‹ Le roi du bagneChapitre 64 sur 243 · LA VEILLE DE LA BATAILLE · texte numérisé non relu

LA VEILLE DE LA BATAILLE

Il était dix heures du soir: Vérone, qui) servait de quartier général à l'armée, était plongée dans cette demi-somnolence particulière aux villes italiennes, alors que quelques grands événements se préparent et sont attendus partout. Les cafés et les casinos étaient pleins; mais bien que ce soirl-à pasi un seul uniforme français ne se montrât en public, les conversations avaient lieu à voix basse, avec un air de mystère et d'anxiété. Cette absence d'uniformes de l'armée française dans les lieux publics avait impressionné la population entière durant la soirée. La ville contenait une garnison nombreuse, un état-major important composé d'officiers jeunes, ardents, amoureux des plaisirs tout autant que de la gloire, et, ce soir-là, promenades, théâtres, concerts casinos cafés n'étaient peuplés exclusivement que de Véronais. Bonaparte était rentré dans l'après-midi à Vérone; beaucoup l'a- * aient vu, et tous avaient remarqué son air froid et sombre.

A Vérone, comme partout ailleurs en Italie, on croyait l'armée française perdue cette fois, mais perdue sans ressource, sans qu'un miracle même pût la sauver, et, ainsi que je l'ai expliqué, cette croyance était appuyée sur des bases tellement, solides, qu'el- V était passée de l'esprit des Italiens dans l'esprit des Français et que l'armée entière étâ;t découragée, presque démoralisée.

Partout où Bonaparte arrivait, il relevait le courage et redonnait l'espérance; mais il ne pouvait être partout, et là où il n'était pas le découragement existait. L'aprèsmidi de cette journée émouvante, où nous n'avons vu le matin à la fois punir les deux demi-brigades, leur pardonner et les animer d'une ardeur extraordinaire, il avait parcouru les hôpitaux. Sa présence, ses paroles avaient fait renaître l'enthousiasme. Les malades, dévorés par la fièvre, en apprenant que l'armée était en péril, en entendant leur général leur parler de patrie et d'honneur, avaient abandonné en foule les hôpitaux, retrouvant une somme d'énergie suffisante pour remplacer lassante.

LE TA.MHOUR !']•: riA 3:îm im:mi kkioadio

Bonaparte avait tout fuir enfin, mais les I luies torrentielle* qui tombaient continuaient encore à prii er 1< <3 Por

favorite: l'art lllerie. Les piècea ae pouvaient se mouvoir dans lefl bouei liquides

profondes de deux pieds: la cavalerie pou u à peine manoeui rer: il oe fallait comp ter «pie sur les fusils et les baïonnettes; or ce» fusils étaient à peine au nombre de onze mille, et Alvinsz comptait trente mille gre oadiers sous ses ordres.

SOir-lÈ donc, dans les casinos et dans

les cafés, od racontait que dans la journée les Autrichiens, comptant sur le succès, s'é talent approches de Vérone et avaient montré même les échelles préparées pour l'escalade des murs; on attendait l'assaut pour Le leini main. La joie était sur tous les visages; on se promettait d'anéantir ces Français exécrés et on comptait les quelques heures qui séparaient encore de l'instant où Alvinsz se réunirait dans Vérone à Davidowich, après avoir anéanti l'armée de Bonaparte. On discutait les détails de la fête que l'on voulait offrir aux vainqueurs, on disposait, par avance, du sort des vaincus.

A dix heures, dans les casinos et les cafés, qui avoisirfent la porte donnant sur la route de Milan, les conversations en étaient là, quand un bruit régulier, sourc" cadencé, bien connu des oreilles italiennes depuis quelques mois, retentit tout a coup. C'était évidemment la marche d'un régiment. Chacun s'approcha des vitres pour regarder; on vit défiler des soldats, l'arme au bras, sans tambours, ni trompettes. A une demi-brigade en succéda une autre, puis une autre, une autre encore. . enfin toute la garnison de Vérone défila en silence. Les Français paraissaient consternés; ils marchaient sans échanger une parole, dans un profond silence, non pas en soldats courant à la gloire 'ainsi qu'ils en avaient l'habitude, mais en hommes fuyant dans l'ombre quelque grand danger. Les Véronais, inquiets d'abord, se regardaient ensuite avec des éclairs joyeux <lans la prunelle. Les Français n'osaient pas attendre Alvinsz ! . . . ils abandonnaient la ville.

<A minuit, il fut reconnu que plus un seul Français valide n'était à Vérone. Le général en chef et son état-major étaient partis «également, toujours par la porte de Milan.

ils retournent honteusement en France I disait on.

La ville authent quement libre, la forfanterie Italienne reprit aussitôt le de»

ceux qui parlaient bas tout ;i l'heure se mirent a glapir, et bientôt ce fut an eoncertde menaces et d'imprécations contre l'ennemi absent et contre le généra] Bonaparte. On dépêcha des exprès auprès d'Alvinsz, afin qu'il vint prendre possession de la ville; le lendemain, sans retard, od parla de er des guirlandes pour le fêter, car enfi n, puisque les Français fuyaient, lirai autrichien était réellement vainqueur. Quelques Véro lais, plus hardis que le 1 i-es et qui avaient suivi de loin les Français, rentrèrent alors en ville et rapportèrent la confirmation de la nouvelle que Bonaparte battait bien réellement en retraite, car ses troupes continuaient de s'éloigner de l'Adige. l'nc heure après, la ville entière illuminait. A deux heures du matin, l'animation étaient extrêmes à Vérone; la population entière courait les rues pour échanger la grande nouvelle.

Près de cette porte de Milan, par laquelle était sortie la garnison française, et où se pressaient maintenant les Véronais, se tenait adossé à une liante muraille un groupe de trois hommes qui causaient à voix basse:

— Du diable si je sais ce qne va faire Bonaparte, disait l'un des trois hommes en excellent français, mais quant à croire, comme tous ces imbéciles, qu'il bat niaisement en retraite, je déclare la chose impossible.

— Moi aussi, dit un second personnage, je suis de votre avis, mon cher Camparini, mais que va-t-il faire, s'il ne fuit pas?

— Chercher la victoire par un chemin détourné qui sera néanmoins le plus court, j'en jurerais!

— Allons donc! il ne peut lutter avec sa poignée d'hommes.

— Malheureusement si, et même il luttera (*t il sera vainqueur.

— Encore? «

— €et. homme est le triomphe incarné.

Voilà le premier pour lequel je ressent une véritable admiration.

— Va lui offrir tes services ! dit en riant le troisième personnage.

— Pourquoi pas! Crois-tu que je ne pourrais pas lui en rendre de grands?

LE TAMBOUR DE DA 32e DEM^BRIGAOE

— Oh! si fait! mais accepterait-il?

— Lui, non, mais ceux qui le servent et ■qui l'entourent.

— Alors tu songes à l'avenir?

— On n'a jamais pu savoir; mais parlons du présent. Lucien, tu m'a» compris?

— Parfaitenint, répondit l'homme interpellé, et qui, se trouvant alors en pleine lumière, car les illuminations avaient lieu, montrait un visage horriblement défiguré par des cicatrices sans nombre.

— Continue à surveiller Jacquet, poursuint Camparini.

— Il ne fait pas un pas sans que je ne sois à sa suite.

— Oui, tes rapports sont bons et bien faits.

— Alors tu es content?

— Enchanté; je n'exige qu'une chose, c'est que tu continues et cela sur l'heure: Jacquet va partir, pars à sa suite.

— Mais tu avais dit. . .

— Que je t'emploierais ici ; plus tard. Les événements de ce soir changent tout. Pars* je le veux.

Lucien s'inclina.

— Quand te reverrai-je? demanda-til.

— Je te le ferai savoir, répondit Camparini avec un geste de congé.

Lucien disparut. Camparini saisit son compagnon par le bras, et, s'enfonçant dans les groupes des promeneurs, il gagna avec lui la porte de la ville. Tous deux sortirent de Vérone sans échanger une parole. Dans un bois voisin, deux chevaux les attendaient; ils s'élancèrent en selle et partirent au Galop.

— En avant, Pick! dit Camparini; il faut agir maintenant sans tarder: l'heure est enfin venue.

— L'enfant?. . . demanda Pick.

— Nous l'aurons dès demain.

— Bravo! Roquefort nous attend?. . .

— Où je lui ai dit avec les autres. Que Clrvasso ait enfin trouvé la piste de Maurice et du comte, plus un obstacle ne sera entre nous et la réussite de nos projets.

— Mais si Chivasso a échoué?

— Que nous réussissions, nous, c'est tout ce qu'il faut; et nous réussirons, j'en réponds! Demain, je le répète, tout sera fait.

— Je m'en rapporte à toi. A propos, pourquoi as-tu renvoyé Lucien?

— C'est un espion.

— Un espion ! répéta Pick avec stupeur.

-Oui.

—De qui?

— Ah ! voilà la question. Qui est-il? pour qui agit-il? que veut-il? Je l'ignore. Ce dont je suis certain, c'est qu'il y a du Jacquet làdessous. Maintenant, quel est ce visage couturé, défiguré? Cela m'intrigue et je veux le savoir; mai* avoir en cet homme la moindre confiance serait une duperie. Je lui laisse croire que je suis sa dupe, c'est ce qu'il faut, et j'apprendrai tout bientôt; mais, en attendant, le plus pressé est l'enfant et il faut avoir soin qu'un soupçon même ne puisse jamais nous atteindre!

Les deux cavaliers couraient à fond de train dans la direction de l'Adige.

A Vérone, l'animation était toujours la. même.

Les promenades et les rues encombrées refluaient de promeneurs nouvellistes. En quittant Camparini, Lucien s'était glissé parmi les groupes, et, s'enfonçant vers l'intérieur de la ville, il avait gagné la place du marché. Là, il avait rencontré un homme vêtu en Véronais et tous deux avaient marché sur la même ligne sans se parler tout d'abord. Enfin le Véronais, au détour d'une rue, jeta un rapide regard derrière lui.

— Nous ne sommes pas suivis, dit-il, parlons; que penses- tu de la situation?

— Camparini ne m'a pas reconnu; il ignore qui je suis, répondit Lucien, mais il se défie de moi; il n'a en moi aucune confiance,, bien qu'il essaye de me tromper.

— C'est mon avis; donc tu acceptes mon plan?

— Non !

— Pourquoi?

— Parce que j'ai le mien.

— Lequel ?

— Celui-là, Jacquet, je ne puis te le communiquer; mais il est bon, va! Ne crainsrien, je tiendrai ma promesse. Regardemon visage, il fait foi de ma voltnté à réussir.

— Cependant Camparini a des soupçons sur toi ; il se défie, et si tu voulais. .

— Rien; je réponds de tout. Je ne craignais qu'une chose, c'est qu'il me reconnût en dépit de mes brûlures. Il ne m'a pas reconnu .... Cette fois, ie tiens ma vengeance!

UB TAMBOUR I>R LA 32e DEMI-MUG-ADU

En ce moment, de grands «ris éclatèrent (lanx la direction du marché: un grand mou vement se fil dam la roule, e1 on vit deux h tînmes a^sai il is par la masse des promeneurs et faisant «1rs efforts inouii pour ré

Mister.

— Mort aux Français! hurlait la foule.

Page 1