LES DRAPEAUX
" Cette fois l'armée française est perdue!" Tel était le cri général pour les Italiens, un cri d'allégresse chez les uns, un cri de consternation chez les autres; mais quelle que ' fût la différence des points de vue politiques, l'opinion était la même et elle paraissait juste. Durant cette merveilleuse campagne de 1796, qui n'a pas son pendant dans l'histoire militaire des peuples, trois fois l'armée républicaine avait pu se laisser aller au désespoir, trois fois elle aurait pu se croire à la veille d'être anéantie en dépit de ses nombreux triomphes; mais jamais sa perte n'avait paru aussi assurée que depuis qu'Alvinsz s'avançait vers elle. La situation était en effet désespérante. Après avoir inutilement poussé l'enneimi au delà de là Brenta et sacrifié sans fruit une foule de braves, après avoir perdu à gauche le Tyrol et quatre mille hommes, après avoir livré
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
une bataille malheureuse à Galdiero et s'être affaiblie sans succès, toute ressource (semblait anéantie. La gauche, qui n'était que de huit mille hommes avait vingt-deux mille Autrichiens autour d'elle. Les divisions Masséna et Augereau, réduites à quatorze mille nommes, étaient en présence de plus de quarante mille hommes, sous les ordres d* Alvinsz. Le temps était affreux, des pluies continuelles détrempaient un sol déjà naturellement marécageux et empêchaient de se mouvoir dans les boues notre artillerie, qui avait toujours servi jusqu'alors à 'contre-balfcin.cer la isnpériorïté nuniérijqué de Fennemi. Wurmser était enfermé dans Mantoue, bloqué de nouveau, mais bloqué sans aucune chance de succès.
Certes, la situation était désespérante : les généraux le comprenaient, Bonaparte le savait, bien qu'il ne voulût pas l'avouer en pjein conseil; mais sa lettre au Directoire prouvait dans quel état était son âme. Un revers affreux pouvait anéantir à jamais tous les étourdissants succès du passé, et ce revers paraissait certain. L'armée était en proie à la consternation : chaque soldat redoutait une défaite et ne croyait plus à la victoire. L'esprit était le même que celui qui avait présidé à l'ouverture de la campagne, Mais, parmi les divisions de l'armée, la plus morne, la plus triste, la plus abattue, était celle du général Yaubois, qui s'était fait repousser à Colliano et qui avait perdu quatre mille hommes sur douze, et cependant cette division comptait dans ses rangs, lors de la bataille, deux demi-brigades fameuses: la 32e, et la 85e, la Terrible et l'Infernale, deux demi-brigades qui vaaient toujours couru à l'ennemi comme deux trombes de fer et de flamme et qui, par une circonstance inexplicable obéissant à une terreur panique étrange, avaient lâché pied brusquement devant l'ennemi.
La division était campée à la Corona: c'était là que Yaubois était parvenu à rallier ses troupes, que Dowidowich menaçait d'une seconde attaque. La 32e était en avant à l'entrée des défilés qu'elle gardait. Tous les soldats étaient tristes, sombres, abattus. Ce morne désespoir, qui parfois s'empare sur terre de toute une afmée, sur mer de tout un équipage, se lisait sur ces physionomies expressives : désespoir .affreux, aux
conséquences les plus funestes, car il annihile les forces et anéantit les élan courageux. C'était le matin, à l'heure de la soupe, et aucun feu cependant ne brillait au bivac. Tous les estomacs étaient vides, mais personne ne criait la faim : le désastre de* la veille était encore présent à tous les esprits, et ces braves soldats, qui vingt fois avaient affronté la mort sans pâlir, n'asaient se regarder mutuellement.
Au pied d'un bouquet d'ambres, un groupe de soldats s'était établi: ceux-là semblaient plus découragés encore que leurs camarades.
— Cré millions de n'importe quoi! dit l'un des soldats en brisant le fourneau de sa pipe avec un geste de rage. Nous faire ramener par les Quinze-Reliques, nous, les braves de la 32e!. . . Qu'est-ce que va dire Augereau? Qu'est-ce que va dire le citoyen général en chef?
— Ils diront ce qu'ils voudront, Rossignoiet, répondit un autre. Est-ce que nous nous sommes mal battus? Trois contre un! c'est suffisamment gentil.
— D'ailleurs, Gringoire, dit un soldat qui portait le bras en écharpe, on ne pourra pas dire que nous avons perdu notre temps, depuis le commencement de la campagne : quatre armées détruites, dont deux qui auraient dû être brossées par les armées du Rhin, les choux-choux du Directoire. On a l'estomac bas, mais après avoir digéré comme qui dirait deux cent mille hommes, l'appétit peut se lasser.
— C'est pas l'embarras, reprit Rossignolet en s'appuyant sur sa canne qui ne le quittait jamais. A Beaulieu a succédé Wurmser; à Wurmser succède Alvinsz, sans compter les Dowidowich et autres cascades en wîcIl Pas une miette de repos, du même 'au même tous les jours de la vie: au pas de course et la charge !
— Tiens! fit Gringoire. On ne peut pas faire pourtant l'ouvrage de tout le monde. deux du Rhin se croisent les bras pendant que nous nous brossons ici !
— C'était déjà pas à nous à caresser Wurmser. Nous avions culbuté les Piémontais et Beaulieu, ça devait suffire.
— Et c'est encore moins à nous à frotter Alvinsz.
— C'est vrai. Si chacun avait fait sa tâche, la guerre serait finie; mais si ça con-
i.k tami'.oik in-: la :: "■• di:mi l'.ui ;ai>i:
Kdnue, nous aurons la Prune lur le do* en Italie. Tous ««s feignants de L'année «lu
lCllill M' rn.is.-ill les Im
El encore, si on doua envoyai! des flen«
forts:
Ah ! ouifli ! le I Hrectoire s'en moque bJenlOn nous abandon no comme «1rs boi ii«-n au f'n fond de l'Italie.
El nous avonri iniis les jours soixante mille hommes sur les bra — ('«• «pli ne laisse pas d'être fatigant : — Aussi, du Gringoire, ni g'étendanl sur l'herbe, j'éf>rouve le l>esoin do me reposer: arrive qui plante, je ne bouge plus. .Mourir pour mourir, j'aime autam que ça commence (oui de suite.
— Oui, «lit le tambour-major avec des regards sombres, et quand nous serons rame1 nés sur los Alpes, nous reviendrons sans honneur el sans gloire, comme nu tas de vanu-pieds, un tas do gueusards, de fugitifs, on nous montrera au doigt, ("était bien la peine do se démancher la carcasse a battre FBeaulieu et Wurmser, pour venir se casser
1< nez devant Alvinsz.
Bah! fit une voix claire, «'est peut-être
lui qui se cassera le sien sur nos baionuer-
tes.
Rossignolej se retourna.
— Ah! fit-il. te voilà, Bibi-Tapin; tu avaleras peut-être 1rs soixante mille hommes d'Alvinsz à toi tout seul. Le bon temps passé, marmouset !
— Ah! ouist, fit l'enfant; je la connais, celle-là: Vous avez tons dit la même chose quand le général en chez en venu à Nice, et puis un mois après s'était une autre chanson, hein? Vous avez encore cassé vos pipes quand ou a eu Wurmsér au bout de ses souliers, et cependant, il a un peu filé proprement, le Quinze-lieliques ! Vous chantez toujours le même refrain. Quoi! Alvinsv, c'est le troisième couplet, voilà tout. En avant la chanson !
— Il est drôle, le petit, murmura Rossignolet avec un sourire.
— Oui, dit Gringoire; mais la débâcle a commencé hier: dire que les Quinze-Reliques ont vu nos talons!
— Tonnerre! s'écria le major, et moi et ma canne nous sommes encore vivants!
— Ah! ça, on ne peut pas vous le reprocher, dit Bibi-Tapin, vous avez tout fait
pour demeurer sur le carreau, ei c'etl pas de votre faute a l'un el à L'autre si roua êtes i ncore l'un portant l'autre.
N'empêche, pel it, j'ai l'âme à l'em ignolei n'est plus U >le1 ! Ah!
cré mille millions de n'importe quoi, que dira le général en chef?
juoi qu'il en dise, j'en connais mi qui i. dira encore l'avantage quand il saura IV- \ énement.
Qui donc? demanda Gringoire.
— Le capitaine Maurice Bellegarde! répondu P.ibi-Tapin.
Rossiignolel leva les yeux an ciel.
— Pauvre capitaine, murmura-t-il, i i ne fière chance pour lui qu'il n'ait pa* aiec nous!
— Il n'en serait pas revenu, dit Bibi-Tapin.
— C'est pas rembarras, il n'est peut-être pas mieux loti a cette heure, repril B gnolet. Ousqul] peuj bien être, avec son vieux aux oreilles de chien?
— Comme <;a, depuis le temps on ne sait pas ce qu'il est devenu? demanda un soldat.
— Non. répondit RossTgnolet.
— Où l'avez-vous laissé?
— A Venise.
— Et vous l'avez planté la pour revenir à l'armée?
Le major lança un regard foudroyant au soldat.
— Bête,! dit-il avec un accent méprisant, est-c '-qu'on plante là un chef sans ordre subséquent? Un beau jour, il nous a donné celui, à Gringoire, à Torniquet, a Bibi-Tapin et à moi, de faire demi-tour a droite et de regagner nos campements. Nous avons obéi.
voila!
— Mais pourquoi vous a-t-îl renvoyés?
— Ah! voilà; on n'a jamais pu savoir.
— Je crois que je sais, moi, dit Bibi-Tapin.
— Qui est-ce qui le sait? demanda-t-on.
— Le capitaine allait bien certainement jouer sa peau dans des affaires qui le regardaient et il n pas voulu risquer la nôtre. (''est pas faute que je l'ai supplié, cependant; mais il n'a pas voulu m'écouter; il nous a ordonné de retourner auprès du général en chef, et il a fallu obéir.
— Et, depuis ce temps-là, on n'a eu aucune nouvelle du capitaine?
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIOADE
pir.
^Aucune, dit Rossignolet.
-Aucune répéta Bibi-Tajjin avec un sou-
Un brusque roulement de tambour retentit aux avant-postes du camp; puis, presque aussitôt, on battit au champ et une nouvelle se répandit de groupe en groupe avec la rapidité de la foudre.
— Le général en chef! se disaient les soldats avec stupeur.
— Cré million de n'importe quoi! murmura Rossignolet, voilà le chiendent qui va commencer; il est sûr et certain qu'il ne vient pas ici pour nous adresser des compliments.
— Aux armes ! commanda une voix sonore.
Bonaparte venait effectivement et inopinément, suivant sa manière d'agir, d'arriver au camp. Il avait appris, la nuit précédente, l'échec éprouvé par la division Vaubois. Quittant brusquement Vérone, où était son qaurtier général, il était parti seul et il venait d'arriver à la Corona sans perdre une minute. La physionomie si belle du général en chef était chargé de nuages, ses yeux lançaient des éclairs rapides, et, de temps à autre, il se mordait les lèvres avec une contraction de sourcils qui indiquait une pénible préoccupation de l'esprit ; il y avait de la colère jusque dans la façon dont sa main fine et blanche froissait les rênes de son cheval. Vaubois, le visage empourpré, s'était élancé au-devant du général ; mais celui-ci lui tendit aussitôt la main avec un geste cordial et affable qui dut rassurer le brave soldat, dont un hasard malheureux venait de triompher.
Sans perdre un instant, sans formuler un reproche sans descendre de cheval, Bonaparte donna l'ordre de faire prendre les armes à tonte la division, et il se porta aussitôt, entouré de l'état-major de Vaubois, sur un petit macelon dominant la plaine qui formait rentrée du défilé. La nouvelle de la brusque arrivée du général en chef s'était répandue avec la rapidité de la foudre. En un instant, tous les soldats de la division avaient bondi, sur leurs armes, tous les échos du camp avaient retenti, toirs les tambours avaient battu: chacun s'était rallié à l'ombre des couleurs françaises, nobles débris pour la plupart reconnaissables seulement au vestige de nuance bleue de la partie ac-
colée à la hampe. D'ordinire, lorsque le général en chef arrivait ainsi inopinément surprendre une division, c'était une fête pour les soldats, c'était un jour de bonheur : tous les visages rayonnaient, toutes les bouches s'épanouissaient, tous les regards brillaient d'enthousiasme. Cette fois, si l'empressement était manifeste, l'inquiétude et le chagrin étaient plus manifestes encore. Les soldats prenaient place, le front soucieux, les sourcils contractés, les moustaches hérissées. Un morne silence régnait sans qu'il eût été besoin de le commander. La division entière se rappelait son échec de la veille, et elle se disait que le général en chef ne venait certes pas lui adresser des compliments louangeurs.
Mais, parmi les demiebrigades les plus contristées, la 32e et la 85e présentaient encore l'aspect le plus sombre. La 32e surtout, se trouvait placée en avant-garde, s'avançait dans un ordre parfait ; mais tous les yeux étaient baissés, tous les fronts se sentaient couverts du rouge de la honte. Rossignolet, que son grade mettait en première ligne, avait à peine la force de brandir sa canne, et sos plumet gigantesque, cassé la veille par quelque balle, retombait sur son dos en véritable saule pleureur, augmentait encore l'apparence désolée du major. Les caisses elles-mêmes, dont la peau était mollement attaquée, faisaient entendre des roulements sinistres; on eût dit une marche funèbre.
Enfin la division entière prit place, sous les armes, en face de l'endroit où se tenaient le général en chef et l'état-major. Le silence était tel que, suivant la remarque faite par Gringoire, on eût pu entendre une mouche voler. Bonaparte poussa son cheval en avant: il demeura seul entre Tétat-major et le front des troupes. Son oeil d'igle parcourut lentement ces lignes immobiles. Le jet magnétique que s'échappait de ses prunelles ardentes semblait gavaniser chaque homme. Pous les pauvres soldats qui avaient à se raproelier, sinon une faute, au moins un manque de devoir, le moment était cruel : il n'eut était pas un qui n'eût préféré de grand coeur se trouver exposé, la poitrine nue, en face de la gueule d'un canon chargé à mitraille que de demeurer immobile sous le regard mécontent du jeune général.
LE TAMBOUR I>L3 l^ 32c DEMI-BRIGÀDE
A mesure que ce regard m"'1 l:,il lr ttoni d'un régiment, une sorte de frémissement parcourail tous le* rangs, et quelques soupirs de soulagement s.- faisaient entendre. C'était nu iin! re corps qui demeurait anxieux et pour ainsi dire pantelant comme L'accusé sons le regard du juge. Enfin, Hoimparte encore son cheval vers la droite, ar riva précisément en face de l'endroit on -■■ tenaient sons 1rs arm< s la 32e •■! la 85e. Qui tin vu au feu jadis la Terrible et l'Infernale, ces deux demi brigades à la réputation déjà européenne, n'eû-t certes pu les reconnaître. Soldats ri officiers courbaient le front comme «le vrais coupables: la rougeur de la bonté leur montait au visage, d 1rs braves gens se demandaient intérieurement comment ils avaient pu vivre encore après leur (die de la veille. La présence du générai en chef leur révélait subitement leur situaii<m pénible, oh! si les Autrichiens eussent été !a à portée de fusil !
Mais ce n'était pas une armée que la 32e et la 85e avaient eu face d'elles; c'était un seul homme, petit, maigre, chétif, malade, au teint jaune, aux Cheveux plais, a. la main féminine; mais le feu qui jaillissait des prunelles de ce petit homme étit déjà cent mille fois plus redouté que la lave vomie par les gueules d'une batterie entière. Chacun attendait... plus un coeur ne battait dans une poitrine.
— Oolonei! commanda brusquement Bonaparte de cette voix qu'il savait prendre alors qu'il voulait terrifier, colonel, faites avancer les drapeaux de ces deux demi-brigades!
Le chef d'état-major appelé se précipita. Le généra] fut obéi. Les deux porte-drapeau savancèrent, soutenant la hampe noircie à l'extrémité de laquelle flottaient des lambeaux incolores. Chacun connait le profond respect du soldat pour son drapeau, ce respect est facile à comprendre. Le drapeau, à l'étranger surtout, est le symbole de la patrie absente. C'est le pays qui vous suitj qui vous abrite encore. Pour le voyageur, le drapeau nationl, c'est le signe de la réunion à la famille; pour le soldat, c'est l'honneur de la nation ; pour tous, c'est' un noble symbole, car il n'exprime que de nobles sentiments. En temps de guerre, alors qu'un drapeau noiirci par la poudre, déchiré
par la mit raille, i • aux hauts faits
d'un régiment, lors que ce régimen souvent battu avec une rage fiévreuse uniquement pour empêcher ce*boûl de toile de tomber entre les ains ennemies, l<- drapeau devient plus encore: c'est non seulement le ... ,i,. l'honneur et de la bravoure, c'est l<prix du sang versé: chaque morceau qui lui manque a fait mourir de brave? t?en« dont leurs compagnons gardeut In mémoire; auss- en temps de guerre, le respect pour le drapeau se i rnsforme en adorât ion.
officiers généraux connaissent el comprennent «-et admirable amour du soldat, eux-mêmes ressentent une estime profonde pour ces drapeaux, véritables enseignes du chemin de la gloire; ;i ussi un général, un
maréchal, un chef d'armée enfin ne passe-t-
il jamais devant un drapeau snns le saluer. En vovnt les drapeaux s'avancer vers lui, "Bonaparte leva machinalement la m droite; mais presque aussitôt s'arrêtanl par
un brusi|ue mouvement, il enfonça violemment sur sa tête, au lieu do h' soulever, le chapeau au bord duquel étaient appo doigts:
— Ces drapeaux ont reculé devant, les Autrichiens, dit-il d'une voix brève, je ne les saluerai plus!
Il n'achevait pas, qu'un murmure effrayant éclatait autour de lui. Tous les fronts s'étaient redressés, tous les regards lançaient des éclairs, toutes les bouches frémisssantes étaient prêtes a vociiférer des menaces; les armes, froissées par des mains convulsives, faisaient de sourds bruisements. Bonaparte, avec son admirable connaissance du coeur humain, avait touché juste. Ce qu'il venait de faire était bien simple, mais c'était la plus terrible leçon qu'il pût donner à les hommes de bronze quç le péril n'émouvaient pas. Les deux portedrapeau demeuraient stupéfaits, sans oser bouger; les deux derni-brigardes s'étaient avancées spontanément et presque menaçantes. Bonaparte fit un geste impérieux: tous les regards s'abaissèrent, les murmures cessèrent, on attendit.
—Colonel! reprit Bonaparte d'une voix plus claire et plus incisive, faites écrire sur ces drapeaux qu'à partir de ce jour la 32e et la 85e ne font plus partie de l'armée d'Italie!
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
Cette foie, le silence qui accueillit ces paroles fu tel que l'état-major entier se rapprocha du général, craignant une explosion terrible. Mais Bonaparte cloua sur place du geste ceux qui semblaient vouloir venir l'entourer pour le défendre en cas de péril, ^'écartant davantage, au contraire, il s'avança encore vers les deux demi-brigades, suffoquées de douleur et de rage folle. Ne plus faire partie de l'armée d'Italie, elles, la Terrible et l'Infernale! Pas un officier, pas un soldat ne pouvait articuler un son.
Bonaparte foudroya encore du regard les premiers rangs placés en face de lui, puis il fit un mouvement comme pour s'éloigner: les deux-porte-drapeau étaient à la même place. Tout à coup, au moment où Bonaparte tournait la tête de son cheval, où chacun galvanisé par l'émotion n'avait plus conscience de soi-même, le tambour-major de la 32e, le gigantesque Rossignolet, bondit comme un trait, s'élança d'un seul élan jusqu'aux porte-drapeau leur arracha des mains les hampes, et jetant à la fois à terre, dans la poussière, devant les pieds du cheval de Bonaparte, ces deux débris glorieux:
— Citoyen général en chef! s'écria-t-il de sa voix rude, pour t'en aller comme ça, faut que tu marches dessus.
Bonaparte, surpris par l'action si vive du soldat, s'était arrêté subitement; son regard étincelait toujours, mais pour ceux qui le connaissaient il y avait moins de colère dans ce regard que de surprise et de satisfaction cachée. Rossignolet s'était reculé pour laisser son général fouler les drapeaux aux pieds de sa monture.
— Ah la 32e et la 85e ne font plus partie de l'armée d'Italie, continua le major en écartant ses grands bras, ah! 'on ne salue plus leurs drapeaux ! Alors autant nous traiter tous de va-nu-pieds et nous renvoyer en France les habits à l'envers! Marche sur ces drapeaux, citoyen général, et tout sera dit.
— Relevez ces drapeaux! s'écria Bonaparte avec un accent qu'il s'efforçait de rendre dur.
— N on ! dit Rossignolet en s'élançant.
— Non, non! hurlèrent deux mille voix, marche dessus.
Les deux demi-brigades venaient de se débander sans ordre et entouraient pêle-mêle
le général en chef: l'action de Rossignolet avait tout décidé.
— Oui, oui, qu'il marche sur nos drapeaux et tout sera dit! répétaient les soldats.
— Ah! on ne les salue plus! disait une voix.
— Ils ont pourtant é*é partout: à Montenotte, à Millesimo, à Lodi, à Lonato, à Castiglione, à Roverode, à Bassano . .
— Général ! s'écria un vieux chef de bataillon en se glissant jusqu'à Bonaparte, hier, à Calliano, nous étions un contre cinq ; il y avait trois jours et trois nuits que nous marchions et que nous nous battions sans repos ni sommeil, depuis quatorze heures nous manquions de pain. Général, on peut nous pardonner une fois! Nous sommes de braves gens et nous ne méritons pas d'être mis au banc de l'armée ! . . .
— Eh ! oui, reprit Rossignolet qui se faisait l'orateur des masses, nous avons eu un tort, un seul, celui de ne pas nous faire tuer jusqu'au dernier, mais on ne pense pas à tout; une autre fois ça se serait retrouvé.
— Nos drapeaux, nos drapeaux! criaient les soldats.
Et tous entouraient Bonaparte avec une animation impossible à rendre, les uns lui montrant leurs blessures, les autres invoquant ses souvenirs, ceux-ci rappelant un haut fait accompli par la demi-brigade, ( eux-là lui demandant d'être lancés à l'heure même sur les Autrichiens: tous dans un état de surrexcitation tel que la scène ne pouvait évidemment se prolonger. Les drapeaux gisaient toujours à terre et les soldats empêchaient qu'on ne relevât ces insignes de leur honneur voués au mépris par leur jeune général. C'étaient des cris, des vociférations, des jurons, des promesses, des hurlements à former le concert le plus horrible et le plus émouvant.
Bonaparte, calme, impassible, voyant tout, écoutant tout, semblait aspirer avec une satisfaction réelle ces élans de colère furieuse qu'il venait de provoquer autour de lui.
— Nous ne faisons plus partie de l'armée ù'Italie? demandaient les soldats.
— Et ce sera écrit sur nos drapeaux! hurlaient des voix menaçantes.
— Allons donc j'en défie bien! cria une
LE TAMIUM'H 1>K I.A Vli- DHMI HRKJADK
VA
rois claire dominant le tumulte comme as sinit'i 4101111114. l'orage.
,iLei soldats placéei devant Bonaparte *'écartèrent, et un enfant surgit en soulevant un dee deux drapeanz; cet enfant, c'ôta 1 Bibi-Tapin.
Plus partie de l'armée d'Italie, la 82e! continua l'enfant. On mon général pourra ton écrire cela d'abord? Regarde, mou général, i»ius de place, Lee boulets et lea balles
ont tout pris!
Bt BibiTapin, déployant le drapeau de la
52e, faisait flotter les lambeaux déchlréfl
cl<nu\s ;t sa hampe.
— <)ù l'écrira-t-on? reprit le p<-tit tambour. Sur le 1 > l < m 1 7 [a place a été prise à M i 1 lestano par un biscaien allemand. Sur le blanc? coupé en deux à Lodi, plus de place. Sur le rouge? pins de rouge, emporté à Bas- Buno en passant le pont du ravin et repéché dans le torrent par moi, qui l'avais vu voler et qui ne voulais pas que le rouge <le notre drapeau pût être ramssé par quelque canard de Quinze-Kelique. Coplet, plus de place, ou l'écrira, pas!
— Non, non, crièrent les soldats, nous faisons toujours partie de l'armée d'Italie!
Bonaparte se pinçait les lèvres pour mieux dessimuler l'émotion qui le gagnait. Tout à cou]), se dressant sur ses étriers:
— Soldats, s'écria-t-il jurez-moi que ce qui est arrivé n'arrivera plus, que jamais aucun de vous ne faillira à son devoir?
— Nous le jurons! vociférèrent soldats et officiers.
— Jurez-moi que vous marcherez en avant, toujours en avant, sans hésiter, à mon premier signal !
— Nous le jurons!
— Jurez-moi que vous n'avez cédé hier qu'à fatigue et au nombre et non au découragement!
— Nous le jurons !
Bonaparte s'élança à terre, il saisit les drapeaux et les ramassa, puis les remettant à chacun des officiers chargés de les porter :
— Soldats! reprit-il en remontant à cheval, l'un de vous a raison, il n'y a plus de place sur ces drapeaux pour écrire la phrase que je voulais y faire tracer. Soldats de ia 32e et de la 85e, votre général consent à vous conserver sous ses ordres : il vous pardonne! Vous faites toujours partie de l'ar-
mée d'Italie, 'Cette armée dont ro sont
glorieux, dont vos fils aeront fiers. Boldate! j'ai refueé de aaluer dea drapeaux qui aTaient déserté durant une heure la roie delà gloire et de l'honneur. .!«• reux oub Maintenant, je salue en eux la promeaee de l'avenir que je viens de recevoir de vous!
Et, forçant son cheval ;■ reculer, Bonaparte leva son chapeau et aalua lea deux étendars. Alors la acène changea, soldats et officiera s.' ruèrent en poussant dea <tîr d'enthouaiaeme; à la rage la plus folle cédait l'ivresse la plus grande l>* jeune général, entouré, pressé, fut enlevé sur son cheval et, durant quelques instants, il cV mura suspendu, retenn par cinquante bras qui le touchaient, le portaient, l'entraînaient.
L'accès de frénésie auquel obéissaient la, 32e et la 85e avait gagné les autres demibrigadee qui avaient assisté à cette scène émouvante: ce fut un délire général. L'n même cri était dans toutes Les bouches; ces soldats qui, une heure plus tôt, désespérés et doutant, demandaient maintenant le combat et l'ennemi, et, confiants en leurs forces et surtout en leur chef, hurlaient à la fois un formidable: " En avant!"
—Demain, dit Bonaparte, je vous rappelerai vos promesse s!
Puis se soustrayant enfin à l'ovation dont il était l'objet, le'jeune héros emmena Vaubois à l'écart :
—Général, lui dit-il. entretenez ces braves dans cet esprit qui fait accomplir des merveilles. Demain, dans les marais d'Arcole, j'aurai besoin que chacun de mes soldats vaille dix hommes !
—Ils en vaudront cent, j'en réponds, répondit Vaubois.
— Je te crois. Ce soir, vous recevrez mes instructions définitives. Faites appeler ce petit tambour de la 32e qui se nomme, je crois, Bibi-Tapin; je veux lui parler.
Cinq minutes après, l'enfant, rouge d'émotion, de joie et de confusion, se tenait immobile devant son général en chef. Bonaparte avait mis pied à terre, c'était sur le faite du mamelon : tous les regards étaient fixés sur le général et sur l'enfant; les cris d'enthousiasme des soldats formaient toujours un effroyable concert.
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
— Qu'as-tu fait de ce morceau de drapeau que tu m'as montré demanda Bonaparte.
— Le voilà, mon général, répondit l'enfant en déboutonnant son uniforme, il est là, sur mon coeur, avec la pièce d'or qui vient de vous. . vous savez?
— Oui. Et tu as repêcïïé ce lambeau dans le torrent de Bassano?
— Oui, mon général.
— C'était sous le feu de l'ennemi alors?
— Pendant que la 32e culbutait les uhlans!
— C'est une action d'éclat que tu as faite là!
— C'est possible, on général.
Bonaparte regarda l'enfant.
— Nous sommes de vieilles» connaissances, reprit-il en lui secouant rudement l'oreille, je ferai dire à ta mère que je suis content de toi.
Bibi-Tapin secoua la tête.
— Je n'en ai plus, dit-il.
— Ton père, alors?
L'enfant fit le même geste.
— Vous savez bien, mon général, dit-il, que je" suis un enfant trouvé. Ma mère, c'est la 32e; mon père, c'est. . . encore la demi-brigade.
— Oui., j'avais oublié., mais tu m'intéresses, parle vite, que puis-je faire pour toi?
Bibi-Tapin devint cramoisi et parut hésiter.
— Parle! répéta brièvement Bonaparte.
L'enfant prit son courage à deux mains.
— Généra L dit-il, on se battra demain, n'est-ce pasf
— Oui, dit Bonaparte, je le crois.
— Eh bien! après la bataille, voulez-vous me faire venir et m'accorder dix minutes d'audience? Vous saurez alors ce que vous pouvez faire pour moi, et, si vous le faites, je ne sais pas ce que je pourrai faire, moi, pour vous dire merci.
Bonaparte regarda curieusement l'enfant, puis après un léger silence:
— Demain, dit-il, après la bataille, viens trouver Berthierou Junot, on t'introduira sur le champ auprès de moi.
Et Bonaparte congédia l'enfant par un geste brusque.