'espérance illuminait son visage aux traits tirés, ;iu\ vni\ rougis par 1rs larmes, corn me un rayon de soleil éclairant s< m« i:i î i m *
ment un paysage dévasté par i aragan ré
cent. L'homme quitta ''' confessionnal et s'éloigna lentement sans retourner une seu le fuis la tête, le front courbé, les mains jointes encore; il gagna la porte. Lia il s'arrêta et, retournant sur lui-môme, les veux fixes sur l'autel, il demeura an moment immobile. Puis un sanglot s'échappa de sa gorge aride, il leva les bras en croix et il se Laissa tomber à genoux, s'abîmant dans une prière fervente. En cet instant la porte du confessionnal s'ouvrit et l'abbé Chaubard sortit II était «l'une pâleur extrême, ses veux étaient saillants, Les veines de son front étaient tendues, sa démarche vacillante. Il paraissait en proie à L'émotion, la plus poignante et la plus pénible. Gagnant Le choeur, il alla s'agenouiller au pied même «le L'autel, et à il pria. Longuement.
k* Les deux hommes se relevèrent presque au même iustant ; après plus d'une heure de méditation religieuse, tous deux quitté-. vent la maison de Dieu, chacun par une porte différente, niais sans s'être retournés, l'un vers l'autre, sans avoir échangé un seul regard.
ik L'abbé rentra au presbytère; il était tard. La servante courut à sa rencontre.
" — Monsieur le curé, lui dit-elle, mon maître a fait prévenir qu'il ne rentrerait pas. Il vous prie de vouloir bien dîner sans lui. Faut-il servir?"
u. L'abbé ne répondit pas. Il ne paraissait pas avoir même entendu ce que lui avait dit la servante. Il se laissa aller dans le vaste fauteuil et, prenant sa tête entre ses deux mains, il pressa son front pâli et chargé de nuages en étouffant un profond <r|oupir.
" La servante le regarda un moment sans mot dire, n'osant pas troubler sa méditation et elle -se dirigea sur la pointe du pied, vers la porte, puis, se retournant:
" — Monsieur le curé ne veut peut-être pas dîner, dit-elle, parce qu'il doit souper au château de Cantegrelles."
"Le prêtre tressaillit brusquement; un frémissement aerveux agita bout son i1 se leva comme mû par un ressort puis et, se retournant vers la servante, il murmura quelques paroles d'un- voii telles ( btrecoupée que la paui re i ille ne pat parvenir a entendre autre chose qu'un bourdonnement confus.
" Enfin, redevenant maître de lui m( le curé se calma, et, congédiant du geste La tiers a ate:
" - Laissez-môi, mon enfant ! dit-il.
" — A quelle heure monsieur l«- curé veut- Il que L'on tienne son bidet prêt pour se
rendre au château? demantla la fille.
" — Au château! s'écria l'abbé d'uni- voix frémissante. Oh! je n'irai pas! je n'irai pas!. . ."
" Et il se Laissa retomber dans son fauteuil en Lançant vers Le ciel un regard de
ialion.
— Mais que signifie cette confession? demanda Maurice avec anxiété. Quel rôle doit-elle jouer dans l'affaire qui nous concerne?
— Un rôle énorme, Maurice, reprit le comte, car cette confession avait été faite par. .
Un roulement lointain de tambour, interrompit les deux amis. Presque aussitôt un second roulement formidable celui-là par sa proximité, ébranla les murailles de toile.
— Aux armes ! cria Maurice. On va attaquer.
Et le jeune homme, oubliant, dans son patriotisme, sa propre cause, pour celle de l'armée dont il faisait partie, s'élança vers ses armes boucla à la htâe son ceinturon et saisit ses pistolets.
— On va se battre ! s'écria le comte d'Adore. Oh! je me souviens que j'ai été soldat.
Maurice avait soulevé la portière de toile et s'élançait au dehors: le comte le suivit. L"n magnifique et grandiose spectacle s'offrit à eux. Le soleil s'était levé radieux et éclairait la plaine, brisant, ses rayons sur cinquante mille baïonnettes qui miroitaient comme autant d'éclairs rapides. L'armée autrichienne, admirablement rangée, composée d'hommes d'élite tirés récemment de l'armée du Rhin, tous bien vêtus et bien armés, s'ébranlait tout entière. Elle voulait commencer l'attaque. L'armée française
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
attendait au repos. Un aide de camp apporta l'ordre aux avant-postes de-se replier sui le gros de l'armée.
Partout les tambours battaient, les trompe! us sonnaient, la musique militaire retentissait. Les étendards se déployaient au vent, les ebevaux hennissaient, les homme frémissaient d'impatience., le canon allait gronder.
Wnrmser, entouré de son état-major, brillant de dorures, se tenait sur une éininence, Bonaparte et ses officiers occupaient une colline située presque en face. .Maurice s'était mis a la tête de ses hommes. Rossignolet, sa canne à la main, marchait en avant en se dandinant plus que jamais; Bibi-Tapin le suivait faisant sonner sa caisse avec un entrain merveilleux.
Le comte d'Adoré s'élança près de Maurice.
— Je ne vous quitterai pas! dit-il.
— Y pensez-vous? fit Maurice en s'arrêtant. Mon ami, cette cause n'est malheureusement pas la vôtre. Vos idées politiques sont en opposition avec les nôtres, et les Autrichiens pourraient se soucier fort peu de la différence de nos opinions. D'ailleurs vos cheveux sont blancs. .
— J'ai été soldat, Maurice ! s'écria le vieillard, dont les prunelles étincelaient ; avant d'être royaliste, je suis Français; et moi-bleu! je ne puis voir une bataille sans y ] (rendre part comme autrefois.
Le canon éclata au loin. Sérurier attaquait; c'était le signal qu'attendait Bonaparte. Aussitôt l'ordre de marcher en avant fut donné à l'aile droite: le centre demeura immobile, et la division Masséna, qui état à l'aile gauche, commença à se replier devant les troupes autrichiennes, par suite d'une combinaison aussi habile que hardie du général en chef. Le détachement de la 32e formant le poste avancé, et qui n'avait point encore rejoint son corps, répondit aux grondements du canon par des cris d'enthousiasme. Ivre de ses triomphes passés, honteuse de son incertitude des jours précédents, rendue à l'espérance par ses victoires de l'avant-veille, l'armée française, oubliant ses fatigues et ses privations, saluait la bataille qui allait s'engager par des acclamations frénétiques.
Le comte d'Adoré pâlissait et rougissait tour à tour.
— Un fusil ! s'écria-t-il tout à coup.
Et, avant que Maurice eût eu le temps de s'opposer à son action, il se plaça en avant du détachement.
— Mes amis! ajouta-t-il, je suis un ci-devant, un émigré, un royaliste, enfin; mais avant tout, je suis Français, et j'ai été soldat. Voulez-vous de moi pour camarade?
voulez-vous de moi dans vos rangs? Je combat ferai avec vous comme un simple grenadier! Soldats! mon coeur bat en vous voyant si braves; l'odeur de la poudre me grise le cerveau. Oublions nos opinions différentes; ne voyons (pie nos ennemis à écraser! Mes amis, repousserez-vous la demande d'un vieux soldat qui vous crie en face des Autrichiens: un fusil et des cartouches!
— Bien parlé, vieux lapin! hurla Rossignolet; viens dans nos rangs.
— Un fusil ! un fusil ! répétait le comte.
— Présent ! dit Bibi-Tapin en tendant son propre fusil au vieillard.
— Vive la France ! cria le comte.
La terre frémit et gronda; vingt pièces d'artillerie légère passaient au galop, longeant le front de bataille *et se dirigeant vers la redoute de Medoano. Une colonne la suivait au pas de course: c'était Jà 32e, dont Augereau en personne avait pris le commandement. Le détachement de Maurice la au passage la demi-brigade.
— En avant la Terrible! cria Augereau, le sabre à la main; en avant, les enfants des faubourgs!
CASTIGLIOXE
Wnrmser, impatient d'attaquer, avait ébranler sa droite le long des hauteurs, et Bonaparte l'avait trompé en repliant sa gauche. Ce mouvement avait permis à Sérurier de se glisser sur les derrières de l'ennemi. A midi la bataille était engagée sur tous les points; les Français luttaient avec une valeur héroique; mais la force numérique des Autrichiens rendait la victoire incertane. De part et d'autre on se battait avec un effroyable acharnement, car chaque armée sentait que la partie était suprême,1 et que le sort entier de l'Italie dépendait de la journée.
UR T wiitni'li l" l>i:\ll BRIGADE
Avcr s<hi coup d'oeil d'aigle, Bonaparte avait compris que le succès de la Journée dépendu i< de la prise de la redoute (Je Me dolano, et il l'avait fait attaquer par ringï pièces d'art Illerie et par une colonne de meilleurs soldats. Mais Wurmser, lui aus si, sentait que cet be redoute faisait n n < * grande partie de sa force, et 11 y avait entas se ses plus vieilles troupes avec ordre de la défendre >* toute extrémité, lin arrivanl sous Le ï«'i" des batteries, la 32e s'était <l<>ne vue accueillie par une pluie de boulets, ci les \ Ingt pièces d'artillerie légère avaient eu la plus grande peine a installer leur tir; -* - 1 1 core ce i ir l'u-il promptement éteint par le l'eu redoutable «les canons de gros calibre des remparts. Augereau en dépit de s;i bravoure et de celle de ses soldais, <lui donner l'ordre «le la retraite, car la colonne si- fui l'ait mitarailler eu pure perte. La 32e colonne se replia donc, emmenant ses blessés et laissant ses morts sur le champ de bataille.
I.c combat continuait sur tous les points, et partout' l'avantage était égal. Bonaparel volant d'une division à l'autre tout eu enveloppant l'ensemble de l'action, Bonaparte avait vu le mouvement d'Augereau et ses sourcils s'étaient rapprochés. Tout, à coup un éclair rapide illumina sa physionomie. Vu petit bois bordait la redoute; peut-être par là ne pouvait-on l'attaquer d'une manière plus efficace et au moment où il allait envoyer l'ordre à Augereau de tenter l'assaut par Ce côté, il venait de voir la 32e s'engager sous les arbres; Augereau avait agi avec son audace ordinaire.
— Dans une demi-heure le drapeau tricolore flottera sur les reniports ! murmura Bonaparte.
Mais il n'achevait pas que son front pâlit subitement et qu'une interjection rauque s'échappa de ses dèvres.
— Lannes ! cria-t-il à un officier placé derrière lui, cours à Medolano. Préviens Augereau: une colonne autrichienne va l'écraser!... Va!... Arrive!.. Il le faut!
L'officier s'élança à, fond de train.
— Il arrivera trop tard ! murmura Bonaparte en donnant un vigoureux coup de cravache à son cheval.
Effectivement le petit bois dans lequel s'était engagée la 32e était situé au fond d'une vallée étroite et encaissée. L'accès de la redoute était de ce côté plus 'facile, car
ou pouvait s'en approcher sous la proteci .un .lis urbree ; mal cette va liée présentait If côté dangereuj de voir couronner les liau leurs qui la bordaient, ci d'ôtre écrasé dans son lit étroit ei sinueux. Augereau, emporté par ^>n audace, voulant ;> tout pris s'emp.i rèr de la redoute, s'était e dans le
pet il bois, ;i\ ec l'espérance qui' de ce co i! enlèverait d'emblée le fort. La 32e le suivait au pas «i<- charge, le fusil ;i l'épaule, prête m s'élancer ri ;i < scalader la redoute.
\\ iirmser, qui sans doute avait pn.ii ce genre d'at taque, avail gardé ane réserve établie derrière le petit bois, gnr la Lisière d'une forêt voisine, et destinée à écrase/ les audacieux qui s'avanturaienl dans la vallée. C'étail la vue de ceiic colonne g'ébranlant (pli avait arraché a Bonaparte son geste de colère. Augereau, dans sa situation, ne -pouvait niéiiie prévoir la possibilité i\u danger. La colonne devait couronner les hauteurs et l'accabler avant qu'il en soupçonnât l'existence. La 32e s'avançait rapidement, ses tambours sur les Halles. Les soldats, se glissant le long des arbres pour éviter d'être vus, par les artilleurs Se la redoute, marchaient sans bruit, prêts a faire feu au premier signal. Augereau était en tête, suivant le terrain de l'oeil. Tout a coup, il s'arrêta :
— Un homme de bonne volonté p*our éclairer la route? s'éeria-t-il.
Dix soldats s'élancèrent, mais les deux premiers avaient été Rossignolet et Bibi- Tapin.
— Toi, tu es trop grand, dit Augereau au major, et toi, tu es trop jeune, ajouta-t-il en se tournant vers le caporal tambour; c'es£ dommage, car la taille conviendrait.
— Général, répondit vivement l'enfant, je suis encore assez âgé pour que le général en chef m'ait donné les galons de caporal !
Augereau sourit.
— Comment t'appelles- tu? dit-il.
— Bibi-Tapin. *
— Ah! c'est toi le petit tambour de la 32e ! Eh bien ! soit ! tu vas éclairer la route. G lisse-toi dans les fourrés, sous les taillis, approche de la redoute le plus que tu pourras, ne te fais pas tuer, si tu peux, et reviens vite me donner des renseignements.
As-tu compris?
— Compris, général.
Bibi-Tapin décrocha lestement sa caisse.
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMf-BRIGAOE
— Ote ton habit, dit Augereau, que Ton ne te reconnaisse pas !
— Merci ! dit l'enfant, je serais pris pour un espion. J'irai, avec mon uniforme, ou sinon cherchez-en un autre!
Augereau sourit encore.
— Brave enfant! dit-il. Allons va, et reviens chercher tes galons de sergent.
Bibi-Tapin s'élança comme une -flèche et disparut dans les taillis. Un quart d'heure s'écoula, durant lequel on entendait résonner la cannonade et la fusillade. Augereau et ses soldats frémissaient d'impatience. Ils ne pouvaient rien faire. Enfin le petit tambour reparut : il était très pâle et il avait ses vêtements en lambeaux.
— Général ! dit-il à Augereau, nous vou lions pincer les Quinze-Èeliques. et c'est nous qui sommes pinces par eux.
— Comment? demanda Augereau, la r doute est-elle inaccessible de ce côté?
— Non, au contraire, mais j'ai surpris une colonne autrichienne qui est en embuscade dans la forêt là-bas; elle attend que nous attaquions pour nous écraser.
— Par où peut-elle parvenir jusque dans la vallée? demanda-t-il.
— Par un défilé situé à gauche. * — Il n'y a pas d'autre passage.
— Non, les roches sont à pic à droite et a gauche. •
Augereau réfléchit un moment.
— Eh bien ! dit-il froidement, il ne s'agit que de trouver vingt hommes décidés à se faire tuer jusqu'au dernier, et nous enlèverons la redoute. Seulement ils y passeront tous.
Se tournant vers la 32e:
— Vingt hommes décidés à mourir ! demanda-t-il.
Il n'y eut pas un moment d'hésitation, trente au moins sortirent à la fois des' îangs. A la tête de ceux-là étaient Maurice, le comte d'Adoré, Rossiguolet, Torniquet et Gringoire.
— Pas un de vous ne reviendra! dit Augereau.
— Eh bien ! nous mourrons tous ! dit Maurice.
1 — Capitaine! reprit le général,' il faut à tout prix surprendre cette colonne qui veut nous écraser; il faut la tromper, lui faire croire que vous n'êtes que l'avant-garde d'une division; il faut leur barrer la route, la
retenir, l'arrêter le temps nécessaire pour que nous enlevions la redoute. Jusqu'à ce que j'aie planté le drapeau de la 32e sur les* remparts, jurez-moi tous que vous tiendrez Jrerme !
— Nous le jurons ! crièrent les soldats.
— Alors, en avant, mes braves! J'attendrai votre premier coup de feu pour attaquer.
— Général ! dit Êibi-Tapin, je réclame l'honneur de servir de guide au capitaine.
Augereau regarda encore l'enfant. c
— Décidément, tu es brave, dit-il, c'esf dommage de t'envoyer à la mort ; mais, bah ! un peu plus tard. . . En avant!
— En avant ! répéta Maurice en entraînant ses hommes.
Sur la droite, le combat continuait avec un acharnement épouvantable. Les canons de la redoute vomissaient la mitraille et éclaircissaient les rangs français..