LA CAVERNE
— Ainsi tu l'as vu?
— Vu et reconnu.
— Tu en es sûr?
— Aussi certain que je le suis d'être virant !
— Si tu ne nous trompes, Camparini, tu turas accompli un véritable miracle.
— Qui ne vous ai-je jamais trompé?
— Mais, si c'est lui, il faut agir sans tarler, sans perdre une minute.
— C'est le petit-fils de Niorres, vous dis- je.
Voici longtemps que je suis sur sa piste et je n'ai pas fait buisson creux. Or ça, mes chers ainijf il est donc l'heure de vous confier une partie de mes travaux? Soit, j'y consens, venez moissonner le champ fertilisé par mon intelligence. Je vous ai promis les millions des Niorres, vous les aurez à partager. Pour arriver au but, il nous manquait un moyen principal; ce moyen, nous allons l'avoir: le petit-fils du conseiller existe.
" Comment et par qui a-t-il été sauvé dans la baie de Saint- Vincent, alors que la chaloupe que je montais s'est abîmée sous les vagues, par suite de la trahison des amis de Bamboula? Je l'ignore. le point essentiel est qu'il ne s'est pas noyé, Revenu en France, l'enfant, se trouvant seul, sans famille et sans parents, s'est enrôlé. Recueilli et adopté par une demi-brigade, il est devenu tambour dans cette demiJbrigade. C'est lui qui accompagne en ce moment le capitaine Bellegarde et le comte d'Adoré. C'est lui qui s'est aperçu deux fois déjà que je suivais les voyageurs, c'est lui enfin que Pick avait au bout du canon de son pistolet il y a cinq minutes, alors que j'ai empêché de tirer.
— Et pourquoi? demanda Pick.
— Je te croyais plus fort! dit Camparini en souriant avec ironie. L'enfant mort, que devient l'héritage? Les millions des Niorres sont demeurés sous séquestre, et heureusement, car la Révolution a passé dessus sans y toucher. Or, pour que ces millions arrivent dans nos mains, il faut qu'ils soient restitués d'abord à leur propriétaire.
— Mais il faut prendre l'enfant alors? fit observer Roquefort.
— Sans doute.
— Pourquoi as-tu laissé échapper l'occasion, quand, il n'y a qu'un instant, tu pouvais enlever cet enfant qui, à cette heure,serait entre nos mains.
— -Parce que l'occasion était mauvaise.
— La nuit, personne ne nous voyait.
— Xon, mais l'enfant disparaissait brusquement sans qu'on pût retrouver ses traces. Dès lors, Maurice et le comte constataient un guet-apens; leurs soupçons étaient éveillés. Ils ignorent, et il faut qu'ils ignorent, que ce tambour est l'héritier des Xiorres. Pourquoi, par une sotte imprudence, aller les mettre sur la voie des suppositions?
LE TAMBOUR. I>K l*\ 32n IMOMI-l'.ItKîADH
Biibi-Tapin n'est poizvl nu personnage Unportant ; qu'il demeure dans l'ombre, nous noua emparerons plus sûrement de lui. L'enlever violemment, ••'est dire «prou ;i m térôj ;i le faire disparaît re, et le comte «l'A dore est fin.
— Mais il faut le prendre cependant, dit Pflek.
Noua le prendrons, continua Campari ni, rapporte t'en ;i moi. D'ailleurs, Le temps Jacquet est ici, il est arrivé il y a peu de jours et, s'il est venu, c'est qu'il croit avoir beau jeu cont re nous.
Et l'enfanit une fois entre nos mains, dit Pietro, comment pourras-tu Faire constater son identité? Quelles preuves donneras-tu?
— 11 porte, gravées sur le lu-as, les armes des XiiuTrs, répondu CamparinL
— Cela ue suffira pas. Il faut des témoins. ,
— Il y <mi aura. Tu oublies Mahurec et le Maucot qui ont, vu l'enfant aux Antilles et qui ont entenJdu les déclarations du marquis d'1 [erbois à cet égard.
— Mais il faudra qu'ils parlent.
— ils parleront puisqu'ils sont entre nos mains. Mahurec a appris jadis à Roquefort comment on rendait la parole aux muets.
— Oh! dit Roquefort, je me vemgerai de ces hommes.
— Ils ont failli nous perdre tous, poursuivit Camparini, il faut qu'ils servent à perdre leurs amis, ce sera notre vengeance.
— Donc, dit Pick, que faut-il faire?
— Laisser paisiblement les voyageurs continuer leur route, les suivre, les épier, et le moment venu, profiter de ce moment pour enlever l'enfant.
— Ecoute, Camparini, dit Pick en se rapprochant du Roi du bagne, nous avons en toi une confiance absolue, mais dans ce que tu viens de dire il y a un point demeuré obs^ cur.
— Lequel ?
— Comment as-tu reconnu, toi, cet enfant?
— Au regard qu'il vient de lancer au marquis d'Herbois. Charles n'a pas vu l'enfant dans l'obscurité, mais l'enfant l'a vu, lui, il l'a reconnu et il a failli se faire reconnaître. Un hasard nous a préservés.
— Mais ils peuvent se rencontrer de nouveau.
— Voilà précisément ce qu'il faut éviter, et \<>ii;i pourquoi j'ai donne des ordn conséquence.
— Alors m <-s §ûr maintenant de la r< si!,-:
si j'en Bruis sûr! s'écria Camparini. •!»•
FOUS ai promis les millions des Niorres, des
d'1 [orbignj h de la baronne; je vous ai promis les ducats des Autrichien* et les livres sterling des Anglais! Eh bien! toutes mes promesses je les ai tenues ou je les tiendrai. A nous les dix mille guinées que nous a promises lord Ëllen le jour où son navire aura coulé le corsaire français qui a célébré ;> Venise la victoire de l'armée républicaine, et
ces dix mille guinées nous les aurons, car ce
corsaire, nous livrerons son secret, je le jure: Mais ces plans sont faits ci nous en terminerons ainsi avec ce d'Herbois ci ce Bennevillo que j'ai eu la sottise d'épargner ei qui, depuis dix ans, se dressent sur notre rouie. Notre vengeance est assurée et elle nous assure encore gain, profil et sécurité.A nous les ducats autrichiens, car nous livrerons a l'Autriche l'homme le plus capable de la renseigner sur les vues secrètes du I>irectoire: Jacquet, l'ami et l'enfant de Fouché, notre ennemi. Oui, Jacquet ! Ne soyez pas étonnés, mes plans sont tracés, vous disje! Jacquet tombera entre nos mains, et le baron autrichien nous payera cher ]■•crets que nous le contraindrons à livrer!
— A nous les millions des d'Horbip.;ny et ceux de la baronne; car nous avons à notre merci Lucile et Uranie, et le vicomte de Signelay. A nous enfin les millions des Niorres„ car nous aurons bientôt en notre possession l'unique héritier du conseiller. Cette fois, me croiriez-vous et mes plans vous paraissent-ils lucides?
— Et dans combien de temps toucheronsnous le but? demanda Roquefort dont les yeux étincelaient,
— Dans six mois tout sera ' terminé ! répondit Camparini.
— ■ Et alors, à nous les richesses ! s'écria Pick.
— A nous la puissance! dit le Roi du bagse d'une voix stridente; car non seulement nous aurons les millions acquis, mais encore ceux qui nous reviemdront annuellement de l'association des chauffeurs. Songez-vous à ce que je vous aurai fait? Quelle position formidable équivaudra jamais à la nôtre?
JJE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
La France entière sera enveloppée dans un vaste réseau dont toute les mailles seront entre mes mains. Je suis le Roi du bagne, mais bientôt j'abdiquerai, ce titre pour celui de Roi des chauffeurs. Quel avenir! continua le héros du crime dont les yeux lançaient des éclairs. Grâce à cette organisation indescriptible et dont nous avons seuls Je secret, la police devient impuissante: une seule volonté existe, la nôtre. Dès que nous le voudrons, nous réaliserons notre projet gigantesque: nous vendons la France par fractions aux Autrichiens et aux Anglais, mais nous ne la vendons qu'après avoir épuisé son or, après avoir fait notre bien de celui de ses plus riches habitants. Ah! le Directoire est bien certainement le meilleur des gouvernements que nous puissions désirer. Faiblesse et incapacité sont se» devises, comme audace et énergie sont les nôtres ! Que le Directoire dure cinq ans encore et notre fortune n'aura plus de limites, notre puissance plus de bornes ! Vous connaissez tous mes plans, maintenant! Dites, la réussite mérit-t-elle la peine que l'on ait la patience? Sachez attendre, fiez -vous à moi et nous triompherons!
Les trois auditeurs de Camparini s'étaient levés comme mus par un même mouvement Les paroles du Roi du bagne les avaient électrisés, et ces misérables suivaient avec délices les rêves horrible dont les berçait l'intelligence du mal de celui qui était bien 'digne de les gouverner.
— Parle ! s'écria Pick d'une voix haletante, nous avons confiance en toi. Que faut-il faire? „
— Rien en ce moment ! dit Camparini. Xotre plus redoutable ennemi est Jacquet: la première condition chargera de le suivre, de l'épier sans qu'il s'en doute. Qu'il croie que nous ignorons sa présence ici, qu'il suppose qu'il nous trompe; s'il le faut même je commettrai quelque faute pour mieux le persuader. C'est la dernière partie que nous jouons : il faut la gagner. Que Jacquet agisse à sa guise : ne le gênons en rien, jusqu'au jour où nous agirons nous-mêmes! Quant à l'enfant, l'héritier des Niorres, celui-là, c'est moi qui me charge de l'enlever, et je saurai le faire de façon à &ï que, quoi qu'il arrive, aucun soupçon ne pèse sur nous.
—Mais, dit Pick, pour hériter de l'enfant,
il faut que tu répares la seule faute que tu aies commise dans ta vie, il faut que ces papiers qui . .
— Silence! dit brusquement Camparini d'une voix frémissante. C'est la seconde fois que l'un de vous fait allusion à cette faute, que ce soit la dernière. Ces papiers dont vous parlez, ces papiers peuvent nous perdre, je le sais; mais je sais aussi qui me fera rentrer en possession de ces pièces. Oubliez-vous donc que Lucile est à Venise? Oubliez-vous qu'Uranie est à Padoue?
— Oui ! dit Roquefort, mais il faut savoir où est leur mère.
— La marquise est morte! dit Camparini.
Pietro s'approcha de lui.
— Crois-tu réellement que la marquise de Cantegrelles soit morte? demanda-t-il.
— Oui ! répondit le Roi du bagne.
— Eh bien ! je crois, moi, qu'elle est vivante!
Pietro ne répondit pas tout d'abord.
— Rien! dit-il enfin. Je supposais.
Camparini le regarda longuement. Puis,, reprenant après un silence:
— Pick ! dit-il, il est temps que tu te metets sur la piste de Jacquet. Pars sans tarder. Toi, Roquefort, tu vas retourner à Venise et veiller à l'exécution de tous les ordres que j'ai données. Dans quinze jours, à pareille heure, trouvez-vous tous deux à Padoue, si d'ici là vous n'avez de moi aucune nouvelle. Partez !
L'ordre était donné d'une voix tellement brève, que les deux complices tressaillirent et s'éloignèrent sans répondre; l'autorité du Roi du bagne était réellement souveraine et autocratique. Lorsque Camparini fut seul dans la caverne avec Pietro.
— Mon cher Chivasso. dit-il, parle clairement : la marquise existe?
— Oui! répondit Pietro.
— Alors, j'ai été trompé?
Naturellement.
— Par qui?
— Par moi !
Camparini ne fit pas un mouvement. Pietro le regardait en souriant.
— Bamboula, lui aussi a voulu lutter contre moi, reprit le Roi du bagne, et Bamboula est mort misérablement.
— Bamboula n'était pas de ma force, ré-
LE TAMHOnil DE LA »2c IM-3MI -BRIGADE
pondit Chivasso souriant toujours. D'ail* leurs, il voulait tout pour Lui, tandis que
moi . . .
Qu'est ce que tu \«-u.\?
Moitié!
Le partage? cela est Impossible, dos Lois s'v opposent.
\ lors, i h œ sauras pas ou est la oiar
qilise, et «'Me possède elieore tOUS les papiers
qui peuvent te perdre!
Si je te tuais?
- Tu D'en saurais pas davantage.
Si je te torturais pour te faire parler? — Tu oe saurais rien, je De parlerais que pour te tromper. Je t'en avertis d'avance, cl comme tu ae pourrais sur l'heure constater la validité de aies paroles, tu serais obligé de t'en rapporter à moi. D'ailleurs, je
ne sais pus où est la marquise; un autre le sait, mais cet autre ne le dira que devant mol Tu vois, mon cher, que toutes mes précautions sont prises.
— Et Josefa? si j'agissais sur elle.
— Penh! tu sais bien que je ne l'aime pas. Tue-la si tu le veux. . Elle est à Padoue.
Camparinj demeura silencieux. A voir l'impassibilité de glace de son visage, il eût été impossible de dire quels sentiments s'agitaient dans son âme.
Chivasso paraissait attendre tranquillement la décision qu'allait prendre le Roi du bagne. Ces deux hommes seuls tous deux, la nuit, dans une caverne, armés tous deux < t se défiant, mutuellement du regard, off raient un tableau saisissant. On sentait eue la mort de l'un ou cle l'autre ne dépendait que du hasard d'une détermination instantanée. Enfin Camparini redressa la tête:
— Donc, dit-il d'une voix parfaitement calme, au besoin, tu pourrais me perdre?
— Oui, répondit Pietro, les seuls preuves de ta royauté du bagne sont entre mes mains.
—Tu est le premier et le seul qui ait jamais pu formuler une menace contre moi.
— J'en suis fier.
— Alors, tu es l'homme que je cherchais. Il me £aut un successeur, Pietro, pour continuer mon oeuvre! Touche là! Je suis plus heureux que Diogène et je puis éteindre ma lanterne. Tu as raison : tu es plus fort que
Bamboula ! I >e celui La je \ oulaia faire mon UN adoptif, mon alter ego en puissance et en force. Cette place qu'un sot u .
prendre, je te l'offre. La veux tu?
< mu : a quelles condit loi — Savoir ou est la. marqui •• de < Santé les.
— Tu le saura EX ces papiers!
Tu les auras, mais. .
Camparini saisit brusquement la main de Chivasso et lui Imposa silence. Le Roi du bagne parut écouter attentivement durant l'espace d'une seconde.
Mort-diable! murmura -t-il. On DOU8
épierait ! . . .
— Qui? demanda < Jhivasso.
Camparini lui lâcha la main, saisit, un pistolet passée sa ceinture et s'élança d'un
seul bond jusque sur le geuil de l'ouverture de la caverne. La nuit était Doire au dehors, chivasso fut presque aussitôt près de lui.
— Eh bien? dcmanda-t.-il.
Camparini ne répondit pas; ses sourcils étaient violemment contractés et une expression de colère effrayante avait envahi sa physionomie.
— On nous épiait! reprit-il.
— Qui? demanda encore Chivasso.
— Je l'ignore, mais j'ai tout à l'heure deux jeux d'hommes, j'en réponds.
— Fouillons la campagne?
— Inutile! J'ai fait une sottise en obéissant à un premier mouvement. Que l'on pense que nous croyons nous être trompés: Le premier gage de la victoire, très cher, est de donner la sécurité à ses ennemis.
LE CAFE PEDEOCCHI
S'il est une laide ville dans la belle Italie, c'est incontestablement Padoue, la vieille ville d'Urbain IV, la cité longtemps ambitionnée et enfin conquise par la république vénitienne. PadoUe n'est pas sans importance, car elle compte environ 50,000 habitants : mais il est difficile, pour ne pas dire impossible, de trouver une ville plus mal pavée, à rues plus étroites et plus sales et
•LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGAIKH
à l'aspect plus sombre, car les enfilades d'arcades dans lesquelles s'enchevêtre le regard interceptent la lumière.
En 1796, la ville qui, de nos jours, laisse tant à désirer sous le rapport de la salubrité et de la propreté était de séjour plus triste encore, car le tremblement de terre de 175G, qui avait détruit en partie Padoue, avait laissé de nombreuses traces, quarante ans après, grâce à 1 "incurie de ses habitants et de ses administrateurs. Ainsi le Prato délia Valle, la grande place (le Corso), avait une de ses faces à demi-ruinée. La cathédrale inachevée (encore aujourd'hui), et dominant le canal célèbre aux quatre-vingts fctatues qui le bordent, le Palazzo délia giustizia offraient les traces du terrible phénomène. Mais à l'époque où se passe notre récit, ce n'étaient plus les souvenirs du tremblement de terre qui alarmaient les habitants, c'était l'approche d'une autre tempête, c'était le voisinage de la révolution. Déjà, dans toute l'Italie, le nom de Bonaparte fêtait devenu populaire, et comme le nom d'un héros, il inspirait aux uns sympathie et admiration, aux autres terreur et colère. Venise, l'alliée de l'Autriche, la république aristocratique par excellence, faisait patte de velours en face du jeune vainqueur, quitte à lui faire sentir ses griffes s'il devenait vaincu; et pour cela faire, Venise armait en secret, augmentait ses régiments d'Esclavons, prêtait de l'argent à l'Autriche et se tenait au mieux avec l'Angleterre. Au mois de juin, elle avait envoyé deux sénateurs au général en chef de l'armée d'Italie pour le tromper en l'assurant de ses dispositions amicales, mais Bonaparte voulait assurer la subsistance de son armée sur le territoire vénitien.
— Que la république de Venise, avait-il dit fournisse à mes soldats ce dont ils ont besoin, elle comptera ensuite avec la République française.
Ce fut tout ce que les sénateurs purent obtenir, et l'un d'eux (Battaglia) écrivit en parlant du jeune guerrier : " Cet homme aura un jour une gande influence su sa patrie." Cette prédilection est du 5 juin 1796.
Depuis cette époque les nouvelles victoires remportées par Bonaparte: Wurmser battu et bloqué dans Mantoue, les Autrichiens battus sur tous les points, avaient
augmenté l'influence *de la réputation du héros et la terreur des partis qui lui étaient opposés. Aussi #u commencement d'octobre, Padoue, qui sentait l'armée française à quelques vingt lieues d'elle, Padoue voyait 1 air chargé de miasmes menaçants, lorsque, le 7 de ce même mois, une nouvelle était tout à coup survenue, redonnant courage et parole aux ennemis de la France: l'Autriche renaît de faire un nouvel effort; Alvinsz s'avançait avec soixante mille combattants, ci encore une fois l'armée française était réduite à un peu moins de trente mille hommes; aussi sa perte paraissait-elle assurée. Ce jour-là Padoue. jusqu'alors opposée, inquiète, timide, avait relevé fièrement la tête Ses habitants chantaient haut les louanges de l'Autriche, et les Padonanes tressaient des couronnes de laurier au général Alvinsz. Le soir tout le monde élégant se mêlait au peuple sur le Prato délia Valle, tous discourant, pérorant avec cette verve italienne qui se déploie si vigoureusement à la. veille d'un' triomphe espéré. Le café Pedrocchi surtout, ce magnifique café constnr't en marbre, avait ses abords encombrés par des groupes de causeurs prédisant à qui mieux mieux la défaite du général français et se posant en faiseurs de plans de campagne.
Parmi ces hommes, il en était un surtout se faisant remarquer par son exaltation frénétique: cet homme parlait le vénitien avec un accent toscan très prononcé. Chaque fois que le nom du général Bonaparte s'était échappé de ses lèvres, il l'avait accompagné des épithètes les plus ridiculement injurieuses, et cela à la grande joie de ceux qui l'écoutaient, Un de ceux-là surtout faisait chorus avec l'orateur, et son acharnement contre les armées républicaines pouvait paraître d'autant plus étrange, qu'il s'exprimait avec un accent français tel, que cet accent décelait évidemment son origine; mais cet homme portait à la boutonnière une petite croix de Saint-Lazare, qui expliquait suffisamment sa qualité d'émigré et la haine qu'il affectait contre l'armée du Directoire. Depuis plus de deux heures ces hommes causaient, péroraient, entassant nouvelles sur nouvelles, pronostics sur pronostics lorsqu'un personnage vint se glisser parmi les groupes. Ce personnage était
LE TAMBOUR DE LA 32< DE i \I»K
un homme fort bien mis suivant la mode de répoque, niais auque1! il était impossiiblei
d'assigner un âge suivant l'inspection de la physionomie; car cette physionomie pouvait aussi bien appartenir à un homme de 'soixante ans qu'à un homme de trente ans. La. perruque poudrée qui recouvrait sa tête convenait également à l'un ou l'autre: luant aux rides, le personnage en avait-il? Voilà, ce qu'il eût été impossible de décider. Pas un trait du visage n'existait plus; quelque horrible maladie avait dû ronger la peau et avait déformé entièrement les lignes. Les sourcils et les cils, la face entière paraissaient avoir été brûlés, corrodés. La bouche n'avait plus de lèvres; le nez était racorni, les joues sillonnées de coutures; ce visage était hideux à voir; cependant, il y a\ait dans l'ensemble de l'individu une grande distinction et une aisance remarquable. "Si ce n'était pas là un homme du monde, c'était évidemment un homme ayant vécu dans le monde et dans le meilleur. Au moment où il entrait dans le café fendant discrète-
ment les flots de la- foule, l'orateur dont nous avojis parlé achevait pour la dixième fois le dénombrement des forces d'Alvinsz. En apercevant le nouveau venu, l'orateur fit un petit geste amical; puis il profita d'un moment d'animation générale pour quitter sa place; il se rendit auprès de l'homme au hideux visage, et lui prenant le bras, il l'entraîna sans être remarqué vers ia place.
Arrivés tous deux à un endroit où les lumières intérieures du café répandaient une vve clarté, ils s'arrêtèrent, et l'orateur examina curieusement le visage de son compagnon.
— Eh bien? demanda celui-ci.
— Méconnaissable !
— Tu es satisfait?
— Entièrement; mas tu as dû beaucoup souffrir?
— Horriblement; des douleurs infernales; l'acide m'a brûlé les chairs !
— Tu as du courage!
— Est-ce que tu en doutais?
LE TAMBOUR DE LA 32 e DEMI-BRIGADE
— Non; mais j'avoue deux fois autant pour mieux assurer ma vengeance.
— Je crois que cette fois tu réussiras.
— Camparini ne saurait me reconnaître.
— Je l'en défie. Je ne t'aurais pas reconnu, moi, si tu n'eusses porté à ton jabot l'améthyste qui nous sert de signa
— Je le crois. En me regardant dans un miroir, je ne me suis pas reconnu moi-même.
— Alors agissons sans retard; mes jalons sont posés! r
—Et Roquefort?
—Il est là!
L'homme désigna celui qui quelques instants plus tôt lui donnait la réplique pour exciter l'esprit des causeurs contre les Français.
— Alors, reprit le personnage défiguré, tu crois que nous réussirons, Jacquet?
— Je le crois, aussi vrai que Camparini te croit mort.