‹ Le roi du bagneChapitre 50 sur 243 · LA REDOUTE · texte numérisé non relu

LA REDOUTE

La redoute de Medolano était située sur une colline dominant la plaine; à gauche de cette colline se creusait une vallée ombragée : c'était dans cette vallée que s'était engagée la 32e demi-brigade. Une chaîne non interrompue d'escarpements couronnés par une forêt de chênes centenaires bordait er <cre à gauche cette vallée profonde. Entre la vallée et la forêt, il y avait une sorte de terrasse naturelle," tailllée en plein roc, arge de vingt-cinq à trente pieds et absolu m eut dénudée.

Enfouis dans le fond de la vallée, ni Augereau ni ses soldats n'avaient pu rem quer la colonne autrichienne s'embusquant clans le bois; mais la colonne elle-même n'avait pu prendre sa position d'attaque sur la terrasse, dans la crainte de se faire voir avant qu'il fût temps d'agir. Le général qui la commandait avait fait tenir ses hommes cachés dans la forêt : il attendait que la 32e fût engagée complètement. Celle-ci au fond du chemin creux un détachement ennemi devait lui barrer la retraite et, à un signal convenu, la colonne autrichienne, s'é- 5ançant sur la terrasse, devait foudroyer les Français et es anéantir tous, sans qu'il fût possible à un seul d'échapper, car de cha-

fAMBOUR DE LA 3 • DOM1 BRIGADE

ni

< i u « * côté jusqu'à i.i redoute, les rochers étalent à pic.

La 32e écrasée, la redoute préservée, Wurmser pouvait tourner toutes ses fort et tous ses canons sur la division Sérurier, l.i broyer sous le nombre, et il demeurai I alors en face tic- lu seule division Masséna, ce qui ne rendait plus pour lui la \ Ictoire douteuse. On comprend dès lors la fiévreuse anxiété anxiété dont avait été saisi le généra] Bonaparte en voyant cette colonne aut ricliieniie. La 32e couru u droil â perte sanf la reconnaissance poussée par Bibi/Tapin. Un seul chemin, un unique passage permettail de communiquer de la forêt ù la terrasse; ce passage, creusé l'hiver, par le lii du torrent, était très escarpé e< large de vingl pieds au plus. Alors que Bibi-Tapin s'était aventure pour aller s'ass'irer de l:i position de la redoute, il avail

franchi oe passage.

L'oeil au guet, l'enfant avait cru remarquer un uniforme autrichien derrière un chêne. Se glissant, rampant dans les herbes avec une adresse de reptile, il était parvenu, sans être vu, jusqu'au sommet des collines boisées, et il avait alors constaté la présence de la colonne ennemie.

Comprenant l'imminence du péril, Bibi- Tapin, en une seconde, avait grandi de dix ans, d'enfant il était devenu homme. Sa résolution fut prise sans hésiter ; il courut, prévenir le gériéral, et pour sa récompense, il avait demandé à faire partie des braves qui allaient se dévouer pour sauver la 32 demibrigade et assurer la victoire à l'armée par la prise de la redoute. Maurice, marchant à la tête de ses hommes, avait gardé près de lui Bibi-Tapin, et s'était fait expliquer clairement et rapidement la situation topographique des lieux.

— Ainsi, dit-il, la colonne ennemie, pour surprendre, ne peut déboucher que par cet étroit ravin dont tu parles?

— Oui, capitaine, répondit l'enfant.

— Aucune autre communication n'existe entre la terrasse et la forêt?

— Aucune autre. Hier soir, quand j'ai chassé le lièvre que nous avons mangé ce matin, j'ai suivi toute la lisière de cette furet et j'ai été obligé de me glisser par cette passe et de longer les avant-postes autrichiens pour regagner le camp.

— Et cette passe est boisée?

— Nom capitaine, elle est dénudée comme le lii d'un torrent.

l'.nn. Le général a raison : si les Autrichiens n'ont pas d'artillerie arec eux,

nous parviendrons ;) les arrêter, et, en nous

faisant tuer tous, nous donnerons le temps .i la 32e d'enlever la redoute.

Il ne s'agit que de se faire tuer p(r\> prement ! fil observi r Rossignolet, qui avait i ntendu.

— I laite ! dil bout a coup .Maurice.

Le petite colonne s'arrêta; on était sous bois, et d'après les indications de Bil pin, le passage devait être proelîe. Maurice ordonna a ses hommes de demeurer immobiles, et faisant signe a Bibi-Tapin de le sni\ re, il se glissa dans les taillis.

— Appuvcz sur la droite, mon capitaine,) dit l'enfant en dirigeant le jeune officiel.

(Guidé par Bibi-Tapin, .Maurice s'avança sous bois, longeant le pied de la tera 'J'eus deux sans faire am un bruit, atteignirent l'entrée de la gorge formant passage.

— C'est la? dit Maurice à voix ba

— Oui, mon capitaine, répondit l'enfant, et cVst le seul endroit par lequel on puisse descendre sur la terrasse.

Maurice examina le teyrain. Le lit du torrent descendait presque à pic depuis le sommet de la chaîne que couronnait la forêt. De la vallée à ce point où ils se trouvaient, le terrain formait une pente rapide, de sorte que la terrasse aboutissait à cet endroit de plain-pied avec le sol. De l'autre côté, une seconde pente plus abrupte encore que la première s'enfonçait entre les arbres et la terrasse, qui continuait à se dessiner, surplombant à la hauteur de vingt-cinq pieds. A droite, derrière les taillis, on apercevait la partie sud de la-redoute,; on pouvait s'approcher facilement pour donner l'assaut, car le terrain était bon et les arbres eussent abrité les assaillants. Deux énormes rochers bordaient à droite et à gauche le lit desséché formant passage, et s'élevaient jusqu'à l'entrée de la forêt. Maurice examine :t attentivement le terrain. Le temps pressai t. Tl fallait agir. Augereau attendait", et la lataiUe continuait furieuse dans ±a plaine, avec un vacarme assourdissant. De ce qu'ai 'cit décider Maurice ponvat peut-ê:re dépendre le succès déTla jouvrée.

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

Le capitaine réfléchit durant quelques minutes; puis se tournant vers Bibi-Tapin: ('oins dire au général qu'il peut attaquer la redoute; je me charge de défendre ce passage, dit-il d'une voix ferme.

Le Tambour obéit et s'élança dans la direction de Ja 32e demi-brigade, tandis que .Maurice revenait vers ses hommes et les ramenait à l'entrée de la gorge, en les dissimulant derrière les rochers et les troncs d'arbres.

— Attention ! dit-il, nous sommes trente, il faut nous sacrifier dix par dix, afin de donner au général le temps d'agir. Que dix, s'embusquent à droite, derrière le rocher, que dix autres demeurent dans le bois, ceux-là resteront comme réserve et marcheront après tous. Maintenant, à mon signai que les dix derniers poussent à la fois sur la route des troncs d'arbres et des quartiers de pierre.

" Etablissons une barricade, et souvenezvous tous que vous devez mourrir ici. Citoyen Richard, je te confie le commandement des hommes de réserve. Attention !

soldats. Pas un mot; le plus grand silence; tenez-vous prêts ! Le général va attaquer, et, au premier Autrichien qui se montre làhaut, en avant, et vive la France.' "

Les trois pelotons se formèrent. Le comte d'Adoré s'enfonça sous bois avec ses dix grenadiers; les dix autres, avec Rossignolet, se blottirent derrière le rocher.

— Laissez vos caisses, dit tristement le major à deux tambours qui le suivaient.

Les dix hommes destinés à mourir en premier demeurèrent sous le commandement de Maurice. Chacun avait choisi, qui une branche, qui une pierre pour aider, le moment venu, à la construction de la barricade; tous attendirent dans un religieux sileuce, tous frémissaient, haletant; tous avant hâte de combattre, mais aucun ne regrettant le sacrifice de la vie qu'il avait promis de faire. Dix minutes, dix siècles, s'écoulèrent durant lesquelles on entendait le biuit formidable de l'artillerie et de la mousqueterie, les cris des blessés, les hennissements des chevaux, les hurlements des combattants. LTn nuage épais de fumée bleuâtre se condensait au-dessus de la plaine et des arbres de la vallée, et envoyait sur les ailes de la brise les acres émanations ne la poudre.

Tout à coup, dominant le tumulte de la plaine, un roulement énergique de tambours retentit dans la vallée, accompagné aussitôt .l'une fusillade vive et incessante, et de grands cris parmi lesquels on reconnaissait des accents français.

— En avait la 32e!. cria une voix de stentor.

Et on aperçut, à travers le feuillage jau- (ûd dès arbres, les uniformes des soldats de Jâ République bondissant comme des démons vers la redoute qu'entourait un nuage opaque de fumée. Les détonation^ se croisèrent, le canon tonna plus rapproché, et une bordée de boulets vint se ruer dans le fond de la vallée: c'était la 32e qui atitajouait; c'était le fort qui répondait à l'attaque et essayait de. lutter contre la furia française, -

Au même instant la lisière de la forêt dominant la terrasse solitaire et dénudée se couvrit d'une nuée d'uniformes blancs, et une tête de colonne autrichienne se (précipita au pas de course dans la gorge encaissée.

— Vive la France! cria une voix ferme; en avant, les enfants de Paris.

LTne grêle de balles assaillit la colonne autrichienne et l'arrêta dans sa marche. Surprise, elle hésitait. Les officiers l'entraînèrent; mais, quand elle s'élança une •barricade formée à la hâte barrait le lit du torrent, et de derrière cette barricarde partaient des tourbillons incessants de feux et de plomb. Les tambours aurichiens battirent la charge, et la colonne entière se rua sur la poignée d'hommes qui s'opposaient â son passage. Alors on vit se renouveler, sur ce point isolé du champ de bataille, les prodiges vantés par les poètes de l'antiquité; dix Français avaient déjà été tués; dix autres s'étaient précipités, et Maurice, toujours debout, animant ses soldats, luttait en héros s'opposant au passage du flot envahisseur.

Dix minutes s'étaient écoulées et les Autrichiens avaient à peine gagné quelques lignes de terrain; pas un seul d'entre eux n'avait atteint vivant la terrasse : mais la moitié des Français gisait à terre; mais le reste allât être infailliblement écrasé, et la redoute tenait toujours, et Augereau n'avait pas encore planté sur les remparts le drapeau aux trois couleurs. Si la colonne passait, le

LE TAMBOUR DE LA 82e I>KMI IJltl<;AI>H

s., ri de l'armée française était compromis, c;ii- la 32e était infailliblement écrasée : La redoute soutenait l'aile gauche des Ajitri Chiens et Sérurier était pria entre deux feux. \a- moment était épouvantable, tiorri Me, saisissaut; la destinée de l'Italie, celle ,ir hi Fram c étaient tout ént ières dans nu plateau de lu balance et, dans l'autre plateau, étaient quinze hommes qui ne pou ni i|iic mourir.

Maurice voyait tomber ses soldats à pieds; un miracle l';iv;iii préservé jusqu'alors; la morl venait, terrible, certaine. L<' Jeune capitaine lança un regard rapide autour de lui pour compter ceux qui lui restaient.4 Neuf soldais étaient seuls encore dejbout Le cjomte d'Adoré, Rossignolet, Gringoire n'étaient plus parmi les combattants. Bans doute ils étaient morts. Quant ■ Bibi-Tapin, Maurice ne l'avait pas revu depuis le moment où il l'avait envoyé auprès d'Augereau. La colonne autrichienne S'avançait marchant sur les cadavres, n'ayant plus à détruire qu'un faible obstacle pour forcer la gorge. Quelques instants enbore et elle anéantissait le reste des trente héros, puis elle surprenait Augereau et la .'l'e, qu'elle écrasait du haut de la terrasse, sous ses feux plongeants.

Une l>alle, effleurant le cou de 'Maurice, lui emporta son épaulette gauche. Tout à coup des clameurs plus violentes retenti-; res, et la fusillage redoubla d'intensité dans la direction de la redoute; la divison Augepeau venait d'escalader les remparts; la l'.'tle était effrayante. Maurice comprit la sii nation.

" Courage! cria-t-il à ses hommes; tenez ferme!... mourons jusqu'au dernier, et nous assurons la victoire à nos frères!"

Mais les Autrichiens, eux aussi, avaient deviné ce qui se passait à Medolano; ils redoublèrent d'efforts pour franchir la passe; l'Es Français, écrasés par le nombre,, firent un mouvement en arrière; la tête de la colonne s'élança sur la terrasse en poussant des cris de triomphe: la 32e allait être écrasée au moment où elle croyait triompher.

Maurice courut à ses hommes, voulut les railler, mais quelques-uns à peine restaient debout. La rage dans le coeur, le malheureux officier voulut seul arrêter le flot; il jbondit . . vingt canons de fusil le menacèrent à la fois. . quand une détonation ef-

frayante retent il sur la cime des rocb< uni- pierre tomba sur les soldats autrichiens qui s'étaient emparés de la tei t la

.bar-'- lui battue i iolemment dans la I sur le flanc de la colonne aul richienne.

" — Les Français! les Français!" ( "» ut les Autrichiens en proie soudainement .i une terreur panique.

Se repliant sur eui mêmes, i rent chemin entraînant avec eux leurs officiers, ce lui un moment de confusion effroyable; les Autrichiens, persuadés qu'ils étaoeiii surpris en el attaquée <-n flanc et en queue cherchèrent an refuge dans la fu

Au même Instant des cris furieux de toire retentirent sur la droite. Maurice» . «aisit une branche d'arbre pour

iliiver: il aperçut au loi le drapeau français

fJOttant sur les murs de Medolano. I I se

laissa retomber a terre en poussant un cri

de triomphe: les Autrichiens fuyaient] la charge était battue énergiquement dai

forêt, mais trois hommes étaient seuls de- Inrat autour du capitaine.

L'EMIGRE

La victoire de Pasfiglione assurai! aux Français La possession de l'Italie entière. La campagne avait duré six jours, mais six jours de marche, de fatigue, de combats,sans une seule minute de repos; et dans ce court espace de temps moins de trente mille hommes eu avaient nus soixante mille hors de combats, tué huit mille, pris treize mille et rejeté le reste dans les montagnes.

Les Autrichiens étaient saisis d'effroi; les Français transportés d'admiration pour leur jeune chef. La confiance et le dévouement en lui étaient tels qu'un bataillon pouvait désormais en faire fuir trois. En Italie, la sensation était profonde; Milan, Bologne, Fer-rare, Moderne tous les amis de la liberté, étaient transportés de joie; Venise, Korue et Naples étaient épouvantées. Deux jours après la bataille qui venait de terminer cette étourdissante campagne, l'armée campait, se reposant sur ses lauriers laborieusement acquis, oubliant les fatigues et les dangers passés; les soldats se prélassaient dans les délices du repos et de l'abondance, joyeux du présent, insoucieux de l'a-

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

venir. La 32e demi-brigade, qui avait pleinement cette fois justifié son surnom de Terrible, celle qui avait e pus souffert à Castiglione, se livrait aux jouissances du farniente, au bonheur de la chasse légères ment entachée de maraude, sous les regards indulgents des officiers, fiers à bon droit de1 leur soldats.

Rossignolet, debout au milieu d'un groupe, pérorait, aux grands applaudissements de ceux qui l'éeoutaient. Le major venait de faire une motion qui lui avait valu l'ap- ^robaiion générale. Il s'agissait pour la 3£e de conférer au général en chef le grade de sergent en récompense de ses exploits. Toute l'armée avait reconnu Bonaparte caporal, et la victoire de Castiglione valait la peine, au dire de Rossignolet, de métarmophoser en galons d'or les galons de laine rouge. Rossignolet s'apprêtait donc à plaider une cause gagnée d'avance, quand un jeune officier, à la physionomie martiale, au front couvert d'un bandeau taché de sang, ayant le bras droit en écharpe, s'approcha vivement du groupe.

t — Le colonel Junot ! murmura Gringoire silence dans les rangs!

— Le capitaine Maurice Bellegarde? demanda l'aide de camp du général "en chef .

Maurice était près d'une" tente voisine. En entendant prononcer son nom, il s'avança vivement. . -

— Me voici, mon colonel ! dit-il.

{ Junot lui tendit la main.

— Ta blessure? demanda-t-il.

— Une niaiserie ! répondit Maurice ; ce sont des vôtres qu'il faut parler, mon colonel.

— Bah ! tout prêt à recommencer : le général en chef te demande.

— - A ses ordres.

— Il veut voir aussi les hommes qui ont défendu avec toi la gorge de Medolano.

Maurice sourit tristement.

— Hélas! dit-il, l'inspection ne sera pas longue à passer: nous sommes partis trente-deux, nous sommes revenus six!

—Quels sont les cinq autres?

— Le tambour-major Rossignolet, les gre-" nadiers Gringoire et Torniquet, un petit caporal tambour nommé Bibi-Tapin . . .

— Et nui encore? demanda Junot en voyant Maurice s'arrêter.

Le capitaine s'approcha du colonel.

— Celui qui est demeuré avec nous, ditil, ne voudra peut-être pas être connu du génénaL ^

— Pourquoi? demanda Junot avec étonnement.

Maurice lui parla bas à l'oreille; le colonel haussa les épaules.

— Bah! fit-il, le général en chef s'occupe bien de cela. Si le citoyen est un brave, et '•eites c'en est un, il scia bien accueilli, j'en fais mon affaire. Allons, capitaine, appelle ton citoyen, ton major, tes grenadiers et ton petit tambour major, et viens au quartier général.

Quelques minutes après, Junot introduisit sous la tente de Bonaparte les six hommes que le général en chef désirait voir; Bonaparte se leva en les voyant et les salua en portant la main à son chapeau. Puis son œil d'aigle parcourut le rang formé devint lui; sou regard caressant s'arrêta sur Maurice d'abord, pour passer ensuite sur- Rossiguolet et sur Bibi-Tapin.

— Ah ! fit-il en souriant, voici de vieilles connaissances; le major qui m'a décerné les galons de caporal, et le petit tambour avec lequel je les ai partagés.

— En personne naturelle, mon général !

balbutia Rossignolet d'une voix étranglée par l'émotion.

Le regarde de Bonaparte rencontra alors le noble visage du comte d'Adoré: le vieillard portait l'un de ses bras en écharpe et avait sur le front une bande de toile semblable à celle que portait Junot, et qui lui cachait tout le haut du visage. En le voyant Bonaparte fit un geste d'étonnement.

— Qui ête^-vous? demanda-t-il ftrusjque^ ment.

— Un vieux soldat! répondit le comte.

Depus quand servez-vous?

— 'Depuis 1756.

Bonaparte regarda fixement le comte.

— Quarante ans de service, et simple soldat! dit-il.

— Oh! fit le comte. J'étais colonel.

— Colonel ! A quel service donc?

— A celui du roi de France, général.

Cette réponse hardie provoqua un murmure parmi les assistants.

— 'Mais, reprit noblement le comte, si j'étais colonel au service de mon roi, je. suis simple soldat au service de mon pays.

— Votre nom?

fAMBOUR DE IjA ::::■ l>]

Le comte d*Àdore.

— Comment ôtefhvoua au camp?

— Pour dea motifa de famille nul con- (Dermenj le capitaine Maurice.

Bonapurte rii claquer les doigta de sa main droite.

— le von* ai déjà vu, dii il. il n'y ;i pa • longtemps même. Le *<>u de rotre roix ae m'est pas Inconnu. < » 1 1 \ ous ai-je vu?

U> comte se rapprocha du général.

— Il v ;i trois; mois, dit-il, ;i < 'lu-rasro. ;i-

lors que vous reniez de contraindre le Piémont :' aigner In paix, j'ai eu l'honneur de vous entretenir an sujet des approvisionnements maril Imea de l'armée.

— Je me souviens, dit Bonaparte, et j'ai à vous Remercier. Les corsaires avec lesquels vous m'avez mis en relations ont rendu de grands' serr icea à la République, qui saura les récompenser un, jour. Le bandeau qui vous couvre le visage m'avait empêché de vous reconnaître tout d'abord. Mais alors vous ne portiez pas votre nom.

— Je me nommais Richard.

— Pourquoi ?

— J'ai été décrété de peine de mort par le tribunal révolutionnaire, et je suis émigré.

— > L'homme qni a si bien combattu dans les gorges de Medolano, reprit Bonaparte, mérite de voir se rouvrir devant lui, les portes de sa patrie. Au retour du prochain, l'annonce de votre radiation vous sera faite; je m'en charge.

Le comte s'inclina. Bonaparte revint vers Maurice.

— Capitaine, dit-il, je veux récompenser en vous les braves qui ont si glorieusement combattu à Medolano.

— Général, dit respectueusement Maurice, il en est un plus digne que moi de votre récompense.

— Qui donc?

— Cet enfant !

Maurice désigna Bibi-Tapin, qui devint « plus rouge qu'une fraise.

— Comment? qu'a-t-il fait — demanda le général.

— C'est grâce à lui, général, que ces deux grenadiers et moi nous sommes vivants; c'est grâce à lui que la 32e a eu le temps de pénétrer dans la redoute; c'est grâce à lui enfin que la colonne autrichienne a abandonné la hauteur.

Bonaparte prit la main dn petit tambour • roui raignit û ven ai.

— Quoi ! t'H i , c'e toi 'qui bj Ca I tout cela?

I >ame ! il paraîtrait, mon général ! balluii iu Bibi Tapin.

I Somment parle ! expliqm

— Pardon, excuse, je vais font narrer l'événement, mou général, dit Ro

b'j rançant jL'enfanl a peut-él pe oublié; mais j'y étais, moi, présent a l'appel. Voilà la chose. Pour lors, lea Au! richien rivaienl el la 32e n'avait point encore enlevé la redoute, et nous n'étions plus que

«■I pour lors nous .'-lions frits, tellement que

les Quinzes-Beliques dégringolaient déjà en masse et nous tombaienl sur le râble que c'en était un vrai plaisir. Pour lors, on était décidé ;i mourrir, mais fallait au moins que ça servît à quelque chose. Pour lors, j'aasommais tranquillement un Quinze-Belique avec la pomme de ma canne, quand je aens quelque chose qui me grenouille dans lea jambes. Je me baisse et je vois quoi? Bi- .bi-Tapin, le caporal tambour qui me tire par mon habit.

" — Viens! qu'il me dit, et qu'il m'entraîne.

" Le vieux citoyen ci-présent vient avec nous.

" — A nous les Autrichiens! qu'avait dit l'enfant.

" Et qu'il monte sur la montagne et que ne us le suivions et que, pour lors, il nous mène devant trois caisses, dont une avait sa peau défoncée. Je me penche dessus, elle était pleine de poudre que l'enfant y avait fourrée.

" — Des pierres ! ! qu'il crie. Mettez-en dessus !

"Et nous comprenons; et le citoyen et moi entassons des moellons, et l'enfant, quand c'est fait, nous dit de nous sauver et qu'il met le feu , la machine. Brrr! en l'air les Quinze-Reiques ! Le citoyen et moi, nous faisons feu comme quatre pour augmenter la bagarre, quand voilà que j'entends des ra et des fa à croire que touvbxv mbhfg mbga et des fia à croire que tous les tambours de la division battaient la charge ensemble.

"—Vive la France! que je crie. .C'est une colonne française!

Et les Autrichiens le croient aussi et, voi-

là qu'ils se pavent des jambes en douceur. Et pas du tout! Rien de rien! Que c'était le Baême Bibi-Tapin qui battait la caisse à lui tout seul à l'égal d'un régiment de tambours. Une farce, quoi! mais une bonne comme celle de la mine dans la caisse! Voilà, mon général. Pour lors, l'enfant est un crâne!"

Bonaparte se baissa pour regarder en face Bibi-Tapin.

— Tu as fait cela? dit-il.

— Oui, mon général! balbutia l'enfant.

— Comment ces idées te sout-elle remues?

— En regardant la pièce d'or que vous m'avez donnée, mon général! répondit l'enfan«j.

— Brave enfant ! murmura Bonaparte avec une émotion qu'il ne chercha pas à dissimuler.

Puis, se tournant vers son aide de camp :

— Junot, dit-il en désignant successivement Bibi-Tapin, Iîossignolet et les deux grenadiers, tu feras donner à ces quatre braves quatre armes d'honneur qui leur seront décernées demain sur le front de l'armée, en présence de la 32e demi-brigade. Quant à vous, capitaine, il vous manque une épaulette . . .

Effectivement Maurice, on le sait, avait eu une épaulette enlevée par une balle.

— Général, dit Maurice, en s'inclinant, j'ai une grâce à solliciter de vous.

— Qu'est-ce?

Et voyant, l'embarras de Maurice, il fit' signe à tous de se reculer. Demeuré seul avec le capitaine:

— Parlez! dit-il, que voulez-vous?

— Un congé ! répondit Maurice.

Bonaparte fronça les sourcils.

— Trois fois déjà je vous ai refusé! dit-il.

— Général, j'insiste!

— Vous vouez retourner en France?

— Non, général.

— Où voulez-vous aller?

— A Venise.

— Pour quoi faire?

— Pour tâchez de délivrer deux pauvres jeunes filles qui sont les prisonnières de ces bandits: j'aime l'une de ces jeunes filles, général, et je me ferais tuer si elle ne m'était pas rendue.

— Que préférez-vous un congé ou un grade?

— Un congé ! répondit Maurice. Quant

au grade, je saurai le reconquérir.

Bonaparte réfléchit durant quelques instants.

— Je connais une partie de l'histoire à laquelle vous faites allusion, dit-il, et je désire que vous réussissiez dans votre entreprise. J'avais l'intention d'envoyer un officier à Venise, je vous choisis. Venise nous déteste; tout en parlant de sa fidélité à la France, elle arme clandestinement, Elle a prêté secours aux Autrichiens, elle leur a livré passage sur son territoire. Aujourd'hui que je suis sur ce territoire, elle nourrira, mon armée. Demain matin, Berthier vous donnera mes instructions. Vous ne pouvez partir seul; le ci-devant Adore vous accompagnera avec une autorisation spéciale de nia part. Ces trois hommes et cet enfant vous serviront d'escorte.

— Allez!... /

— Général ! . . . s'écria Maurice avec émotion.

— Allez, dit sèchement Bonaparte; votre épaulette de chef de bataillon vous attendra à votre retour.

Et, du geste, il congédia ceux qu'il venait de récompenser.

— Capitaine, ajouta-t-il, en rappelant Maurice, cette fois votre congé est illimité. Vous rejoindrez l'armée quand les circonstances vous le permettront,

— Vive le général! cria Bibi-Tapin en quittant la tente.

— Demain, dit Maurice à l'oreille du comte, nous serons sur la route de Venise.

— Ah! fit M. d'Adoré, cette fois, je le jure, nous réussirons et nous déliverons cel-i les qui souffrent, ou nous succomberons! sous les coups de leurs ennemis.

— Cette fois, ajouta Maurice avec un re-> gard étincelant, cette fois, j'espère!. .

LORD HARBIXG

Le soleil se couchait à l'horizon; le ciel empourpré à l'occident, était, à l'orient, de cette admirable pureté que connaissent seuls les habitants favorisés des pays méridionaux. Les riches campagnes de la Vénerie se déroulaient au loin. Sur une route

LIO TAMI'.MIU I». RIGADK

montueuse, serpentant dans mie vallée frai che '■! fer( Ile, un pel il groupa de cavaliers s'avançait lestement. Les chevaux parais Baient pleins d'ardeur. Eu tête marchaient deux personnages, l'un de grande taille, l'autre encore enfant, Derrière eux \c liaient < l « m x cavaliers que suivaient deux autres revêtus <1<' costumes de soldats. Les deux premiers paraissaient éclairer la route; les deux cavaliers du cent re causaient ;i\ ec animât ion.

— Oui, mon ami, disait l'un, cette fois, je sens l'espérance envahir mou coeur.

— Oh! nous triompherons, Maurice, ré pondait l'autre. Pour qeu nous ne réussissions pas, il faudrait qu'il n'y « fi t plus de jusi ire divine.

— Dans deux jours nous serons à Venise.

— Et cette fois nous pourrons agir ouvertement; car votre situation (renvoyé (lu généra] Bonaparte double nos forces! Oui, nous réussirons; mais il faut que vous sachiez (oui. Maurice; il faut que je continue cette confession que j'ai commencée et qu'il est important que vous connaissiez tout entière.

— J'écoute, mon ami.

— Vous vous souvenez de ce que je vous 8' dit à propos île ce qui était arrivé à l'abbé Chaubard?

— Avant d'aller plus loin, et afin que vous me compreniez mieux, continua le comte d'Adoré en interrompant son récit, il faut que je vous explique une particularité qui occultait alors beaucoup la famille de Oantegrelles et plus encore la société de Croix-Daurade, et celle de Toulouse tout entière. Je vous ai dit que la baronne Hélène de Sarville, la soeur aînée du marquis de Oantegrelles, était fort laide, mais fort riche, et que, les faveurs de la fortune faisant oublier les disgrâces de la nature, cette dame avait été souvent en butte aux nombreuses et instantes sollicitations de prétendants à l'honneur d'abriter sous leur nom le veuvage de la baronne. Madame de Sarville avait toujours obstinément refusé toute demande en mariage. Aimant beaucoup son frère et ses nièces, elle voulait se consacrer au bonheur de sa famille. Le marquis, sans être pauvre, n'avait que peu de fortune; il avait maintes fois manifesté à ses filles l'avenir brillant qu'il se prenait à rêver pour elles. La baronne avait un coeur ex-

ient. ii était absolument dépourvue de cet amour propre i f qui empêche nue

femme de reconnaît re aat are.

Bile était laide et clic se i pouvait telle; partant elle se jugeait incapable d'inspirer l'une de i ions qui sont, pour les jeui filles et les 'or de l'avenir, gros de promesses, de joie et de bonheur. Si de iioiubr. ipirants autour d'elle, la baronne ne s'était jamais fait d'illusion, et elle avait écarté doucem< m. mais fermement, les adorateui la persuasion où elle était que ceu voulaient plus encor< fortune qu'an bonheur de la nommer leur femme.

tk Dans ces dispositions d'esprit, la baronne avait pris la résolution di veuve Ce Tut alors qu'elle vint habiter près de son frère, apportant ses revenus magnifiques au sein d'une famille dont elle transforma subitement la médiocrité en richesse splendide. Par un hasard assez rare, la soeur et la femme du marquis non seulement s'aimaient beaucoup, mais encore se faisaient mutuellement toutes les concessions né< saires pour assurer la tranquilité intérieure. De cette affectiou qui unissait les deux femmes résulta une augmentation de tendresse de la part de la baronne pour ses nièces, et un beau jour, sans prévenir personn ", elle alla trouver son notaire et lui fit dresser un acte par lequel elle assurait, après son décès, sa fortune entière à Lueile et à Uranie. Dès que le marquis et sa femme eurent appris l'accomplissement de i acte, ils firent, en gens loyaux, à la baronne toutes les observations que la prise d'un tel engagement pouvait suggérer. Madame de Sarville demeura immuablement résolue; mais le marquis exigea cependant impérieusement une chose à laquelle sa soeur ne put se refuser : c'était qu'il fût bien stipule dans l'acte que la donation faite ne serait valable qu'à la condition seule que la baronne ne se marierait pas. Ln mariage contracté eût annulé de plein droit les dispositions prises. A cette époque, la baronne n'avait que trente-deux ans.

" Elle comprit la délicatesse de son frère; elle accepta, la restriction imposée avec d'autant moins de répugnance que sa volonté de deumeurer veuve était plus enracinée dans son coeur. Les années s'écoulèrent; l'intimité la plus grande s'établit entre les

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

parents. Lucile et Uranie adoraient leur tante, et, pour éviter toute pensée mauvaise, on leur avait laissé ignorer les dispositions prises en leur faveur par madame de Sarville.

" La marquise aimait chaque jour davantage sa belle-soeur; avec laquelle elle sympathisait de plus en plus, et le marquis était parfaitement et sincèrement heureux de cette cordiale entente qui régnait autour de lui. Je puis donc dire sans affectation que le bonheur dans l'acception propre du mot, régnait au château de Cantegrelles.

" Comme la baronne n'avait pas fait proclamer à son de trompettes sa résolution de repousser toute demande de sa main, et comme ses millions avaient conquis dans la province une renommée colossale, les adorateurs avaient plu au château de Cantegrelles; mais, ainsi que je vous l'ai dit déjà, ils avaient tous été éconduits si bien que les épouseurs s'étaient lassés peu à peu et avaient fini par disparaître, à la grande satisfaction de la veuve. ,

" Cette année-là cependant de 178q, à laquelle remontent les événements que je vais vous raconter, au printemps, était arrivé à Toulouse, un homme d'un âge difficile à apprécier, fort beau cavalier, très élégant, très distingué, ayant de l'esprit, de l'éducation, et que l'on prétendait être possesseur d'une immense fortune. La venue de ce grand seigneur, auquel une foule de lettres de recommandation et de crédit avaient ouvert tous les salons, avait causé une sensation profonde. Il se nommait lord Harbing, et sa qualité d'étranger donnait un nouveau charme à sa personne. Lord Harbing s'installa confortablement à Toulouse, et bientôt sa maison passa, à juste titre, pour être la mieux tenue et la plus luxueuse de la ville. Le marquis de Cantegrelles eut souvent occasion de se rencontrer avec le riche Anglais. Lord Harbing parut éprouver une sympathie fort vive pour le gentilhomme toulousain, et il lui témoigna cette sympathie d'une façon si cordialement aimable que le marquis crut avoir rencontré un ami dans le noble anglais.

" Lord Harbing vint souvent à Croix- Daurade. Il était charmant pour tous les hôtes du château, et bientôt chacun éprouva pour lui une amitié sincère. Sans parler précisément de sa fortune; le lord sut

faire comprendre à ses nouveaux amis que cette fortune était réellement considérable, et les dépenses auxquelles il se livrait, sans la moindre gêne, sans le plus léger embarras, prouvaient effectivement que ses ressources devaient être presque princières.

Pour motif de son séjour à Toulouse, lord Harbing donna une raison de santé. Il avait la poitrine extrêmement délicate, les brouillards de la Tamise l'avaient prodigieusement fatigué, et son médecin lui avait .impérieusement ordonné d'aller vivre dans une ville du midi de la France; il avait choisi Toulouse au hasard, et, ajouta-t-il, il bénissait chaque jour le choix qu'il avait fait.

" Peu à peu l'intimité qui commençait à unir l'Anglais et le marquis devint si grande que lord Harbing prit l'habitude de venir trois fois par semaine dîner au château de Croix-Daurade, et chaque fois on l'attendait avec une impatience décelant le plaisir que l'on éprouvait à le recevoir.

" La baronne, qui jusqu'alors avait accueilli avec défiance tous ceux qui avaient cherché à se faire les amis de son frère, n'avait pu cependant se montrer froide et dédaigneuse à l'égard du noble Anglais. La fortune considérable de lord Harbing . le mettait à l'abri de toute supposition intéressée ; d'ailleurs, lors de ses premières visites, il se montra d'une telle froideur envers madame de Sarville que celle-ci dut en conclure que l'ami du marquis trouvait la veuve fort peu à son goût,

" La baronne n'était certes pas coquette, mais cette espèce d'antipathie qu'affectait lord Harbing pour elle la froissa vivement, et, par un sentiment particulier à toutes les femmes, elle mit tout en oeuvre pour la faire cesser. Soit qu'elle s'y prît bien, soit que lord Harbing fût revenu sur ses préventions, il se montra plus aimable pour la veuve, et bientôt même, il parut goûter à sa conversation un charme extrême. Tous deux effectivement étaient fort instruits, et leurs esprits se rattachèrent "par une foule de points de contact.

" Toutes les fois qu'il avait été question de mariages se faisant à Toulouse ou devant se faire, la baronne avait hautement manifesté de demeurer veuve, et lord Harbing lui avait dit un soir en causant qu'il avait toujours refusé de se marier par la raison de

r\\!l'.oi;i( DE I.A 32c DEMI BRIGADE

inté éta ii trop faible &i qu'il éta II i rop cer tain de ne pas \ h re longtemps. ,

Ensuite, avall il ajouté avec an soupir et, comme un homme qui a ï » « * , 1 1 1 < ■ « » 1 1 j >

luffert, je n'aurais rouln épouser qu'une femme de l'amour de laquelle je fusse oer tain, ei i rtanl je ae crois pas a l'amour.

" — ■ \'\ croyes-vous pas ou a'y croyez \<uis plus! avait demandé finement la baronne.

-le u'\ crois pas, parce que je n'y crois plus! «lit lord l tarbing.

•• ( Jette réponse, qui passe pour an bon mot, fii fortune à Toulouse ei accrut encore la renommée «lu aoble insulaire.

"Quant à lord Harbing, il ae paraissait nullement remarquer l'empreBsement dont il était l'objet. Indifférent aux nombreuses marques d'estime qui lui étaient données, il n'allait nulle part qu'à La Croix:Daurade, il ne recevait personne nuire que le marquis, sa femme et sa soeur.

" Le temps qu'il ne passait pas avec la famille de Cantegrelle, il l'employait, disaitil, à travailler chez lui; et ce devait être vrai, car on avait remarqué que lorsque lord Harbing n'allait pas à Croix-Daurade, ou ne recevait pas chez lui le marquis et les siens, on était des journées entières sans le voir, et les domestiques toulousains eux-mêmes qu'il avait, pris affirmai eut ces jours-là ne pas apercevoir leur maître.

" La baronne de Sarville n'était pas coquette, je le dis encore, poursuivit le comte, et elle se savait laide. Néanmoins elle était femme, et les assiduités de l'Anglais, l'empressement qu'il témoignait à se rendre auprès d'elle, le plaisir qu'il paraissait ressentir à sa conversation la flattaient infiniment. Toulouse regorgeait de jolies femmes, jalouses d'une attention du lord, et c'était un véritable et bien doux triomphe pour la baronne de le voir délaisser pour elle toute l'aristocratie de la société féminine.

" Un soir, après le départ de lord Harbing et alors que Lucile et Uranie s'étaient retirées, le marquis et la marquise demeurèrent seuls avec madame de Sarville.

" — Chère soeur, lui demanda brusquement la marquise, avez-vous véritablement renoncé au mariage?

" — Pourquoi me demander cela?. répondit la baronne avec un peu d'émotion. ■

" — Parce que tu n'as que trente-huit ans,

parce que m as encore dcvanl loi de oombreuses .1 anéee d'av< a r, parce que lord l [arbing est, un homme charmant, et parce que enfin il t'aime!

1 m'aime? dit la baronne en rôti sant comme une jeune fille; il te l'a dit?

" — Non, niais je l'ai dei

" La baronne garda le silence. Son frère

fit un signe ;i s;i femme, et tons deux, v<--

inini s'asseoir sur un canapé, de chaque i bé de madame de Sarville, l'entouraient tendrement :

" — Ohère soeur, reprit in marquise, vous savez si nous \011s aimons et ffi uous d< rons vous voir ueureu

/ La baronne voulut se récrier.

" — Tais-toi, dit le marquis, ce n'est pas à toi a puler ni à ;i'-i\- en cette circonstance, c'est à moi; et, en t'engageant à cette union,

tu ne peUS me supposer qu'une pensée; celle de ton bonheur, qui doit passer avant toutes les autres " — Lucile, mais Uranie! dit la baronne. " — Lucile et Uranie sont jolies, bien élevées et ne manqueront pas d'épouseurs! répondit en riant le marquis. D'ailleurs, là n'est pas la question. Tu aimes lord Harbing. Le reste nous regarde.

" Le lendemain le marquis se rendit à Toulouse et demanda quelques instants d'entretien au gentleman.

" — Cher lord, lui dit-il, pardonnez à la franchise de ma démarche et promettez-moi une réponse aussi brutale que va l'être ma demande.

" — Je vous le promets, répondit lord Harbing.

" — Il s'agit de ma soeur, l'aimez-vous?

" — Oui, répondit vivement l'Anglais.

" — Alors pourquoi ne pas m 'avoir prévenu de cet amour, qui ne peut qu'avoir une solution honorable pour nous?

" — Mon cher marquis, j'ai craint qu'en' soupçonnant mes intentions, elle ne me fît congédier.

" — Alors le seul sentiment qui vous ait retenu jusqu'ici . . .

" — A été la crainte d'être repoussé.

" — Et si vous aviez la certitude du contraire?

" Lord Harbing se leva avec un geste fébrille assez peu d'accord avec sa nature flegmatique.

" — Qu'oi ! s'écria-t-il en pressant vigou-

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

reusement les mains du marquis, qu'il avait saisies dans les siennes, tous me laisseriez espérer. .

" Le lendemain l'union était convenue. La baronne avait voulu maintenir tout d'abord sa donation, et lord Harbing avait insisté à» cet égard avec une énergie qui démontrait la noblesse de ses sentiments; mais le marquis avait été inflexible.

" — Plus tard, dit-il à sa soeur, tu seras libre d'agir ainsi qu'il te conviendra, mais' en ce moment je ne veux pas que tu dispo-^ ses de biens qui peuvent être ceux de tes en-' fants.

" Tout ce que la baronne et le lord purent obtenir, ce fut que le marquis consentit à voir sa soeur grossir la dote de chacune de ses tilles de vingt-cinq mille écus. Cette somme minime, comparativement à l'immence fortune de Madame de Sarville, n'était qu'un brin de laine arraché à la toison de sa richesse.

" L'union fut fixée à deux mois de date, jour pour jour, et lord Harbing continua naturellement ses assiduités au château de Croix-Daurade.

" Les semaines se passèrent; la fête de Croix-Daurade approchait: le mariage devait avoir lieu trois jours après, quand un matin, que le marquis était seul dans son jardin, un valet lui annonce qu'un homme qu'il ne connaissait pas isistait vivement pour parler à M. de Cantegrelles, et cela sur l'heure même.

" Assez étonné, le marquis fit demander le nom du visiteur. Celui-ci refusa de le donner. Il se contenta de faire passer au marquis un papier sur lequel étaient tracés ces mots:

" — Voulez-vous me recevoir, oui ou non? Il s'agit de votre honneur!

" Le marquis ordonna que l'on introduisit sur le champ le visiteur dans son cabinet.

k> Quel était cet homme et comment étaitil? dit le comte en interrompant son récit, voilà ce que l'on n'a jamais su et ce que l'on ne saura probablement jamais. Personne autre des gens de la maison que le valet qui l'introduisit ne le vit. . .

— Il mourut le soir même d'une attaque d'apol exie f< mdrqya n te.

— Mais le marquis. .

— Attendez! vous allez tout savoir. Le

marquis reçut son visiteur et s'enferma avec lui. Les deux hommes demeurèrent une grande heure seuls ensemble, puis le marquis ouvrit sa porte et reconduisit l'homme jusque sur le seuil de son château.

" M. de Cantegrelles était extrêmement pâle et paraissait violemment agité. A peine fut-il seul, q,ue, sans vouloir remonter auprès de &a femme, de sa soeur et de ses filles, il ordonna qu'on" lui sellât un cheval, et il s'élança vivement sur la route de Toulouse.

" En peu d'instants il atteignit la demeure de lord Harbing.

" — Milord, dit-il rapidement dès qu'il se vit enfermé en tête-à-tête avec l'Anglais, je viens vous donner la plus grande preuve d'estime qu'un homme puisse offrir à son semblable.

" — Qu'est-ce donc? demanda lord Harbing.

" — Je viens vous prier de me donner les preuves de la fausseté d'une calomnie répandue sur votre compte. Jç vous engage ma foi de gentilhomme que jç m'en rapporterai absolument à ces preuves que vous me' donnerez . .

— Silence ! dit Maurice en interrompant le comte et en arrêtant brusquement son cheval.

— Qu'est-ce donc? demanda le vieillard.

Le jeune officier lui fit signe de maintenir sa monture. La nuit était venue depuis une heure déjà. La lune s'était levée radieuse, et avait tout d'abord éclairé la route, mais de gros nuages venant de l'ouest, et poussés par la brise avaient peu à peu interposé leur opacité entre la lueur argentée de l'astre de la nuit et cette partie de terre qu'assombrissait encore une haute futaie aux arbres gigantesques. Les ténèbres avaient enveloppé peu à peu les voyageurs sans que Maurice ni le comte, tout entiers au récit que faisait ce dernier, 's'en fussent aperçus. La petite troupe venait de traverser un bouquet de bois sur la lisière duquel elle se trouvait encore. Tout le temps que les chevaux avaient marché sous les arceaux xle verdure, Bibi-Tapin avait manifesté une certaine inquiétude qui s'était traduite par une pantomine assez vive pour exciter l'attention du gigantesque tambour-major.

—*■ Qu'as-tu donc, sergent? avait demandé Rossignolet.

i.i: TAMlio! Il DŒ3 LA 32c DOM1-BRIOADE

loi

J5ii>i Tap h h- lui avait pas répondu, unis sautant lestement à Derre, i avait jeté le* rênes de son cheval ;i son compagnon ei ii s'était élancé dam les taillis avec la bar (liesse et la légèreté d'un che^ reuil. Mau rire ni ir comte n'avaient remarqué cette ac lion de l'enfant et huis deux avaient continué leur route. Maurice écoutait avec une anxiété fiévreuse '<• récit que faisait !<• vi -il lard et il était tout entier a cette lugubre liisuir,- quand un bruit sec avail reteni su- Ditement è sa gauche. C'était alors qu'il u\;iii interrompu le comte et qu'il avait fait signe «lu s'arrêter. 8e penchant sur su selle, il examinait at tenl ivement ' ■ "I * i l une ombre légère surgit devant lui.

— Bibi-Tapin! fit-il avec étonnement.

— .Mon capitaine, dit l'enfant, dous sommes suivis.

— Nous sommée suivis? répéta Maurice avec étonnement.

Le tambour fit un signe affirmatif.

— Par qui? demanda Maurice.

— Je l'ignore, mais ceux qui nous suivent ont à coup sûr de mauvaises intentions.

— Pourquoi?

— Parce qu'ils se cachent.

— Comment sais-tu cela?

— Voilà, mon capitaine, reprit l'enfant. Tout à l'heure, en traversanl le bois, il m'a semblé, à deux reprises, entendre nu froissement de branches sur notre droite. J'ai été convaincu: Alors j'ai sauté à terre et je. me «uis Q-lissé S()us bois. J'ai longé la route en la remontant et je n'ai rien vu; mais arrivé au carrefour que nous avons traversé, j'ai reconnu dans un- taillis des traces fraîches de passage de plusieurs hommes.

— Comment, as-tu pu t'assurer que ces traces étaient fraîches par l'obscurité qu'il fait? .

— Mon capitaine, j'ai senti avec la main que des branches avaient été brisées; je ne pouvais voir, mais j'ai porté les cassures à mes lèvres et j'ai reconnu à la verdure acre du bois qu'il n'avait pas pu sécher encore.

— C'est quelque gros gibier qui aura fait une trouée.

— Oh! que non pas! mon capitaine. Les branches étaient brisées à la hauteur de la poitrine d'hommes de grande taille. Jamais un gibier n'aurait fait une brisure aussi élevée.

— Skiais pourquoi supposes-tu qu'il y avait plusieurs îiommi

— Parce que les branches étaient bri sur boute Im hauteur du tailli t »r. un homme iqui passe seul peut bien briser quelques branches^ mais il ae les brise pas touto moins qu'il ne le fasse exprès.

Maurice regarda le comte.

— i Qu'en pensez-vous? dit-il.

— Je pense, répondit le rieillard, que <-<*t enfant fait preuve d'une sagacité réellement merveilleuse. L'idée qu'il avait eue à Medolano de faire une mine avec son tambour m'avait étonné, mais <•<• qu'il dit Là me surprend bien plus encore. CJn sauvage ne parlerait pas mieux.

— Bibi-Tapin a eu sa première éducation fait*- aux Antilles, répondit Maurice'

— *\.ux Antilles: s'écria vivement le comte.

Puis, se remettant promptemenl :

— C'est impossible! je suis fou, murmura-t-il.

L'ABBE CIIAUBA1M)

— Nous pouvons être suivis, reprit Maurice, mais ceux qui nous suivent sont-ils nos ennemis? Iiicn ne le prouve. L'armée autrichienne n'a pas fui de ce côté, nous sommes sur les terres de la république de Venise, et la république est en paix avec la France, ou du moins elle n'ose lui faire la guerre.

— N'importe ! dit le comte. Il faut veiller à notre sécurité, si ce n'est pour nous, que ce soit pour celles que nous voulons sauver.

— Soit! fit Maurice en appelant du geste les deux grenadiers qui suivaient.

Il leur recommanda à tous deux une extrême attention. Il s'assura que leurs armes étaient en bon état, puis il dit à Bibi- Tapin de redoubler de surveillance et de le prévenir au premier indice de danger qu'il remarquerait. L'enfant retourna auprès du tambour-major, et la petite troupe se remit en marche.

— Bientôt, dit Maurice, nous atteindrons un village où nous passerons le reste de la nuit; mais, reprenez votre récit, mon ami,

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

continuez à nie révéler les secrets de cette histoire que je dois connaître.

— Le marquis, reprit le vieillard, était déjà à demi-convaincn par la contenance cal me et fière de lord Harbing.

" — Parlez, mon ami, dit l'Anglais sans se départir de son flegme ordinaire. Quelle est cette calomnie que vous désirez que je réfute?

" — Milord, reprit le marquis, un homme dont j'ai juré de taire le nom et même de dépeindre les Irait s s'est présenté ce matin chez mof. Cet homme a demandé à me parle]-: forcé par son insistance, je l'ai reçu. .

" — Et bien? demanda lord Harbing en voyant son ami s'arrêter.

li — Eh bien ! milord, cet homme m'a affirmé que vous étiez marié déjà.

" — Moi? dit froidement lord Harbing.

Cela est vrai! Mais cet homme aurait dû ajouter que j'étais veuf.

" — Il soutient le contraire.

" — Quoi! il prétend que ma première femme existe?

" — Oui, milord.

" Lord Harbing se leva, alla ouvrir un secrétaire et revint vers son ami en portant une liasse de papiers qu'il avait prise dans le meuble.

" Voici, lui dit-il, tous les actes de décès de ma femme. Ces papiers sont parfaitement en règle.

" — Milord, dit le marquis, pardonnezmoi mes paroles. Je vous jure que j'ai en vous la foi la plus entière, mais il faut que j'agisse ainsi que je le fais.

" — Vous êtes tout excusé, mon ami, et quoi que vous disiez, je n'en serai pas moins votre dévoué et bien reconnaissant. Parlez donc : je suis tout à vous.

" — L'homme, dont je dois taire le nom, soutient que ces actes de décès sont faux. '

" — En vérité?

" — Oui, milord.

" — Quelle preuve donne-t-il de son assertion?

" — Que votre première femme existe encore, qu'il a appris vos nouveaux projets de mariage, et qu'il veut s'opposer à la célébration de l'union. Il a ajouté que ces preuves d'existence de la femme de lord Harbing, il me les donnerait valables, authentiques, indiscutables, si je voulais me rendre à Saint- Gaudens dans le délai de trois jours à par-

tir de celui-ci. Il m'a fourni les moyens de le rencontrer à des heures fixes. Passé ce délai, il ne me sera plus possible de le revoir.

" — C'est tout?

" — Oui, Milord.

" — Et que comptez-vous faire?

" — Je viens vous le demander, mon ami. Mettez-vous à ma. place et dites-moi ce que vous feriez: ce qne vous direz, je le ferai.

" — Il faut vous rendre à Saint-Gaudans dans le délai prescrit, revoir votre inconnu, recevoir de lui la preuve qu'il vous a promise. S'il vous la donne, il faut me faire pendre, car' je l'aurai justement mérité. S'il ne vous la donne pas, il faut le faire rouer vif, car cet homme ne sera qu'un vil criminel.

" Ce petit discours fut prononcé d'une voix tellement ferme, et avec un accent tellement calme, que le marquis se sentit remué au fond de l'âme, et sa conviction de la parfaite innocence du noble Anglais devint plus profonde. *

" — Vous m'avez tracé la ligne de conduite que je devrais suivre, dit-il. Cet homme sera arrêté avant quarante-huit heiires, car c'est un misérable calomniateur.

" — Mon opinion, ajouta froidement lord Harbing, est que cet homme n'est qu'un instrument.

" — De qui?

" — De quelque hobereau refusé jadis par la baronne, et qui, blessé dans son amourpropre par l'annonce du prochain mariage de celle qui avait dit ne se marier jamais, ?\ voulu jouer un mauvais tour de son métier, t

" — Vous avez raison, milord, je n'avais pas songé à cela, dit le marquis.

" — N'importe, il faut aller à Saint-Gaudens. Une accusation a été portée contre moi, et quelque ridicule, quelque calomuieuse que soit cette accusation, ma dignité exige que sa nullité soit démontrée jusqu'à l'évidence. Permettez-moi denc d'exiger, mon ami, que vous alliez à Saint-Gaudens : c'est un service que je vous supplie de me rendre.

" — Cependant . . dit le marquis, rendu honteux par l'insistance de l'Anglais.

" — Je ne vous demande qu'une chose : quand vous serez convaincu de la fourberie du drôle, laissez-le libre d'aller se faire pen-

LE TWIl'.ol R U M>K

die ailleurs. Je m- veux |i,i.s que d'à insipides commérages arrivent aux oreilles de \"i re soeur. Elle ne Bail pieu, je sup]

Rien absolument, dit le marquis. Ni elle, ni mu femme, ni ûaes filles ue corn laenl le but de la démanche qui ;i été faite ce mat in près 'i(- moi. Je u'aî r eu dit et ue dipoi pieu. Je voulais voir parler avant

Merci. < tendons pour qous le * de cette stupiide histoire. Prétextez une ail'aire et partez ce >-(>ii' môme pour Saint-Gau» (lens. Mui je ne quitterai i>;i^ Toulouse.

Vous n'irez pas à Croix Daurade?

•• Pas avant vot pe retour. Je trouverai on prêt ixte, ne craignez pienj mais je veux agir

ainsi.

" Le marquis, comprenant le sentiment de délicatesse extrême auquel obéissait l'Anglais, ne crut pas devoir insister.

" — Quand Bérez-vous de retour? demanda lord I [arbing.

" — Jeudi vers quatre heures.

" — Le jour de la fêle de (Voix-Daurade alors?

" — Oui; je serai au château pour l'heure du souper.

" — Alors jeudi j'irai souper à Croix-Daurade.

" L'Anglais serra tendrement les mains du marquis. Tout fut fait ainsi que cela avait été convenu. Lord Harbing écrivit un billet à la baronne pour la supplier d'excuser une courte absence que l'approche de l'heureux moment nécessitait. Il disait aller visiter en détail un château situé à quelques lieues de Toulouse, et dont il voulait faire don à la baronne. Quant au marquis, le prétexte lui fut d'autant plus facile, que certains papiers de famille nécessaires au mariage se trouvaient à Saint-Gaudens. Son départ parut donc tout naturel et son absence n'inquiéta personne des siens.

Le comte s'arrêta dans son récit.

— Vous vous demandez sans doute, dit-ii en souriant tristement, comment j'ai pu connaître tous ces détails? Plus tard je vous l'apprendrai; mais ce que je vous affirme, Maurice, c'est que ce que je vous rapporte, est l'expression de la plus stricte vérité. Maintenant je reprends, mon ami. Les jours s'écoulèrent et la fête de Croix-Daurade arriva.

— C'est ce jour-là où l'abbé Chaubard reçut cette confession étrange, dit Maurice.

< )ni, pépondii le comte d'Adoré.

jour la même) on atù nda 1 au château I tour du niiii-'i'i 1 coulaient

ci peudant, et M. de ivait

La niarqui ixonne, Lucile, 1 ra-

llie et lord i Larbing qui venait de annoncer, étaient réuni 1 au

Ion. [1 était sept heures. La veille, il avait

un temps affreux. 1 n violent, oi avait éclaté au-dessus de Touh noyé les eni irons sous de véritables cati

" — Le marquis n'aura pu revenir .

viie à cause du mauvais état des routes, «lit lord l [arb 1

" — l'eni-ét i-e aura-t-il été retenu a Saint- ( taudens, ajouta la baronne

" — il m'avait formellement promis d'être a Croix-Daurade aujourd'hui à cinq heures, lit observer la marquise, et il en est sept.

"Il n'y a pas à s'inquiéter, dit la haronne. Mon frère est trop connu dans cette partie de la province pour supposer qu'en cas d'accident, il n'eût pas trouvé partout des gens empressés de lui venir en aide.

" — D'ailleurs, les routes sont parfaitement sûres, fit observer lord Harbing; et puis n'est en retard, après tout que de deux heures, et l'orage d'hier a dû forcément le retarder.

" Cela est vrai, dit la marquise ; peut-être ne reviendra-t-il que demain.

, " — Mais, ajouta la baronne, ce qui m'étonne c'est que ni l'abbé Beauvais, ni l'abbé Chaubard ne soient encore arrivés.

" — L'abbé Beauvais a été appelé près d'un mourant je crois, ma chère tante, et peut-être n'est-il pas revenu encore à la cure.

" — Mais l'abbé Chaubard?

" — Il attend son ami pour venir avec lui.

" — C'est vrai, dit la marquise, le digne abbé est la timidité même, vous le savez. Il doute sans cesse de lui; je suis convaincue qu'il ne se croit invité aujourd'hui au ehâ- ,teau qu'à la considération de l'abbé Beauvais. Si notre bon curé ne peut venir, l'abbé Chaubard est parfaitement capable de ne pas oser se présenter.

" — Mère, dit Uranie, veux-tu que nous allions le chercher, Lucile et moi?

" — Mais il est tard.

" — Eh bien ! Julien nous accompagnera ; et, d'ailleurs, la cure n'est qu'à deux pas.

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

" — Allez donc, mes enfants, et ramenez vite l'abbé Chaubard, que nous puissions souper; car je ne compte plus aujourd'hui .sur le retour de votre père.

" — Demain, dit lord Harbing, j'irai à sa rencontre.

" Les deux jeunes filles quittèrent le château; et, escortées par un valet de confiance, elles se dirigèrent vers L'église, qu'avoisinait la cure. La grosse servante qui vint leur ouvrir leur dit qu'effectivement l'abbé JBeauvais n'était pas encore rentré, qu'il ne rentrerait même probablement pas, mais que l'abbé Chaubard attendait dans la chambre du premier. Lucile et Uranie montèrent aussitôt, et frappèrent à la porte sans se faire autrement annoncer.

" — Entrez ! dit le prêtre.

" Lucile tourna le bouton et se présenta la première; Uranie la suivait.

"L'abbé était debout dans la chambre, près du prie-Dieu, qu'il venait probablement de quitter. En apercevant les deux jeunes filles, son visage se décomposa subitement; il frémit, ses traits se contractèrent et l'expression d'une douleur poignante se peignit sur sa physionomie. Se précipitant au-devant des deux jeunes files qui s'avançaient en souriant :

" — Seigneur, mon Dieu, s'écria-t-il d'une voix altérée, que venez-vous faire ici?

" — Vous chercher, monsieur l'abbé, répondit Lucile, stupéfaite de l'étrange réception que leur faisait le bon prêtre.

" — Me chercher! répéta* l'abbé, comme s'il ne comprenait pas.

" — Mais oui !

" — Il est donc arrivé?. . .

" — Mon père? dit Uranie. Non, monsieur l'abbé, il n'est pas de retour au château; nous ne l'attendons même que demain maintenant; mais comme vous nous aviez promis de venir souper au château et que nous vous ne voyions pas, ma mère nous a envoyées vers vous pour vous ramener.

" Pendant que la jeune fille parlait, l'abbé passait ses mains sur son front comme un homme qui essaye de rassembler ses idées ■devenues subitement confuses.

" — Me ramener., dit-il en frissonnant encore, au château de Cantegrelles?

" — Sans doute î dit Lucile. Ma mère et ma tente vous attendent.

" — Impossible ! . . . impossible ! . . . " — Gomment vous refusez?

" — Mon Dieu! monsieur l'abbé, dit Uranie avec inquiétude, seriez-vous malade?

" — Non

non ! mon enfant, répondit

le (ligne prêtre, qui ne pouvait mentir. Mais j'attends l'abbé Beauvais.

" — Il ne viendra pas sans doute, mais s'il arivait ce soir, li viendrait vite vous retrouver au château.

" — Je suis extrêmement fatigué. . .

" — Notre demeure est à quelques pas à peine.

" — Je suis inquiet. . . l'abbé Beauvais.

" — Oh! interrompit en souriant Uranie, ne vous donnez pas ce motif de refus. L'abbé Beauvais est à une lieue au plus de Croix- Daurade, et vous devez savoir qu'aucun danger ne peut le menacer. C'est comme si nous étions inquiètes à propos du retard de notre père!

" L'abbé devint plus pâle qu'un linceul.

" — Oui . . . oui ! balbutia-t-il. Vous avez raison.

" — Alors, reprit Lucile, pourquoi nous refuser?

" — Une migraine. . .

" — Ma tante de SarviUe a une eau souveraine : elle vous guérira.

" — Non, non ! dit le prêtre avec un effort, je vous en conjure, mes enfants, n'insistez pas!

" Les deux jeun.es filles se regardèrent mutuellement avec un sentiment de stupéfaction manifeste: il y avait dans la voix du prêtre un tel accent de prière et de souffrance, qu'elles reculèrent instinctivement.

" — Pardonnez-nous, monsieur l'abbé, de vous avoir dérangé, dit Lucile. Nous n'insistons que poussées par le plaisir que nous et procuré votre société, car vous savez que ma soeur et moi vous aimons de tous notre coeur.

" Les deux jeunes filles s'inclinèrent à la fois et relevèrent la tête en faisant en. même temps un pas pour sortir. Toutes deux poussèrent un cri; le visage de l'abbé était inondé de larmes et il tendait ses bras vers elles comme pour les bénir.

« — Alon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Lucile. Qu'avez-vous donc, monsieur l'abbé?

" — Rien ! rien ! dit le prêtre en se remettant. Je souffre beaucoup ce soir, mes en-

LIE TAMBOl K DE LA 32i DEMI BRIGADE

fants ! c'csi pour cela qu'il faut m'exi h faire agréer toua mes regrets à madame \di iv mère et à madame yol re tante.

V Les deui jeunes filles s< ' el irèrent.

Mil LE SOUPEB

" — Lucile <•! i rranie revinrenil an château Le iront sombre et L'air soucieux, continua le comte d'AdoreJ toutes deux étaient encore sons la pénible impression que leur avait causée le refus si étrangement motivé de L'abbé Chaubard. En entrant dans Le salon, ollrs racontèrent simplement ej naivement La petite Bcène qui venait d'avoir lien à la cure.

" — Comment ! dit la marquise avec étonnement, l'abbé refuse de venir souper avec

nous?

u — Sans motif sérieux? ajouta lord Harbing, qui avait paru prêter la plus vive attention an reecit des deux jeunes filles.

" — Est-il malade? demanda la baronne.

" — Il dit que non, nia tente, répondit l'ranie.

" — Alors son refus est incompréhensible !

" — C'est presque une impolitesse ! dit lord Hafbing.

" — Oh ! ne pensez pas cela ! répondit vivement madame de Sarville; je connais depuis longtemps l'abbé Chaubard; j'ai été à même d'apprécier son noble caractère, l'affection sincère qu'il porte à notre famille. Je suis certaine que derrière ce refus étrange il doit y avoir quelque cause secrète et pénible qui nous sera révélée un jour.

" — L'abbé avait-il donc l'air d'un homme douloureusement affecté? demanda lord Harbing avec empressement.

" — Oui, répondirent à la fois les deux jeunes filles.

" — Alors, continua l'Anglais, si le digne abbé a le coeur ulcéré, il faut des mains amies pour panser sa blessure. J'ignore quelles sont les causes de ses souffrances morales, mais je suis certain, madame la baronne^ que des consolations provenant de vous seraient des plus efficaces. Voulezvous me permettre de vous offrir mon bras et de vous accompagner jusqu'à la cure. Si l'abbé Chaubard est affecté, nous essayerons de le distraire; s'il n'est que contrarié, nous

combattrons sea - anuis, et, dans tons les

nous saurons < quoi nous en tenir ii ii refus qui .1 ieu de non- étonner ions.

" La baronne k-<- lei a vii emel : son \ 1rayonnaij de joie.

— .Merci, milord, dit-elle; vous m'avez comprise. Allons à la cure al efforçons- 1 s de décider l'abbé 1 îhaubard.

[/Anglais ne Be départit pus un seul instant de l'empressement qu'il avait manitout d'abord ; il partit ai ec a baronne, et ions deux demeurèrent absents an peu l»lus d'une demi-heure. Sans doute leuf présence vainquit La résolution prise par L'abbé, car, au boni de ce temps, Lis revinrent avec le digne prêtre. La baronne paraissait joyeuse; lord Barbing était impassible suivant son ordinaire; L'abbé Chaubard était pale et tremblant, et faisait des efforts évidents pour se maintenir.

"* — Eh bien! qu'avait donc ce cher abbé? demanda la marquise en allant au-devant

d'eux.

" Une abominable migraine, chère soeur,

répondit la baronne en souriant. Notre excellent ami qui craignait de nous donner le spectacle de s<'s souffrances, voilà pourquoi il était résolu à nous manquer de parole.

" L'abbé balbutia quelques mots que la marquise dut prendre pour des excuses. Il était tard, le souper était prêt depuis longtemps; chacun des membres de la famille était d'avis que le marquis ne reviendrait que le lendemain; on se mit à table. L'abbé ne mangea pas, rejetant ses motifs de diète absolue sur sa maudite migraine; il fut sombre, rêveur, tourmenté pendant toute la durée du repas. Chacun put remarquer sa contenance souvent embarrassée, les secousses nerveuses qui agitaient tout son être alors qu'il fixait ses regards sur l'une des deux jeunes filles. On s'empressa autour de lui, on l'entoura dQ^g^ns et d'attentions, mais rien ne put parvenir à rasséréner son visage.

" Au dessert, lord Harbing qui n'avait pas cessé un seul moment de se montrer d'une affabilité charmante pour tous, se mit à raconter des histoires de voyages dans l'espoir, apprécié de tous, d'égayer un peu la conversation que la sombre contenance de l'abbé rendait languissante. Lord Harbing parlait admirablement le français; il avait beaucoup d'esprit et il savait conter avec un

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

charme qui enchaînait l'attention de ses auditeurs; il possédait un fond inépuisable d'anecdotes qui faisaient de lui un causeur" des plus attrayants. Parmi les histoires dont il se mit à régaler ce soir-là ses compagnons, il en fut une, dite avec une merveilleuse fécondité de détails, et qui avait trait à un prêtre, lequel avait trahi le secret de la confession pour sauver sa vie. En entendant lord Harbing raconter ses faits, l'a l< hé Ohaubard sortit subitement de la rêverie douloureuse dans laquelle il était plongé.

" — L'homme dont vous parlez dit-il vivement, ne pouvait être un ministre de Dieu; s'il était prêtre, il était indigne de ce titre sacré.

" — Quoi ! monsieur l'abbé, répondit le noble Anglais, vous ne voulez pas admettre que, dans un cas extrême, un confesseur puisse trahir un secret reçu?

" — Non, milord, je ne l'admets pas!

" — Mais, dans le cas dont je vous parle, il y avait danger de mort.

" — Qu'importe!

" — Cependant, le sentiment de la vie . .

" — Milord, interrompit l'abbé, chaque prêtre a devant lui un exemple qui doit lui servir de règle absolue de conduite, c'est la résignation du divin Sauveur!

" — Mais, monsieur l'abbé, permettez-moi de vous faire observer que la situation n'é- Itlait pas la même, il ne s'agissait pas d'un article de foi, il s'agissait de divulguer un coupable. .

" — Il fallait trahir la confession. .

" — Au bénéfice de la justice humaine.

" — Au-dessus de la justice humaine il y a la justice divine, milord ! Un prêtre qui viole le secret de la confesson n'est plus digne de cette justice.

" — Ainsi vous n'admettez pas que, dans une circonstance quiconque, on puisse révéler un secret confessionnal?

" — Dans aucune circonstance.

" — Même pour conserver l'impunité à un coupable?

" — Dans ce cas-là surtout, milord. Un confesseur est un consolateur : il ne doit faire entendre que des paroles de paix et de miséricorde, et jamais une délation.

" — Monsieur l'abbé a raison, dit vive- *ment la baronne, et ce qu'il dit ne saurait

m 'étonner, car depuis longtemps j'ai su apprécier la noblesse de son grand caractère.

" — Je me plais à être de votre avis, madame, dit lord Harbing, et c'est un honneur pour moi que de me trouver en accord avec vous sur un tel motif.

" L'abbé était retombé dans sa rêverie pénible, qui semblait augmenter d'instant en instant. Enfin à dix heures le digne prêtre prit congé de la famille et se retira avec un embarras plus grand encore que celui qu'il avait témoigné en arrivant au château.

Après son départ, cet embarras fut le sujet des commentaires de la famille et du lord, puis le noble Anglais partit à son tour pour Toulouse, en promettant d'aller le lendemain au-devant du marquis.

" Le lendemain, reprit le comte d'Adoré après un silence, le réveil du château de Cantegrelles devait être horrible. A huit heures, un capitoul, un assesseur en robe de cérémonie, des officiers de i'hôtel de ville des arches et autres subalternes de justice arrivèrent à Croix-Daurade, escortant le corps, ensanglanté d'un homme porté à bras. Ce corps, déchiré par onze blessures profondes faite à coups de couteau, était celui du marquis de Cantegrelles. On l'avait trouvé, dans la nuit, gisant au milieu d'une mare de sang, sur le bord de l'a Longue, où sans doute on avait eu l'intention de le jeter. Le marquis ne donnait aucun signe de vie, et ceux qui le ramenaient ne croyaient porter qu'un cadavre. ,

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