UN NOUVEAU COMPAGNON
Après le départ de Jacquet, la conversation avait continué au café Pedrocahi, plus animée encore et plus vive. La foule se pressait de moment en moment plus serrée dans l'établissement à la mode. Glaces, sorbets, sirops étaient avalés en dépit des discussions que provoquait la situation politique si éminemment tendue. Tandis que Jacquet et son compagnon s'éloignaient en suivant les abords du Prato délia Valle, un groupe de promeneurs, se rapprochant du café, y fit irruption devaient être cependant de conditions semblables, à en juger par leur extérieur: tous appartenaient bien certainement à l'aristocratie de la ville. En les^Jroyont entrer, le personnage qui avait paru donner précédemment la réplique à Jacquet se détacha du groupe et s'avança vers eux avec un empressement manifeste.
— Ehîbonsoir, cher monsieur de Roquefort, dit l'un des nouveaux arrivants.
— Votre serviteur, monsieur le comte de Roquefeuille, répondit l'autre. Ah ! voici monsieur de Graféldi... Et ce cher monsieur de Berval!.... Morbleu! je n'aurais pu espérer me trouver en. aussi bonne com-
pagnie. Ces messieurs ont donc quitté Venise?
— Avant-hier, répondit le baron autri-
— Et vous comptez £aire un long séjour à Padoue?
— Cela dépend des événements qui se préparent.
Emmanuel de Berval paraissait triste et soucieux. Absorbé dans un monde de pen-« sées pénibles, il ne disait pas mot et semblait tout à fait étranger à ce qui se passait autour de lui.
Le comte de Roquefeuille prit Roquefort par le bras et l'entraînant avec des allures confidentielles : v
— Avez-vous vu ce cher marquis? lui demanda-til à l'oreille.
— Camparini.
— Oui. Il m'a donnée rendezvous ici pour ce soir.
— Il n'est pas encore arrivé, mais s'il vous a promis de venir, il viendra. Camparini est l'exactitude en personne.
Puis, se tournant vers Grafeld : — Eh bien! monsieur le baron, continua Roquefort, voici donc enfin la bonne cause qui va triompher. Cette fois le général Bonaparte est perdu, et bien perdu.
— Sans aucun doute, répondit V Autrichien. Un hasard l'a fait triompher de Beaulieu, un autre hasard lui a fait rejeter Wurmser dans Mantoue, mais à cette heure, iJ a en face de lui Alvinsz en personne. -—C'est-à-dire que sa défaite est assurée! — Complètement! dit le comte de Roquefeuille. Avant un mois Alvinsz sera en France. La déroute a déjà commencé. Vous savez que le général Vaubois vient de se faire battre à Callianot! Dawïdovich l'a repoussé avec des pertes énormes et l'aile gauche de l'armée républicaine est coupée.
— La nouvelle est authentique?
— Parbleu! à cette heure Bonaparte est au désespoir. Songez donc! il reste avec quatorze mille hommes en présence des quarante mille d'Avinsz!
— Mais tout cela est-il parfaitement vrai? demanda Roquefort qui paraissait douter.
— En voulez-vous des preuves? réprit le baron autrichien! Tenez! voici la copie d'une lettre écrite de la main même de Bonaparte, adressée au Directoire et surprise! sur le courrier qui la portait.
LE TAMBOUR DE LA 32f DEMI BRJOA.DE
Et .m. de < trafeld, touillant dans te poche, en tira nu papier couvert d'une écriture fine et serrée.
— Voyez ce passage! reprit-il.
E21 il lut Ù II. Mlle voix :
" Toua nos oUficiers supérieurs, tous Qoa généraux d'élite sont hors de combat; l'ar tuée d'Italie, réduitje ;> une poignée de mon* de, est épuisée. Jouben Lanues, Lamarre, yictor, Murât, Onarlot, Dupuis, Rampon, Pigeon, Biénard, Ohambron, Junot sont blesses. Noua soiiiincs abandonnés an fond de l'Italie: ce qui me reste die braves roit la mort infaillible au milieu de chances si cou tinuelles el avec des forces si inférieunes."
— Et, continua Le baron, c'esl Bonaparte qui écrit cela de sa main! Vous voyez que lui-même comprend la situation!
— 1 1 est perdu ! «lit le comte.
— Perdu! répéta le baron.
— Complètement perdu! ajouta une voix sonore.
Le eonite se retourna.
— Le marquis Oamparini! dit-il en tendant les mains an nouveau venu.
' — Heureux de vous rencontrer, cher comte, répondit le marquis, mais voulez-vous me permettre de dire deux mots à M. de Roqniefort?
Et, sans attendre la réponse du comte, Camparini saisit Roquefort par le bras et l'entraîna à l'écart. Le bruit qui se faisait dans le café rendait une confidence facile à échanger
— Tu as vu Jacquet? demanda brusquement Camparini.
— Oui, répondit Roquefort, et je lui ai parlé.
— Il ne t'a pas reconnu?
— Non !
— C'est étrange!
— Mai* non, c'est naturel au contraire.
Comment voulais-tu que Jacquet me reconnût? Il m'a entrevu une fois la nuit, il y a longtemps, dans les bois de la Bretagne, mais j'étais déguisé alors, la nuit était obscnre et je lui ai échappé aussitôt. Jamais avant, jamais depuis il ne m'a vu. Comment voulais-tu qu'il pût me reconnaître!
— Je connais Jacquet. S'il est venu ici, c'est pour agir contre nous; s'il a intérêt à te connaître, il doit t'avoir reconnu.
— Cela n'est pas possible.
Allons donc! Jaoqnel foui louerait tous. D'ailleurs, comment *• fait-il qu'il ne «oij pas déguisé, lui?
— Je ne sais.
—Il j a la mi piège. Et l'auto
— Le nouveau '.
Oui, l'as I u ni?
< '«• soir, il était ;<-i il m\ ;i qu'un instant
— Aviec Jacquet ? •
— Ils Boni partis ensemble.
là celui-là i u ne le connais i Non, mais il évidemment des nôtres! Il ii t<»ut : moi de ralliement, carte coup» mot d'ordre. •/<' ne pouvais liés
\\ il a dit qu'il voulait ne- parler a moimême?
—Oui.
— 1 1 a prononcé mon nom?
— En toutes lettres.
— Et tu ne connais pas cet homme?
— Je ne le connais pas, je te l'affirme.
— Qui l'envoie?
— Il n'a pas voulu le dire, il vient de Paris et il veut te parler.
— Alors il faut que je le voie. D'ailleurs, je ne risque rien. Ecoute, Roquefort, le temps approche où nous devrons agir sans retard. Si le hasard ne vient pas au secours du général Bonaparte, cette fois il esfr perdu. Avant huit jours peut-être, il n'y aura plus un soldat français en Italie. Alors l'émigration relèvera la tête : il faut que nous agissions avant qu'elle puisse agir. Tous mes plans sont faits en conséquence, mais il faut que je sache ce que Jacquet espère ici contre moi. Va me chercher le perso dnage en question.
Roquefort disparut. Camparini revint vers le comte de Roquefeuille avec lequel il échangea quelques paroles, puis il se perdit de nouveau dans la foule qui envahissait le café. Gagnant une petite salle écartée, il fit un signe à l'un des employés de l'établissement, lequel s'empressa de lui ouvrir une porte donnant sur un salon absolument désert et éclairé sur le canal. Cinq minutes après, un coup était frappé discrètement et la tête de Roquefort apparissait dans l 'entre-bâillement de la porte. Le regard expressif de Roquefort interrogea le Roi du bagne, qui répondit à ce regard par un geste affirmatif. Aussitôt Roquefort se retira et,
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
la porte s'ëuvrant plus grande, un personnage Se montra sur le seuil. Ce personnage était l'homme au visage si outrageusement couture avec lequel Jacquet s'entretenait quelques instants auparavant
L'homme entra; la porte Se reïer na. Un canîélabre chargé de bougies écla;rait la pièce. Camparini s'était assis et il (lardait s m regard interrogateur sur le nouvel arrivé. Celui-ci se tenait immobile sans dire un mot, mais calme en apparence nullement embarrassé ni intimidé; il attendait. Tout à coup Camparini leva la main droite, tenant les doigts fermés à l'exception du pouce, à l'aide duquel il décrivit dans l'air un capricieux dessin. Il n'avait pas achevé que le nouveau venu répétait le même geste avec autant de rapidité. Camparini fit un geste de satisfaction; puis levant le médium, il décrivit encore de fantastiques contours que son compagnon reproduisit sans hésiter.
— Bien, dit Camparini; qui suis-je?
— Alpha, reprit aussitôt l'inconnu avec un accent guttural d'une rudesse estrême.
— M'as-tu vu?
— Jamais.
— Comment sais-tu que je suis moi?
—Je le sais.
— Quelle preuve as-tu?
— Ayance ta main gauchie et tiens l'index replié à' la seconde phalange.
Camparini fit ce qu'on lui demandait, il avança la main, les doigts étendus, à l'exception de l'index. L'homme tira de sa poche un morceau de parchemin qu'il déroula et dans lequel il trouva, une petite baguette d'ivoire. Appuyant l'une des extrémités de cette baguette sur la phalange repliée de l'index, il l'étendit; l'autre extrémité arriva juste à la hauteur de la naissance de l'ongle du médium.
— Tu est le roi, reprit l'homme en s'inelirant.
Camparini se leva.
— Ton nom? demanda-t-il.
— Lucien.
— Qui t'envoie?
— Les amis de Paris.
— Pourquoi?
— Il y a danger. Jacquet sait où tu es. Fouché veut agir; Gervais et Gorain ont raconté ce qu'ils savaient.
—A qui?
— A Fouché.
Camparini haussa les épaules. Depuis l'entrée du personnage, l'oeil du Roi du bagne ne s'était pas détaché de cette physionomie à la laideur repoussante et conservant des stigmates de souffrance qui avaient dû être horribles.
— Quel supplice as-tu enduré pour être défiguré ainsi? demanda-t-il.
— Un supplice que je le suis infligé moimême! répondit le malheureux.
— Tu t'es brûlé le visage. . pourquoi?
— Pour ne pas être reconnu quand je me suis sauvé de, . là-bas.
— Et pourquoi y avais-tu été envoyé?
Lucien fit une moue dédaigneuse,
— A cause du fournisseur avec lequel je m'étais querellé un soir et que j'avais tué.
— Dans la rue?
— Oui, la nuit.
Camparini regardait toujours Lucien avec une attention soutenue. Celui-ci supportait ce regard rivé sur lui avec une aisance parfaite: sans affectation d'effronterie, mais aussi sans le plus léger embarras. Par moments le Eoi du bagne paraissait chercher dans ses souvenirs; mais ses recherches étaient vaines, car son regard revenait plus charmé sur son compagnon.
— Depuis quand es-tu enrôlé? reprit-il, après un silence.
— Depuis dix-huit mois, réposdit Lucien.
— Où étais-tu?
—A Brest.
— Qui t'a fait compagnon?
— Algérias et Gracchus.
— Les preuves?
L'homme ouvrit sa main droite qu'il tenait fermée et montra une petite médaille sur laquelle étaient gravés des caractères hiéroglyphiques.
— C'est bien, dit Camparini; je te. reconnais pour compagnon. Maintenant, parle:
quelle instruction as-tu reçue des amis de Paris?
— Suivre Jacquet et te le livrer quand tu le voudras.
— Comment ?
— Depuis six mois je suis attaché à la police du Directoire.
— Ah! ah! je comprends; qui t'a fait entrer là?
— Gracchus.
liB TAMBOUR DE IiA S 2e DHMMHUGADH
Les preuves encore?
Lucien déboutonna sa veste de s;iiin et tira un papier plié «mi forme de lettre qu'il re mit à < !ampa rini. ( tehil <•! le décacheta el l'ouï r;i : c'était une missive écrite pour être comprise par un correspondant ayant la clef «lu mystère dm sa forme, car elle était couverte dans tous les sens de caractères bisarres tracés horrizontalement, verticale ment et diagonalement, et tous se tenant le* uns' aux autres. Ces caractères étaient em- |n untés ;i l 'alphabet grec, a l'alphabet allemand et .1 L'alphaoet français, mélangés les m* aux autres ci entremêlés «le chiffres rumains et «le chiffres arabes.
( lamparini plaça la Mire sur une table, puis i'1 prit u n portefeuille fermée clef que contenait l'une «le ses poches, l'ouvrit, el choisit parmi une douzaine de petites grilles de cuivre qu'il contenait. Appliquant la grille chosie sur la lettre, il lut rapidement.
Relevant alors la trie, il referma l'épître, la mit <lans son portefeuille ainsi que la grille, e1 tendanl la main à Lucien:
—Demain malin à cinq heures, dit-il, trouve-toi devant le Palazzo délie giustizia, tu recevras mes ordres!
Lucien s'inclina s;ins répondre, tourna sur lui-même, ouvrit la porte el disparut.
Quand il fut seul, Oamparini demeura un moment immobile, les sourcils contractés, le front chargé de nuages.
— 'Pourquoi Jacquet est-il ici? se demanda-t-il à voix basse. ( )n'espère-t-il encore? Recommencer la lutte? Mais quelle force a-t-il? Aurais-je oublié une précaution à prendre? Cela est impossible! Mais alors qu'espère-t-il? Pourquoi surtout agit-il franchement à visage découvert?
Caniparini se promena à grands pas.
— Lucien, reprit -il ; je ne connais ni le nom, ni l'homme. Cependant il est des nôtres; je ne puis douter! A qui a pu appartenir jadis le visage indéchiffrable aujourd'hui ? Cet homme peut être précieux ! Gracchus le recommande. Qu'il espionne Jae quet, soit!
Caniparini ne continua pas; «'arrêtant brusquement, il se frappa le front du plat de la main.
— Il faut d'abord que cet homme me donne des preuves irrévocables de sa fidélité,
dit il; «•! il me les donnera dès demain. de m'occuperai de Jacquet ensuite!
l'a éclair jaillit, de la prunelle du Roi du bagne.
Jacquet, reprit il avec rivacité, s'il
:<i, c'est qu'il sait que le petit fils de. \ or
est aussi? Quelle école! Pourquoi ai-jé
• libre cei enfant? Allons, ;i faut agir.
Mais, aon, Jacquet ne sait rien; ^ii savait,
i ' eut agi avant de venir a Padoue : car il i savoir que .!<• m'y t rouvais. Evidemment il ignore ce lecret '.
Caniparini s'était avancé vers la porte et il tenait la main sur U- bouton de In serrure. Sun regard était fixe; un grand travail se
t évidemment dans ce cerveau ou geaient les plus mauvais inst in< les plus horribles.
icquet ne s;iit rien, reprit-il, mais je lis pas non plus ce qu'il veut 1 < - 1 1 t * !.'i peut être le danger. Dans tous les cas, il faut agir; il me faut cet enfant. Lui dans mes mains, je n'ai plus rien a caindre. J'ai trop attendu des événements; je les ferai naître! Il me faut cet enfant; mais il faut aussi qu'aucun soupçon ne puisse un jour venir planer sur moi!