‹ Le roi du bagneChapitre 60 sur 243 · LE MYSTERE · texte numérisé non relu

LE MYSTERE

" Xous chevauchâmes durant quelques instants sans prononcer une parole. Enfin, se tournant brusquement vers moi et me souriant avec un sinistre atroce:

" — Mon cher oncle, me dit-il, ce qui doit vous étonner singulièrement, c'est que jusqu'ici je vous aie laissé vivre.

" — Misérable! murmurai»- je avec indignation.

" — Oh ! fit-il, les grands mots ne sont plus de saison. D'ailleurs nous avons peu de temps à nous: parlons peu, mais parlons bien. Vous me gênez singulièrement et, malheureusement, je ne puis ni vous tuer in vous faire tuer.

"Je fis un mouvement brusque, il haussa les épaules.

" — Parlons franchement, contrnua-t-il, je vous connais et vous me connaissez. Si vous n'avez pas cherché à agir efficacement contre moi, c'est que vous êtes lié par le serinent que vous avez fait à mon père; or, ce serment me sert à merveille et j'en sert. Appelez ma franchise du cynisme, peu m'importe! Je ne me donne même plus la peine de mentir, je suis assez fort pour dire la vérité en face de nies ennemis. Vous me gênez, je le répète, et je puis me défaire de vous pour, des raisons que je ne veux pas vous dire, mais qui sont fort importantes. Cela vous explique pourquoi j'ai cédé aussi vite à vos muettes menaces. J'aurais pu faire disparaître Jacquet en route, mais je n'en eusse pas été plus avancé, puisque vous étiez là et que je ne puis rien contre vous. Heureusement j'ai la cervelle fertile en expédients. Qu'est-ce que je désire! c'est la fortune de la baronne, et cette fortune je l'aurai. Le marquis de Cantegrelles ne mourra pas et je ne tenterai pas de le faire mourir, mes vues sont changées. Ecoutezmoi bien; la baronne doit partir cette nuit même pour me rejoindre: je vous préviens afin que vous n'apportiez aucun obstacle à son départ ou que, ce départ accompli, vous n'essayiez pas de vous mettre sur nos traces.

" — Que je vous laisse accomplir une telle infamie ! m'écriai-je, que je laisse une honnête femme être la dupe d'un . . .

"Ecoutez-moi donc! interrompit le misérable. Que la baronne parte cette nuit, qu'elle puisse me rejoindre, qu'elle m'épouse, sans être inquiétée et je laisse vivre le marquis et sa femme, et ses filles, et je cesse de m'occuper de vous. .Mais, continua-til d'une voix menaçante, qu'elle ne puisse partir, qu'elle ne devienne pas ma femme, et, je vous jure, qu'il n'y aura pour cette famille ni joie, ni bonheur, ni repos dans l'avenir. Quant à vous, je ne puis rien contre votre personne, mais vous avez une femme et une fille ! . . . Malheur à elles ! . . Réfléchissez maintenant; cette nuit j'attendrai la baronne.

" Puis, avant que j'eusse eu le temps de répliquer un mot, le misérable enfonçait les éperons dans le ventre de son cheval et partant au galop. J'étais demeuré foudroyé.

— Et que fîtes-vous? demanda Maurice.

— Ce que je devais faire, répondit froide-

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ii m- 11 1 le comte ; je retournai au château, et, s;ims compromettre le nom des d'Horbiguy, j'iiisi niisis de i<»ui la baronne.

Elle ne partit pas, alors?

— Non. Le lendemain le marquis recou vrait sa raison et il accusail de ses bl< i-cs le valet (i,. chambre de lord Rarbing •■! un autre homme dont il Ignorait le nom, mais qui ;i\.iii aidé L'assassin dans l'accom

plisseeni de son oeuvre.

Va alors? demanda Maurice.

Alors, dit le comte en baissant la tête, le malheur s'abattit sur In famille de (,;|" tegrelles et sur moi. Oh.! le monstre a tenu rigoureusement in parole qu'il m'avait donnée. Ma pauvre femme! ma pauvre Cille.

Le comte prit son front dans ses doigts crispes, et un sangloj rauque lui monta ;i la gorge. Le capitaine respecta durant quelques instants cette douleur poignante cause, par 1rs souvenirs; puis, forçant son cheval à se rapprocher de celui du vieillard:

— Du courage, mon vieil ami, dit-il; vous m'avez promis de tout m'apprendre, ne faiblissez pas, songez à Lucile ci ne me laissez rien ignorer.

Le comte redressa In tête of essuya deux larmes qui coulaient sur ses joues amaigries.

— Vous avez raison, Maurice, reprit-il; vous devez tout savoir. Le marquis guérit de ses blessures; la justice poursuivit activement l'affaire, niais les coupables échappèrent à toutes les recherches. Néanmoins, la tranquilité était revenue au sein de la famille; seule la baronne souffrait en secret. J'avais quitté Toulouse et j'étais retourné auprès des miens. Quelques années s'écoulèrent sans que les nouvelles que je recevais du marquis pussent me donner une inquiétude sur son compte.

" Un jour, c'était en 1702, au moment où la révolution triomphante foulait aux pieds l'aristocratie, où la Vendée et la Bretagne commençaient à allumer les torches de la guerre civile, j'étais seul chez moi: j'avais conduit le matin, à Saint-Xazaire, ma femme et ma fille chez des parents que nous avions dans cette ville, et j'étais revenu peur veiller sur ma demeure; car, à chaque minute, le pays était menacé tantôt par. un parti, tantôt par un autre.

" On sonna à la grille et on vint nraveriir qu'un visiteur demandait à me voir.

r\\ani que j'eusse eu le tempt de demander le nom «le ce visiteur, la porte de ma chambre s'ouvrit et i<- marquis de Cantegrelles parul Bur i<- aeui] de in pièce. Il étail pale, défait, défiguré; eux étaient animés

d'un fea sombre. Je courue ;i lui en tendant mes bras ouverts; mais il me repe avec un geste plein <!<• mépris, et ramenant vivement sa main droite qu'A avait jusqu'alors tenue caché, il me monl ra deux i nues,

'*— Choisis, infâme!" me dit il d'une voix vibrante

"J'étais stupéfait, je croyais être l<- jouet d'un mauvais rêve; je voulus parler: le marquis ni- me lni.vs;i pas l<- i<mip^ de prononcer mie parole. Jetant l'une «les deux épées uues n mes pieds ci nu- menaçant de l'autre:

"— 1 défends-toi ! s'écria-t-il.

• le reculai, le croyant l'on. An même instant, un cri aigu retentit au dehors, et une femme affolée se précipita entre le marquis et moi: eetie femme, c'était Lucile. A s;i vue, les dents du marquis grincèrent; il se précipita vers elle, l'épée » la main; mais je le retiens en lui saisissant 1*' bras

" — Ah! s'écria-t-il avec un rire convulsif, infâme, tu avoues ton crime!"

" Et, en achevant ces mots, il tomba de toute sa hauteur sur le plancher.

" — Je vous le répète, Maurice, et vous le comprendrez facilement, continua le comte, j'étais stupéfait; j'étais dans le doute de la plénitudes de mes facultés. La scène qui venait d'avoir lieu était-elle réelle? J'étais tellement loin d'en comprendre la cause, que je crus à son impossibilité. Mais Lucile était là, terrifiée, en proie au plus violent désespoir; mais lé corps du marquis gisait inanimé à mes pieds; mais les deux épées nues étaient là encore sous mes regards.

" — Ton père est fou? dis- je en saisissant Lucile dans mes bras.

" — Hélas! je le crains", répondit la pauvre enfait, dont les larmes brisaient la voix.

'-J'appelai, j'ordonnai de transporter le marquis sur un lit dans une chambre voisine et j'envoyai chercher un médecin à la ville. Le docteur déclara que le marquis était atteint d'une fièvre chaude qui mettait ses jours dans le plus grand danger. La nuit même, il expirait. Entre l'arrivée du marquis et l'instant de sa mort, les événe-

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ments s'étaient précipités si rapides, que j'avais eu à peine le temps de la réflexion. La déclaration du médecin m'avait expliqué l'incroyable conduite de mon ami. Cependant, arrachant Lu ci le de cette chambre de désolation et l'emmenant dans la mienne, je l'interrogeai sur cç qui s'était passé précédemment.

"A mes questions, la pauvre enfant répondit d'abord par des larmes; puis elle me raconta ce qui avait eu lieu à Toulouse depuis nu an. La baronne avait pris le voile jadis .en faisant Uranie héritière de tous ses biens Le marquis, depuis longtemps, était sombre soucieux, rêveur. Lui, qui faisait jadis avec sa femme le meilleur des ménages, était devenu tout à coup irrité, acariâtre, des scènes violentes éclataient fréquemment entre les (\i^ix époux sans que leurs filles en connussent les motifs. Souvent Lucile et Uranie avaient surpris haïr mère en larmi la arquise avait constamment refusé de répondre aux questions pressantes de ses enfants à propos de son chagrin. Le marquis, qui jusqu'alors avait été le meilleur des pères et avait paru adorer ses filles, avait changé brusquement. Reportant toute sa tendresse sur Uranie, il avait semblé prendre Lucile en grippe. Les paroles les plus amères venaient blesser au coeur la pauvre enfant, et, quand celle-ci se plaignait à la marquise, la malheureuse femme la conjurait d'avoir de la patience, de ne rien répondre et de tout supporter.

" Enfin, quelques jours hvant l'arrivée du marquis chez moi, une scène encore plus violente que les précédentes avait éclaté entre les deux époux. Lucile ni Uranie n'avaient pu surprendre aucun des détails de cette scène; mais le bruit des cris et des éclats de voix était parvenu jusqu'à elles et les avait terrifiées. Emportées par un sentiment bien compréhensible, elles s'étaient élancées, mues par un même mouvement, dans la chambre de la marquise. Là, un spectacle désolant avait frappé leurs yeux: la marquise était étendue à demi-inanimée, en proie à une crise nerveuse horrible. Le marquis, debout devant elle, l'accablait d'outrages et de reproches insensés.

" En voyant Lucile, la fureur de M. de Cantegrelles avait redoublé. S'élançant vers la jeune fille, il l'avait levé la main sur elle pour la frapper. C'était Uranie qui, en

s'élançant, avait détourné le bras paternel. Quelques jours après, un matin, le marquis avait ordonné froidement à Lucile de le suivre : il l'avait fait monter en voiture sans qu'elle pût même revoir sa. mère, et il s'était mis en routé avec elle pour Nantes. Durant le trajet, il ne lui avait pas adressé une parole, il avait obstinéent refusé de répondre à ses demandée, à ses supplications: il n'avait eu pitié ni de sa douleur ni de ses larmes.

u Ils avaient voyagé jour et nuit, sans s'arrêter, sans prendre une minute de repos. Depuis deux jours même, ils n'avaient pas mangé. La voiture ne s'était arrêtée qu'à la porte de ma demeure. Le marquis était descendu sans s'occuper de Lucile; elle l'avait suivi et était arrivée chez moi, ainsi que je viens de vous le dre. Je savais le reste: la pauvre enfant m'avait appris tout ce qu'elle pouvait m'apprendre: je ne comprenais absolument rien à ce qu'elle venait de me raconter. La mort subite du marquis dans un semblable moment augmentait encore tout le pénible de cette étrange situation.

" Je fis rendre les derniers honneurs à celui qui avait été mon ami, bien résolu à partir aussitôt pour Toulouse avec Lucile, afin d'avoir de la bouche de la marquise l'explication de cette mystérieuse affaire. Je fis prévenir ma femme et j'allais me mettre en route, lorsqu'un brusque accident arrivé à ma fille, une chute de cheval qui mit ses jours en danger, me retint forcément au château. Je gardai Lucile et j'écrivis à la marquise: je ne reçus aucune réponse. J'envoyai lettre sur lettre : même silence. Deux mois s'étaient écoulés, j'expédiai un homme sûr: il ne revint pas. Jamais même on n'eut de ses nouvelles. Je ne savais que penser; ma fille était toujours malade: un nouveau temps s'écoula sans que fuisse apprendre ce qui se passait à Toulouse. J'avais écrit à plusieurs amis sans rerevoir non plus leur réponse, il semblait qu'il y eut un sort étrange à ma correspondance. Au reste, la révolution marchait à grands pas alors, les provinces étaient en feu, et j'attribuai à cet état de guerre civile, dans lequel était tout l'ouest de la France, cette absence de nouvelles qui rendait Lucile horriblement malheureuse. Puis la Terreur éclata. Ma fille était rétablie alors. Voulant à la fois et

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soustraire ma femme et ma fille au fléau révolutionnaire et faire cesser la situation devenue Imposeiblede la pauvre enfant dont j'étais alors l'unique protecteur, je confiai les deux oremières a un ami que je croyais .1 bon droit, m'él re déi ouéj et je partis ;n ee Lucile. Quand nous arrivâmes à Toulouse, .i travers mille dangers, nous trouvâmes la ville en proie à la plus effrayante anarchie. Nous courûmes u Croix-Daurade: le chA teau de Cantegrelles n'existail plus. Il avait été pillée! brûlé. A peine quelques vestiges demeurés debout et noircis par l'incendie indiquaient ils la place qu'avait occupée le ma/noir.

<(Qu'étaient devenues la marquise et CTranie? Personne ne put nous le dire. Elles avaient lui durant La nuil où les sans-culotes avaient attaqué le château, et depuis ce moment <»n ne les avail point revues ni Tune ni l'autre. L'abbé Beauvais avait été emprisonné «'i étail mort but L'ésbafatid. Je pensai à l'abbé Chaubard: sa cure était devenue un corps de garde, son église un grenier à fourrages, et lui-même avait été contraint de fuir un pays dont le séjour était devenu pour lui péril de mort. Quant à la baronne, le cloître qui lui servait d'asile avait été détruit, et on ignorait également ce qu'elle étaîl devenue,

" Nous demeurâmes quinze jours à Toulouse, puis convaincu que nous n'apprendrions rien, je me résolus à partir, à retourner en Bretagne, en emmenant Lucile. La pauvre enfant voulait que je la laissasse à Toulouse, mais je n'y consentis point. Les pressentiments les plus sinistres m'assiégeaient depuis plusieurs jours; je voulais à tout prix retourner à Nantes et revoir ma femme et ma fille.

" Quand nous arrivâmes, après avoir mis plus de quinze jours à accomplir le trajet, le plus grand malheur qui devait frapper mon existence était accompli : ma femme et ma fille avaient péri toutes deux sur l'échafaud, ainsi que l'ami généreux qui m'avait juré de veiller sur elles. Je crus que j'allais devenir fou: les soins de Lucile, son affection, sa tendresse me rattachèrent seuls à la vie. La chère enfant avait oublié^ en face de mes afflictions, et ses douleurs et ses maux. Ce fut un ange que Dieu dans sa bonté avait envoyé près de moi pour me donner la force et la résignation. Elle s'ac-

cusait d'être la cause de mes tortures; elle «lisait, que, si je De l'avais pas conduite ;■ Toulouse, peut 01 re l< i

ma femme et sur ma fille et l< ■- protéger. . Vlais, interrompit Maurice, ne m'avezpas dit que \ ous accusiez i e < lamparini d'ét re la cause de cette doui.ic mon ? Oui! je l'en accuse I dit le comte.

— A\ ez tous donc des preui t

aucune, niais j";ii gardé le souvenir de ses paroles; sa menace a été exécutée. Oh! le monst re n'est pas tiomme à manquer parole, alors que cette pafole a présagé un crime horrible.

— Ensuite? demanda Maurice.

— Vous savez le reste, poursuivit le comte. Ruiné, persécuté, poursuivi, menacé connue noble, comme parent d'émigré, je dus chercher un refuge dans la fuite. J'emenai Lucile, et nous parviines u passer en Angleterre. Pour éviter tout commentai] l'appelai ma fille, et elle me nomma père Bientôt la tendre affection qui nous unissait rendit, plus sérieux ces titres de parenté: je concentrai toute nia tendresse sur c(>i te enfant que le Seigneur m'avait envoyée comme une consolation, et elle s'attacha à moi par tous les liens de la reconnaissance.

'• Je n'avais pas perdu tout espoir de retrouver sa mère; j'écrivais à tous mes amis émigrés, mais aucun ne pouvait me donner des nouvelles de la marquise. Enfin, je crus un jour avoir obtenu un indice, et je supposai que madame de Cantegrelles et sa fille Uranie étaient en Allemagne. Nous partîmes aussitôt : nos recherches furent vaines. Nous étions à Munich, lorsqu'un matin la poste m'apporta un paquet volumineux. Je le décachetai, et je trouvai une lettre à l'adresse de Lucile de Cantegrelles. Assez surpris de cet envoi, .je remis la lettre à Lucile. La pauvre enfant l'ouvrit, la lut et tomba évanouie. Cette lettre, Maurice, c'était une déclaration écrite entièrement de la main du marquis de Cantegrelles, remontant à plus d'une année de date, par laquelle il affirmait que Lucile n'était pas sa fille. Il ne donnait aucun motif de cette affirmation étrange, mais il défendait formellement à la pauvre enfant de porter son nom et de se considérer, à partir de ce moment, comme de sa famille.

" Au joint de vue légal, cette déclaration était absurde et n'avait aucune significa-

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tion, niais son effet fut désastreux pour celle que vous aimez. Le coup inattendu fut tellement affreux, que Lucile faillit manquer de force pour le supporter. J'eus beau lui répéter qu'un pareil acte ne pouvait être sérieux, qu'il prouvait au plus liant point que sou père était atteint d'une maladie du cerveau qui avait dû déranger toutes ses facultés intellectuelles, que les blessures qu'il avait jadis reçues à la tête, lors de la tentative d'assassinat commise sur lui, expliquaient cette aberration de l'esprit, rien ne put consoler Lucile, ni lui faire oublier la lecture de cette Lettre fatale adressée par une nia in inconnue.

" — Mon ami, me dit-elle, j'obéirai à mon père; jamais je ne porterai son nom; je suis orpheline"

— Oh! dit Maurice, je m'explique maintenant le mystère dont nie semblait entourée la naissance de Lucile.

— Sans doute, mon ami.

— 'Mais la marquise, Uranie, la baronne?

— La marquise est morte. . Du moins, le croyons-nous, ajouta le comte.

— Comment? sa mort n'est-elle pas certaine? s

— Il y a tout lieu de supposer qu'elle est arrivée cependant. La marquise avait emmené Uranie en Pologne. (J'ai su tous ces détails il y a peu de temps par Uranie, alors qu'avec elle nous cherchions Lucile.) La marquise paraissait sombre, inquiète, parfois elle était méchante. Depuis la mort de son mari, son caractère s'était complètement métamorphosé.

— Pour quelle cause?

— Uranie l'a toujours ignoré et je l'ignore également.

— Eusuite? Ensuite?

— La marquise faisait voyager sa fille sans que celle-ci connût jamais le but de ces voyages. Un jour, enfin, en Autriche, sur les frontières de la république de Venise, Uranie et sa mère rencontrèrent M. de Neoules. La marquise n'avait point prévenu sa fille; cependant M. de Neoules avoua plus tard à Uranie que cette rencontre étaitpréméditée. Uranie connaissait M. de Neoules, qui était le cousin de sa mère et qui avait été l'ami de son père. Elle fut joyeuse de le revoir, mais cette joie devait être courte. Le lendemain de leur rencontre, la marquise laissa sa fille seule dans la

maison dans laquelle elles étaient descendues, et elle partit avec M. de Neoules. Leur absence devait durer toute la journée. La nuit vint cependant, et ni la marquise ni son compagnon ne reparaissaient.

" L'inquiétude commença à dévorer le coeur d'Uranie. La nuit vint cependant, et ni la marquise ni son compagnon ne reparaissaient.

*' L'inquiétude commença à dévorer le coeur d'Uranie La nuit entière s'écoula.. et rien encore. Uranie fut saisie d'un violent accès de désespoir. Enfin le jour vint, M. de Neoules se présenta seul. Il était très pâle, très ému, il avait les traits bouleversés, la figure décomposée. ' •

" — Ma mère? s'écria Uranie en se jetant à sa rencontre.

" M. de Neoules ne répondit pas tout d'abord: il avait peine à reprendre sa respiration.

" — Nous allons le retrouver, dit-il enfin. Habillez-vous, mon enfant, et venez avec moi.

' Uarnie obéit, tous deux partirent.

" — Mais qu'est-il arrivé? demandait la jeune fille.

" — Un accident, répondit M. de Neoules. Dans le voyage que nous avons entrepris hier, votre mère a fait une chute assez grave. . . mais, ne vous effrayez pas, nous allons la revoir. . elle guérira.

" M. de Neoules continua à parler, car Uranie le pressait de questions, mais plus il cherchait à expliquer l'événement, plus il paraissait embarrassé. Uranie devina un malheur que l'on n'osait lui annoncer; elle sentit que son compagnon cherchait à la préparer habilement à quelque coup terrible. Elle ne se trompait pas. Après de nombreuses réticesces, avec tous les ménagements possibles, M. de Neoules révéla à. Uranie l'horrible vérité : la veille, en traversant une montagne du Tyrol, la marquise était tombée dans un précipice.

— C'est ainsi qu'elle est morte? dit Maurice.

— Je le crois, du moins jusqu'ici il faut le croire.

— Que signifient vos paroles, mon ami?

— Elles signifient, mon cher Maurice/ qu'il n'existe aurune preuve de la mort de la marquise. D'après le récit de M. de Neoules, la marquise, étant seule avec lui,

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aurait fait mi taui paa et ton eorpi sérail demeuré enfoui dans un abîme Insondable.

M. us M. de NeonleS a'a jamais l'ait '<• i''''il

4ju'a Uranie, mais jamais il n';i parlé à p sonne au! re de la mon de la marquise, il avait même défendu à i ranie de toire ja mais allusion a cette catastrophe, ei cse n'es! que depuis la morl de M. de Neoules qu'Uni nie me l'a révélée. Que] voyage devaient faire la marquise ei M. de Neoules? <>n de raient ils aller? Pourquoi s'étaient-ils donné rendez \ ous sur les front Ières de l' Autriche? Pourquoi enfin M. de Neoules est il devenu le père d'Uranie? Autant de questions auxquelles je ne saurais répondre. Seul, M. de Neoules aurait pu donner le mot de l'énigme, mais .M. de Neoules est mort.

— Vous Le connaissez? demanda Maurice.

— Beaucoup! répondit le comte.

— Et il ne vous a jamais rien dit?

— Depuis trois années, et sans que je pus-

connaître à cause de sa brusque façon d'agir, de Neoules avait cessé de m'écrire, il avait rompu tonte relation avec moi. J'ignorais qu'il eût Uranie près de lui. Il s'avait cependant que L/ucile était près de moi, et quatre fois il m'a fait refuser sa porte avec une instance que je n'ai pu vaincre.

— Pourquoi., pourquoi?

— Hélas! je. l'ignore encore. Il y a dans toute cette intrigue un mystère que je ne* puis pénétrer, mais dont la clef est à Venise.

— Quoi ! vous pensez que le Roi du bagne.

—J'ignore comment il se trouve mêlé à tout cela, mais j'ai la conviction profonde, sérieuse, que ce génie infernal est l'âme de ■cette horrible affaire.

— Et M. de Neoules est mort sans que vous ayez pu le revoir, sans qu'il m'ait rien confié à moi!

— Et Uranie ne sait rien !

— Mais la baronne?

— On ignore absolument ce qu'elle est devenue. A-t-elle été massacrée durant les temps révolutionnaires? A-t-elle fui à l'é» tranger? personne ne le sait.

— Mais comment se fait-il que vous accusiez de tous ces événements un seul et même homme? Ce roi du bagne a-t-il donc revu la marquise ou la baronne depuis son départ de Toulouse? Pourquoi enfin auraitil enlevé Lucile et Uranie de Cantegrelles?

Pourquoi l'accuser encore de L'empoisonnement du vicomte de Signelay? Pourquoi lui Imputer la disparition des deux mate- < >h : je ne cherche pas .1 décharger ce ratile, mais je cherche la Lumière, et malheureusement j<- ne vois autour de moi que des ténèbres épt

( Jette lumière se fera, Maurice, répondit le comte. •!<• ne pu vos

questions, mais pour quelques-unes, cependant, ma réponse sera claire. Pourquoi accuser Camparini de l'empoisosnement du vicomte de Signelay, dites-vous? mais Le vicomte aime Uranie et il en est aine'-, l 'rallie, par suite de dispositions m1"* .i1' v"l,s expliquerai plus tard, est l'unique héritière de la baronne de Sarville. Donc, en tenant le vicomte, on tient Grande, ei par «■■ quent La disposition des millions de la baronne.

— Je comprends! dit Maurice. Mais si je m'explique maintenant la persécution dont; le vicomte est victime, je me demande pourquoi le U«>i du bagne a cherché à enlever Dranie?

— Pour agir en sens inverse. Le vicomte de Signelay 'n'est-il pas l'héritier de madame de Saint-r.ervais, cette malheureuse folle qui avait abandonné jadis sa fortune au marquis d'Horbigny, mon beau-frère. Or Camparini, en épousant la veuve du marquis, a cru hériter de cette fortune; mais la mort de l'enfant de la marquise a été constatée d'une part, et de l'autre madame de Saint-Gervais, en recouvrant sa raison au moment de mourir, est rentrée, vous le savez, en possession de cette fortune, et elle en a disposé en faveur de Blanche de Niorres, maintenant marquise d'Herbois. Blanche a renoncé à cette fortune en faveur de l'héritier de madame de Saint-Gervais, le vicomte de Signelay. Comprenez-vous Maurice?

—Sans doute, mais tous les biens d'émigrés ont été confisqués.

—Oui; mais madame de Saint-Gervais n'avait pas émigré, elle, pas plus que la baronne; donc tous leurs biens sont garantis. Durant les années de troubles, Camparini ne s'est, pas donné la peine d'agir, mais une ère de tranquilité semble s'élever à l'horizon; avec la tranquilité reviendra la puissance de la loi, et Camparini veut agir en conséquence. S'il obtient la fortune de la

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baronne en menaçant le vicomte, il obtiendra la fortune de madame de Saint-Gervais en menaçant Uranie; du moins tel est son pî-n.

— Oh ! dit Maurice, je comprends tout !

— Quant à la disparition des matelots, Jacquet croit, et je suis de son avis, qu'elle a rapport aux recherches que Camprini dirige pour retrouver l'héritier des Xiorres, vos parents. Encore une fortune princière que le misérable convoite.

— Mais Lucile?. . . Lucile?.. pourquoi agir contre elle?

— Hélas! dit le comte, j'ignore le motif ,de cette persécution, car Lucile ne possède rien. Ce motif, je ne le vois que dans la haine que me porte Camparini, dans l'acharnement qu'il met à me persécuter.

Maurice regarda le comte, et en dépit de l'obscurité qui les enveloppait tous deux, son oeil perçant interrogea la physionoie du vieillard.

— Vous ne voyez pas d'autre cause? dit-il.

-v Xon.

— Et dans l'assassinat commis sur M. de Xeoules, ne voyez-vous qu'un crime vulgaire?

— Non pas, j'y vois la suite et le développement de cette ténébreuse intrigue; mais quel intérêt Camparini pouvait-il avoir à faire mourir de Xeoules? voilà ce que j'ignore, et voilà comment ce qu'il faudrait savoir.

En ce moment Bibi-Tapin rejoignit les deux cavaliers:

— Mon capitaine, dit l'enfant, je vous répète que nous sommes suivis: cette fois, j'en suis certain.

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