‹ Le roi du bagneChapitre 52 sur 243 · I.i: T IMHOITR [)R I.\ 32o DRMI lillK ;.\ i h · texte numérisé non relu

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vers Croix-Daurade: sur la route nous rencontrâmes lord Harbing escorté de deux domestiques. Il parut hésiter un moment en nous apercevant, mais cette hésitation fut i-ourte, car il s'avança presque aussitôt \ < nous.

" — Je venais à votre rencontre, dit-il. Tous avez vu l'abbé?

" — Oui, répondit le capitoul.

"Que vous a-t-il appris?

" — Tout ce qu'il pouvait nous apprendre.

" En cet instant, le cheval de lord Harbing fit un si brusque écart, que nous éprouvâmes un sentiment de crainte pour le cavalier. Je ne fis pas attention alors à cette JY'iite de la monture qui pouvait être causée par une pression subite sur le mors : ce ne fut que plus tard que le souvenir de cette observation me revint. Cependant lord Har-

bing maîtrisa son cheval et revint vers le capitoul.

il — Alors vous savez le nom des coupables? reprit-il.

" — Non ! répondit le magistrat.

" — Comment?

" — L'abbé Chaubard n'a pu me donner aucun renseignement précis, car son honneur de prêtre s'opposait à ce qu'il parlât, mais néanmoins j'ai fait aujourd'hui un grand pas vers la lumière.

" — Je ne vois pas trop à quel pas en avant vous faites allusion.

" — La justice ignorait sur qui devaient s- porter ses sod,M;ons: aujourd'hui elle a un indice.

" — Lequel donc?

" — Que je trouve l'homme qui est venu se confesser à l'abbé Chaubard.

" — Sans doute ! mais il faut le trouver.

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" — C'est ce à quoi je tâcherai.

" Nous arrivâmes au château sans que le capitoul eût de uouveau ouvert la bouche: il paraissait absorbé dans des réflexions profondes. Lord Harbing fit une courte visite et s'en retourna à son tour à Toulouse. Plusieurs jours s'écoulèrent sans apporter aucun changement dans la situation. ■ Le marquis était toujours dans le même état: la blessure profonde qu'il avait reçue n'était pas encore cicartisée: il ne pouvait prononcer une parole; et celle que portait son crâne avait, en attaquant le cerveau provoqué ne divagation complète: le malheureux n'avait pas repris connaissance depuis le jour de "l'événement et, bien qu'il ne parlât pas, on devinait à ses regards vagues et inquiets qu'il ne comprenait même pas ce qui se passait autour de lui. Le capitoul n'était pas revenu au château et je ne Pavais point revu depuis notre visite à l'abbé Chaubard. Lord Harbing visitait régulièrement le malade et la baronne, et il témoignait la sollicitude la plus grande à l'égard du marquis. N'attendant pas que la baronne lui fit observer qu'un retard à l'union projetée était nécessaire, il avait été au-devant de ces exigences des circonstances, et lui-même avait déclaré que l'union n'aurait Heu qu'après le rétablissement du blessé. Seulement l'Anglais ne semblait pas accorder une grande créance à la guérison du marquis: il témoignait une douleur des plus vives, mais chaque fois que quelqu'un de la famille faisait allusion aux chances heureuse qui pouvaient se présenter, il détournait la tête et un profond soupir s'échappait de ses lèvres.

" Sans doute il avait fait partager ses tristes pressentiments à la baronne, car celle-ci se montrait de jour en jour plus affligée et moins empressée à prodiguer ses espérances à la marquise et à ses filles. Depuis l'instant où j'avais vu lord Harbing .pour la première fois, je n'avais pu parvenir à dompter entièrement l'espèce de répugnance qu'il m'avait inspiré. Sans cesse les traits de ce visage me revenaient à l'esprit, et je creusais en vain ma mémoire pour me rappeler à quelle époque de ma vie ces mêmes traits avaient frappé mes regards. Ne pouvant, parvenir à réveiller, mes souvenirs, je me persuadai que bien décidément j'étais le jouet de visionnaire ridicule, lorsqu'une

aventure arrivée inopinément vint me jeter dans les incertitudes les plus cruelles.

" Une nuit que je ne pouvais dormir, j'étais plus soucieux encore que de coutume: j'avais passé toute la soirée au chevet du niai(|iiis, j'avais été vivement éinotioné par l'état de souffrance de mon malheureux ami, par le chagrin profond que ressentait sa famille; je voyais moi-même M. de Cantegrelles dans un état désespéré, et l'anxieuse im certitude que j'éprouvais m'empêchait de pouvoir prendre quelques instants de repos. " Tourmenté par l'insomnie, je me levai et je descendis dans le parc, où je marchai longtemps. Quand je m'arrêtai au bord de la Garonne, deux heures sonnèrent à l'horloge d'une église voisine. Je redressai la tête comme un homme brusquement réveillé et j'interrogeai des yeux autour de moi le passage. Je devais avoir fait une assez longue route, car autant, que je ypouvais me rendre compte des lieux au milieu de l'obscurité qui m'entourait, il me sembla apercevoir derrière moi les maisons du faubourg de Saint-Cyprien que j'avais dû traverser.

" Autour de moi s'élevaient les grands arbres de la promenade dont le vent agitait les feuilles. A mes pieds s'étendait là nappe d'eau bleuâtre du fleuve qui courait vers la ville calme et tranquille, reflétant les rayons argentés de la lune, comme un vaste miroir descendant sur un plan incliné. A ma droite, j'apercevais une masse confuse de nuances sombres avec ça et là des points clairs parsemés, dont je ne pouvais deviner la nature. Je m'approchai de cet endroit et je reconnus un cimetière avec ses cyprès au feuillage noir et ses mausolées en pierres blanches. J'étais bien réellement en deçà Je Saint-Cyprien, car ce cimetière était celui de Saint-Nicolas. Dans la situation d'esprit où je me trouvais, le hasard, qui m'avait dirigé vers un champ de repos, me parut du plus sombre augure et mes pensées revêtirent un voile encore plus funèbre. Obéissant à un sentiment dont je ne me rendais pas compte, je franchis l'entrée du cimetière et je me mis à parcourir lentement Chaque allée, m'arrêtant devant chaque tom-' be. Jamais, je crois, mon âme n'avait éprouvé jusqu'alors et n'a éprouvé depuis un telmoment de tristesse. Ce que je ressentais, c'était le néant de tout bonheur et de toute

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espérance, c'éait une iorte d'aspiration ven Im mort. Je marchais avec une telle lenteur que le bruit Je mes p;is a'arri^ ail point ma

lilc jusqu'il llloli oreille, e| le silelice profond

qui pégnail autour «le moi n'était i rouble par aucun souffle, par aucun cri. Le vent tombé ei la lune venait <!<• disparaître sous un rideau de nuages, les ténèbres les plus obscures m'enveloppaient de toutes parts.

" Le eiinel iele de S;i i 11! N in »|;is louche, .1

se part ie sud, à un pet il bois que se relie, lui nièiiie, en concourant le faubourg, n la promenade des bords de la Garonne. J'avais atteint cet endroit du cimetière et peutèhv aïTàis-je m'enfoncer dans ce petit bois quand tout ;i coup, au détour d'une tombe, j'entendis un léger bruissement semblable à ( elui que font des vois humaines échangeant

des paroles rapides sur un ton mystérieux.

Je m'arrêtai, non point poussé par la curiosité, niais obéissant à Ce sentiment de prudence à tous les animaux de la création. Involontairement j'écoutai. Les voix pariaient d'un endroit rapproché, de la lisière même du petit bois et,sur la limite du cimetière, t/obscurité était complète, je ne distinguais rien; mais abrité comme je l'étais derrère une tombe toute entourée de cyprès, si je ne pouvais voir, il était impossible que je tusse vu.

" Tout d'abord ce ne fut qu'un bourdonnement confus qui parvint jusqu'à mes oreilles; puis le bourdonnement devint plus distinct, une seule voix parlait et un nom prononcé brusquement me fit tressaillir: ce nom était celui du marquis de Cantegrelles.

"Oh! cette courte conversation que j'entendis me frappa si fort, mon cher Maurice, qu'elle se grava dans ma mémoire d'une façon indélébile, et des siècles passeraient sur ma tète que chaque phrase en serait encore présente à ma pensée comme si elle venait d'être prononcée.

" — M'assurez-vous, disait une voix brève, que le marquis ne reprendra jamais l'usage de sa raison?

" — Je le crois, répondit l'autre voix, mais je ne puis cependant rien affirmer: la science médicale a ses limites et la nature humaine a des secrets que l'on ne saurait deviner.

" — Mais guérira-t-il?

" — Je l'ignore; tout ce que je sais, c'est qu'il peut guérir.

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« est trop.

Que pui« je? je oe sui Quand vous m'avez fait appeler, la marquise avait deux aut rea médi i le comte d'Adoré en a amené an rr

•• < 'et te phrase \ enait de m'éclairer subitement, je reconnus la voix qui venait de la prononcer. C'était celle d'un médecin ame* cemment par lord Barbing et en lequel l'Anglais prétendait avoir une confiance absolue. Cet homme disait juste. Quatre médecin étaient autour dn malade: deux docleurs de Toulouse, celui présenté par lord Earbing et l'un de mes amis, praticien remarquable, résidant ;i Bordeaux, et que j'avais pris avec oioi en accourant à la Croix- Daurade.

"Ainsi que vous le comprenez, ce que je venais d'entendre me l'if redoubler d'attention.

" — Donc, reprit l'autre voix dont le timbre était sonore et cuivré, le marquis peut guérir?

" — Deux chances sur vin, ut, je le répète

" — Et même revenir à la raison?

" — C'est peu probable, mais c'est possible. Cette fois, il n'y a pas deux chances •sur cent.

" — C'est trop encore, docteur, je le dis. L'homme intelligent doit avoir pour lui toutes les chances. Un hasard incroyable a permis que le marquis survécût à ses blessures, un autre hasard peut lui être plus favorable encore et ruiner à jamais mes plans qui sont les nôtres. Il faut nous prémunir contre ce hasard. Jusqu'ici vous avez mal employé votre temps, songez à mieux faire dans l'avenir.

" — Je ne*puis faire plus. . .

" — Bast ! réfléchissez, mon très cher. Le marquis doit mourir, vous le savez . .

" — Sans "doute.

" — Eh bien ! mieux vaut maintenant que plus tard.

" — Mais je vous répète que je ne suis pas seul.

" — Est-il donc si difficile de gagner. .

" Ici, continua le comte, je cessai absolument d'entendre. Les deux hommes continuèrent à voix tellement basse que le plus léger son ne parvenait plus jusqu'à moi. J'étais là anxieux, palpitant, hésitant, sans

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savoir quel parti je devais prendre. Il était évident qu'un crime odieux se tramait dans l'ombre, que ce crime ne serait que la suite du premier attentat commis, que le marquis de Cantegrelles, échappé par ^niracle à un premier guet-apens, était menacé de nouveau et que de misérables assasins avaient fait un pacte pour lui ravir l'existence. De ces assassins j'en eonuaissais un, le docteur; mais les autres quels étaient-ils? Quel était l'interlocuteur du médecin, celui qui paraissait être le chef de l'horrible complot? La voix de celui-là m'était absolument inconnue, mais cette voix ne pouvait-elle pas être habituellement déguisée? " Que devais-je faire? J'étais seul, la nuit, dans un lieu écarté, entre deux hommes dont j'en devais supposer au moins un armé. M'interposeï* brusquement, leur montrer que j'avais entendu une partie de leur plan infâme, c'eût été m'exposer à une perte à peu près certaine, car leur sécurité exigeait ma mort, et cette mort eût entraîné celle du marquis, puisque personne n'eût pu veiller pour le préserver. Dans cette situation extrême, je me résolus au parti le plus sage: attendre, épier, écouter et suivre. Evitant de faire le plus léger bruit, je m'efforçai de me rapprocher de l'endroit où continuait la conversation dont je ne pouvais plus entendre une parole distincte. Je me glissai derrière une tombe; mais soit qu'une pierre roulant sous mon pied eût éveillé l'attention des misérables, soit que tout le pla:i de leur trame fût complètement ourdi, la conversation cessa subitement et le plus profond silence régna dans le cimetière et dans le bois.

" J'attendis. Un temps assez long s'écoula sans que le silence fût troublé. Impatient, j'avançai encore: je n'entendis rien. Les misérables devaient être encore là, cependant; comment se fussent-ils éloignés sans que le bruit de leurs pas parvint jusqu'à moi? Avaient-ils deviné ma présence et, dans ce cas, cherchaient-ils à me tendre un piège et s'étaient-ils embusqués dans l'ombre pour se précipiter sur moi au passage? Toutes les suppositions étaient possibles; le danger était imminent, mais le silence continuait toujours, le temps s'écoulait et l'anxiété me rongeait le coeur. Ne pouvant plus contenir le sentiment qui s'é-

tait emparé de mon esprit, je marchai résolument en avant, prêt à tout, décidé à tout.

" Je ne rencontrai rien. Je fouillai cette partie du cimetière, je parcourus le bois sans précaution; partout le silence et la solitude. Les misérables avaient quitté le lieu de leur rendez-vous: ils étaient partis sans que je pusse les entendre, sans que j'eusse aucun indice sur le chemin qu'ils avaient pris.

" Mon anxiété redoublait de minute en minute; maintenant je me demandais ce qu'il fallait que je fisse, quel parti je devais prendre pour préserver le marquis. . . '

Le comte en était là de son récit, lorsque Bibi-Tapin et Rossignolet se replièrent vivement sur le vieillard et sur le capitaine.

— Qu'y a-t-il encore? demanda Maurice.

— Il y a, mon capitaine répondit le major, que cette fois nous ne sommes pas suivis, mais que nous allons tomber dans une embuscade.

— Hein? fit Maurice.

— J'ai vu reluire un canon de pistolet.

— Où?

— Là-bas, de l'autre côté du fossé qui borde la route.

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