‹ Le roi du bagneChapitre 57 sur 243 · LE SECRET DE LA · texte numérisé non relu

LE SECRET DE LA

Mon cher ami, disait Maurice en couant la bête il me semble, en voua û tant, faire un mauvais rêve: je ne fais ce qui vous en reste a m'apprendre, mais je prévois i meiiis les plug lugubres. Pour que Lucile, la fille légitime d'un noble gentilhomme, soit devenue telle que je l'ai connue, e'esi à-dire une pauvre jeune fille paraissant ignorer sa naissance, il faut qu'il se soit accompli jadis de bien terribles chot

— Vous avez raison, Maurice, répondit le

comte: des choses bien affreuses, bien horribles se SOU), effectivement aeeolil plies. Ce

que je vous ai dit n'est que le prologue d'événements plus odieux; mais laissez-moi continuer, mon ami, et prêtez-moi votre attention la plus soutenue, il faut que VOUfi entendiez toute la révélation de ce secret effroyable, pour pouvoir ensuite contribuer ;i la délivrance de celle que nous aimons, vous comme l'époux le plus tendre, moi, comme le père le pins affectueux.

"En constatant la disparition étrange des deux hommes dont j'avais entendu les épouvantables plans, je demeurai, je vous le répète, comme anéanti par l'horrreur que j'éprouvais et dans l'incapacité de prendre tout d'abord résolution utile. Cependant la pensée que l'un des médecins qui soignaient le marquis était mêlé à cette trame ourdie dans l'ombre, dominait tontes les autres. Ce qu'il fallait d'abord pour préserver mon ami, c'était de démasquer cet infâme qui s'abritait sous un masque honorable. Lord Harbing avait lui-même présenté cet homme.

" — Lord Harbing1 a été trompé, me disais-je. On s'est servi de lui comme d'un instrument. L'espèce d'antipathie que j'avais ressentie jusqu'alors pour le gentleman s'effaçait en présence du danger qui menaçait notre ami commun. " — Lord Harbing a été indignement trompé, répétai- je. II faut le prévenir sur l'heure, son conseil ne peut que m'être utile, tous deux réunis, nous pourrons agir plus efficacement."

" Fort de cette pensée, je courus vers l'hô-

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tel de Lord Harbing. Je frappai violemment à la porto, et au valet qui vint ni'ouvrir, je déclairai netement mon désir de voir à l'instant même Lord Harning.

" — C'est impossible; monsieur, me répondit le valet, milord n'est pas rentré encore?

" — À cette heure!

" Il était alors près de quatre heures du matin et j'avais le droit de paraître étonné que lord Harbing, le fiancé d'une femme dont j'étais l'ami, ne fut point encore rentré à cette heure; d'autant plus que j'étais certain qu'il n'était pas à Croix-Daurade puisque j'avais quitté le château au milieu de la nuit. Le valet que j'interrogeais était de Toulouse : c'était un domestique entré récemment au service du gentleman et qui me connaissait pour m'avoir vu souvent au château de Cantegrelles, alors qu'il y accompagna it son maître.

" — Oh ! monsieur, me répondit-il en souriant, milord est bien rarement chez lui à cette heure.

" — Comment? fis-je avec étonnement.

" — Oui, monsieur, j'ai pour service spécial d'attendre milord la nuit, afin de prévenir le premer valet de chambre dès son arrvée, et je sais que milord depuis un mois n'est jamais rentré avant cinq heures du matin.

" — Mais où est-il alors jusqu'à cette heure?

" — Je ne sais pas, monsieur.

" — Parlez, dis-je en fouillant dans ma poche pour y chercher une pièce d'or, il faut que je voie milord à l'nstant même pour une «'constance extrêmement grave. Dites-moi où il est, où je puis le trouver. Non seulement je vous engage ma parole que milord ne vous grondera pas, mais encore qu'il tous remerciera. D'ailleurs, si vous sortiez de son hôtel pour ce motif, je vous prendrais immédiatement, à mon service.

" — Je voudrais pouvoir répondre à monsieur, me dit le valet, mais j'ignore absolument où est milord.

" — Qui le sait?

" — Personne à l'hôtel.

" — Vous en êtes sûr?

" — Parfaitement sûr. Bien souvent nous nous sommes interrogés à ce sujet, mais personne n'a pu répondre.

" Je réfléchis durant quelques instants. Cet absence de lord Harbing en telle circonstance redoublait mon anxiété et mes incertitudes.

" — Mais à quelle heure rentre- t-il ?% reprls-j-e, obéissant à ma première pensée, qui était le désir de voir l'Anglais et de concerter avec lui.

" — A cinq heures, milord est toujours rentré, me répondit le valet.

" — Dans une heure je le trouverai donc?

" — Sans aucun doute, monsieur.

" — Alors prévenez milord, dès qu'il rentrera, ijue je suis venu, que je viendrai à cinq heures et que je le prie de ne point se coucher et de m'attendre."

" Le valet reçut mon ordre et je quittai l'hôtel décidé à me rendre immédiatement \ chez le capitoul. L'hôtel de lord Harbing était situé près de la cathédrale Saint- Etienne, sur la place même de l'église, à quelques pas par conséquent des allées plantées d'arbres qui font l'une des plus belles promenades du quartier. La nuit était encore complète, le ciel noir et menaçant, et la ville absolument silencieuse et déserte. «Je pris l'allée Saint-Etienne pour gagner de là, en suivant le boulevard Saint- Aubin, la place du Capitole.

" Comme j'atteignais l'angle de la rue du Eempart, un bruit de pas retentissant sur ma gauche me fit aussitôt tourner la tète. Je m'arrêtai, à demi-dissimulé par un gros, tronc d'arbre. Une ombre se dessina au milieu de l'obscurité et je vis surgir tout à coup un homme dans la contre-allée du boulevard. Cet homme passa rapidement devant moi sans soupçonner ma présence, puis, 11 s'arrêta à quelque distance. En ce moment, la lune se dégagea des nuages qui la voilaient et un rayon argenté tombant sur la terre répandit sa douce lumière sur cette . partie du boulevard. Le visage de l'homme que je considérais attentivement fut éclairé en plein: je reconnus lord Harbing.

" Je fis un mouvement pour m'élancer à sa rencontre, lorsque la porte d'une maison en face de laquelle il s'était arrêté s'ouvrit brusquement et un second personnage glissa doucement sur le boulevard.

" — Tout est-il prêt? demanda une voix sifflante.

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" — Oui, répondil lord I tarbing. J'ai \ a L,. docteur, il est décidé, il agira cela doua coûtera cher, mais le marquis mourra et J'aurai réparé ia Faute commiae par cet lmbécile de -louas, auquel !>'• croyais la main plus ferme.

• " Alors ce sera pour bientôt?

I tans deux jours cela est terminé.

" — < )n peut tout préparer en conséquence?

Tout

Très bien. Et le comte, que fait-il?

I I se doute de rien,

" — Il ne i'a pas reconnu?

" — Tas le moins du monde.

" Les deux bommes échangèrent un signe mystérieux et se séparèrent. J'étais foudroyé. La voix de lord Barbing était celle de l'homme que j'avais entendu causer avec te docteur, et cette vois n'était pas celle que je connaissais an gentleman. Deux organes pour un même gosier, ce problème me semblait inexplicable e1 cependant je ne pouvais douter; j'avais dwant mpi les preuves matérielles de cette étrange bizarrerie de la nature. Depuis une j'étais à Toulouse, j'avais vu lord Earbing presque chaque jour, j'avais maintes fois causé avec lui et le timbre de sa voix vibrait encore à mes oreilles: ce timbre était doux, gracieux agréable. La voix que j'avais entendue cette nuit-là au cimetière Saint-Nicolas état rauque, brève, bien cuivrée sonore; celle que je venais d'entendre sur le boulevard était bien la même et offrait avec l'organe de lord Harbing une différence complète. A l'oreille, il n'y avait pas à hésiter; ces deux organes essentiellement doués de caractères opposés appartenaient à deux individus, mais cependant mes yeux avaient vu et reconnu lord Harbing. C'était lui qui venait là, devant moi,, sur le boulevard, d'échanger avec un inconnu les phrases qui étaient demeurées gravées dans ma mémoire, et celui-là était bien le même dont la voix m'avait frappé au cimtière Saint-Nicolas. Puis, la dernière partie de la conversation, qui me concernait évidemment, bien qu'on n'eût pas prononcé mon nom, mais seulement formulé mon titre, cette dernière partie me revenait à l'esprit et augmentait encore ma stupeur.

" Quel est ce dédale d'horreurs et de mystères? m'écriai- je emporté par les sentiments tumultueux qui s'agitaient en moi.

Il faut a loin pris pénétrer cette trame affreuse, déjouer ce complot Infernal :

El reprenant ma course, je m'élançai la demeure du capltoul, bien résolu à lui raconter tout ce dont je venais d'être le témoin Invisible. Au moment oti j'atteignais la porte de la demeure du magistrat, un grand tumulte régnai! dans la cour de la maison. Des hommes allaient, venaient couraient. Je demandai le capitoul; on me répondit qu'une affaire des plu m ab-

sorbait ses moments, l'n . iat avait

été commis la nuit précédente, et le cadavre de la victime venait d'être transporté dans la maison de justice.

"Comme j'insistais pour être introduit en dépit de l'heure matinale, je vis arriver dans la com- l'abbé Chaubard encore pâle

« t mal remis de sa maladie.

" — VOUS ici, a cette heure, monsieur l'abbé ! dis- je avec étonnement

- — Oui, monsieur le comte: me répondit le prêtre.

" — Et que venez-vous faire?

" — 'Parler a M. le capitoul.

" — Auriez-vous quelque chose à lui communiquer?

" — Bien, monsieur, répondit le prêtre en devinant ma pensée.

" — ■ Mais alors. .

" — M. le capitoul m'a fait appeler et je me rends a ses ordres.

" — Pour quel motif? ^

" — Je l'ignore.

" On vint prévenir l'abbé que le magistrat l'attendait dans son cabinet. J'avais fait passer mon nom au capitoul, et il me faisait prier d'accompagner le prêtre. Nous pénétrâmes auprès du capitoul. Dès qu'il me vit, il courut à moi avec empressement.

" — C'est un heureux hasard qui vous amène! me dit-il en me serrant les mains.

" Puis, sans s'expliquer davantage et se tournant vers l'abbé qui attendait: ■

" — Monsieur l'abbé, continuat-t-il, pardonnez-moi encore une fois de troubler votre repos, mais mon devoir l'exige. Il faut que vous me permettiez de vous rappeler la visite que j'eus l'honneur de vous faire avec M. le comte d'Adoré. Vous savez quel était le but qui me guidait? Je ne dus pas insister en présence de votre volonté de garder le silence, et je respecte trop le saint caractère dont vous êtes revêtu, pour

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me permettre d'insister de nouveau. Non! l'affaire pour laquelle je viens de vous envoyer quérir est toute autre, bien qu'au fond elle puisse se rattacher à celle qui mie préoccupe toujours si fort. Il s'agit d'un nouveau crime commis: cette fois, le crime a été complet, il y a eu assassinat, et je crois que si vous ne connaissez pas l'assassin, vous devez connaître la victime. Il faut donc qu'en accomplissant les formalités d'usage, vous consentiez à vous laisser confronter . avec le cadavre. Monsieur le comte voudra bien servir de témoin officieux à la justice.

" Je m'inclinai en signe * d'assentiment. L'abbé Chaubard déclara qu'il était prêt à faire tout ce qu'exigeait le capitoul. Celuici se leva alors et, nous priant de le suivre, il nous fit passer dans une pièce voisine.

" Là, au milieu d'archers en uniforme, de greffiers en costume, de magistrats instructeurs en robe, était étendu sur une table de marbre le cadavre d'un homme portant à la potrine, dans la région du coeur, une blessure profonde, béante, et garnie à son orifice d'une couche épaisse d'un sang noir et coagulé. Ce cadavre était entièrement nu, et il ne portait aucune autre trace de violence sur les différentes parties de son corps. La blessure seule avait dû déterminer la mort, et cette blessure avait été évidemment faite à l'aide d'un instrument aigu, tranchant, effilé, comme la lame d'un poignard. L'abbé s'approcha; les assistants s'écartèrent; un profond silence régna dans la salle. Dès que l'abbé fut en présence du cadavre, il s'arrêta, tressaillit violentent et devint fort pâle. Le capitoul était près de lui.

— Monsieur l'abbé, demanda-t-il d'une voix lente, reconnaissez-vous cet homme?

" — Oui ! répondit le prêtre.

" — Savezvous son nom?

" — Je l'ignore. ,

" — Mais cependant vous reconnaissez bien ce cadavre?

" — Oui, monsieur, je le répète.

" — N'est-ce pas cet homme que vous avez vu à la Croix-Daurade, le jour même de la fête du village?

" — Cela est vrai.

" — C'est celui qui est venu se confesser à vous?

" — Oui.

" — Vous êtes sûr de ne pas vous tromper?

" — J'en suis certain.

" — Eh bien ! monsieur l'abbé, ce cadavre a été trouvé cette nuit aux portes de la ville. L'assassin n'a pu être découvert. J'ignore quel est cet homme; mais, ce dont je suis certain, c'est que sa mort a pour motif le secret qu'il vous a confié au confessional et qu'on a voulu étouffer avec lui, êtes-vous de mon avis?

" Le prêtre baissa la tête.

" — Oui! murmura-t-il.

" Le capitoul pria l'abbé de signer sa déclaration que venait de dresser le greffier,, puis il l'invita, ainsi que moi, à passer dans son cabinet.

" — Monsieur l'abbé, reprit-il, maintenant que cet homme est mort, croyez-vous que l'absolution que vous lui avez accordée sur la terre lui ait été donnée dans le ciel?

" — La miséricorde de Dieu est inf ine7 monsieur! répondit le prêtre.

" — Enfin, cet homme n'est plus^ il n'appartient donc plus à la terre.

" — Il appartient au juge suprême.

" — La justice humaine est satisfaite quant à lui, mais il est d'autres coupables qu'il faut punir. Ces coupables, ne pouvezvous nous aider à les saisir maintenant que vos révélations ne peuvent plus compromettre un être vivant?

" L'abbé Chaubard rougit violemment.

" —Je ne vous comprends pas, dit-il.

" — Quoi ! reprit le capitoul, vous refusez d'interpréter mes paroles comme elles le mé^ ritent?

" — Monsieur, dit l'abbé, en redressant la tête comme un homme qui vient de prendre une résolution énergique, veuillez vous expliquer nettement. Qu'exigez-vous de moi?

" — Rien, monsieur l'abbé, je n'exige rien î se hâta de dire le magistrat.

" — Que demandez-vous alors?

" Que vous éclairiez la justice.

" — Comment?

" — En lui révélant le secret qui vous a confié celui qui n'est plus qu'un cadavre.

" — Mais, s'écria l'abbé, ce secret est celui de la confession!

" — La mort du pécheur vous a dégagé.

" — Non pas ! ma conscience ne me permet pas de violer une chose inviolable.

J.i: TAMBOUR DE L<A S2e DEMI-BRIGADE

"— MaiH...

N'Insistez |»;im, monsieur!.! j<- n'ai & dire. Je reconnais ce cadavre i ►« » 1 1 1- celui d'un homme <|ii<' j'ai vu vivant et qui a lm« ploré tes secourt de la religion: c'est tout ce que j<' puis faire et dire.

" Le capitoul me regarda comme il m'a* \;iii regardé jadis, alors que nous étions tons deux au chevet dn prêtre, l'uis se tournant vers l'abh

" — Je n'insisterai plus, dit-il avec bn ■oupir, seulement, afin de mieux éclairer la

roule que v«uis avez ;i suivre, je dois vous

montrer an papier trouvé sur le cadavre de votre pénitent, papier ne contenant que deux lignes, tracées de sa mais vacillante et

écrites avec «ou sang, à défaut d'eucre sans doute, au moment <>ù il expirait seul et sans secours.

" En achevant ces mots, le magistrat prit sur son bureau un papier froissé et le présenta à L'abbé. Celui-ci le parcourut des

veux avec une émotion profonde, et repoussant ensuite la main qui le tendait vers lui:

" — Le secret de la confession est inviolable! dit-il.

" Il se leva, salua et sortit; le capitoul se tourna vers moi :

" — Je ne puis qu'admirer le caractère de l'abbé, me dit-il; mais, en vérité, il est pénible de voir tant de noblesse d'âme servir une aussi méprisable cause! Tenez, monsieur le comte, lisez cette déclaration trouvée sur le cadavre.

''Et il me passa le papier qu'il avait fait lire à l'abbé. Je lus aussitôt, tracée en gros caractère rouges, cette courte phrase:

" Je meurs assassiné par l'ordre du Roi du bagne ! "

" — Saviez-yous donc que le bagne eût aussi sa royauté? me demanda le capitoul.

"Je ne répondit pas; je ne pouvais parier: une sorte de vertige envahissait mon cerveau et soyait ma raison. Je venais de tout comprendre. Je quittai le capitoul sans expliquer ma visite matinale et j'entrai au château de Cantegrelles dans un état de surexcitation effrayant.

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